Plus qu’un roman de formation, La vie précieuse (The Terrible) est le récit d’un trajet, d’une trajectoire de vie mais apparemment sans finalité claire, sans but autre que continuer à vivre – une vie que l’on veut continuer sans savoir comment ni en vue de quoi.
Le livre est le récit de cette errance par laquelle la vie cherche à se poursuivre, tend vers elle-même en se heurtant sans cesse à des murs, en s’engageant dans des impasses, en tombant dans des trous noirs. Il n’y a pas d’accomplissement dans le récit d’Yrsa Daley-Ward mais la vie qui se développe, qui cherche de nouvelles ramifications, de nouvelles possibilités pour continuer encore (« Le pire c’est de ne rien faire. De laisser la vie couler à pic »).

La narratrice (Yrsa) est la fille d’une jeune jamaïquaine venue rejoindre sa famille en Angleterre dans les années 80. Le récit relate l’enfance puis l’adolescence d’Yrsa jusqu’au début de l’âge adulte. Celle-ci grandit avec l’image idéalisée de son « père » biologique, un homme du Niger également idéalisé par la mère mais absent. Les grands-parents sont excessivement pieux, la Bible étant la seule vérité. Yrsa vit chez sa mère, puis chez ses grands-parents, puis à nouveau chez sa mère avec son petit frère Little Roo (dont le géniteur est également absent). La mère travaille de nuit, dans un hôpital, et vit épisodiquement avec des hommes différents. C’est d’abord entre ces deux univers apparemment incompatibles, celui de la mère et celui très rigide des grands-parents, qu’évolue la narratrice, aucun de ces mondes n’étant pour elle un modèle, un objet d’identification, chacun étant chargé de possibilités autant qu’il se referme comme une prison. Yrsa ne s’identifie à aucun des adultes qui constituent son entourage familial immédiat, la seule identification éventuelle étant avec le père absent, porteur d’une autre vie, d’un autre désir, par définition immergés dans l’imaginaire.
Cet entourage familial est de fait déterminant pour le trajet d’Yrsa, par les formes d’amour qu’il implique autant que par ce qui en lui peut repousser : une forme d’asservissement, une morale carcérale, des violences réelles ou possibles. Le problème est celui de la relation, du type de relation : quelles relations existent, quel autre type de relation pourrait exister et avec qui ? Ce sont ces questions vitales qui traversent le texte.
Le livre d’Yrsa Daley-Ward est en effet un livre des relations : celles qui existent, avec ce qu’elles impliquent, celles qui sont possibles, celles qui sont créées ou à créer. Cette logique des relations inclut une logique des milieux : milieu familial, milieu social, milieu économique, milieu affectif, chacun des milieux évoqués et traversés impliquant des possibles et des relations sur lesquelles il est souhaitable de prélever mais aussi qu’il faut s’efforcer de quitter, de fuir. L’enjeu est de ne pas demeurer dans un milieu mortifère, tel un trou noir, mais de continuer à tracer des lignes pour la vie, en vue de la vie – même si ce mouvement conduit à traverser des milieux porteurs de destruction, de mort, d’identifications dangereuses et mortelles.

À travers le récit sont évoqués les rapports entre les hommes et les femmes, les rapports entre les classes, les rapports entre les « races », entre les communautés : ce sont à chaque fois des rapports porteurs de possibles autant que de violence. La mère d’Yrsa vit successivement avec plusieurs hommes des relations certainement d’amour mais aussi d’exploitation – celle-ci résonnant avec l’exploitation qu’elle subit dans son travail en tant que femme immigrée pauvre. Les rapports entre les genres sont décrits comme impliquant une forme de violence (sexuelle, sociale), une marchandisation (prostitution), une logique de destruction – le seul rapport amoureux sincère connu par la narratrice étant saboté par elle-même dans la mesure où il est aussi porteur d’une aliénation à l’hétérosexualité à laquelle Yrsa ne s’identifie pas. Et il en va de même pour les rapports économiques (riches/pauvres) ou les rapports « raciaux », la narratrice étant par exemple la seule fille Noire de son établissement et identifiée en tant que telle, étant fétichisée en tant que Noire, étant supposée en tant que fille Noire correspondre à des identités stéréotypées (beauté exotisme), etc.
Le rapport à ces identifications, à ces relations, mais aussi l’effort pour en créer d’autres passent dans le récit par l’expérience de la drogue, de l’alcoolisme, de la prostitution, d’une sexualité volontiers sans âme (« Plus tard, après le sexe, quand il me montre le / film qu’il en a fait, et je ne peux pas regarder. C’est comme regarder quelqu’un me frapper encore et / encore dans le ventre »). Évidemment, il ne s’agit pas pour l’autrice de simplement dire que « la drogue c’est mal », que « la prostitution c’est mal », il s’agit de traverser ces expériences en ce qu’elles incluent à la fois de mal mais aussi de bon : la prostitution comme inversion du rapport de domination lié au genre ou à la « race » ; l’alcool et la drogue comme moyens d’une autre forme de relation sociale, d’autres rapports aux autres et à soi – même si ces possibilités s’accompagnent de souffrances, de destructions, de mort (« Pourtant, c’est mieux que ce que tu as ressenti / dans la Vraie Vie ces derniers temps »). Ces expériences, les milieux auxquels elles sont liées, sont aussi et surtout, pour la narratrice, des moyens pour sortir de ce qui la détruit, pour s’extraire de la mort et poursuivre sa trajectoire vitale.
Pour la narratrice, il s’agit également d’expérimenter ce qu’elle appelle « le terrible », quelque chose en soi qui est de l’ordre de la pulsion et qui en même temps n’est pas autre chose que soi – un quelque chose de très ambigu qui pousse à faire ceci et cela, le bon et le mauvais (« Pire – peut-être que c’est moi le danger. Peut-être que la forme noire dans l’obscurité, c’est moi-même »). C’est ce « terrible » avec lequel il faut aussi composer pour en extraire ce qui peut être bon pour soi mais qu’il faut également fuir en tant que force de mort.

À l’intérieur de cette vie qui cherche à se poursuivre, l’écriture, la poésie apparaissent comme des possibilités créatrices non seulement de textes mais surtout d’une vie. La vie précieuse est un récit mais également de la poésie, le récit ne se distinguant pas d’un parti pris poétique immédiatement visible dans la forme choisie par l’auteure : passages narratifs, passages versifiés, choix de formulations volontiers orales, etc. La poésie, la tendance poétique du texte, est inséparable d’un effort pour dire et se dire d’une manière qui correspond à la subjectivité plus qu’à des impératifs liés au genre littéraire ou aux exigences du marché de l’édition. Elle est liée à un effort pour dire et se dire à partir de soi – pour délier en les disant les relations constitutives mais aussi pour tracer de la manière la plus subjective de nouvelles lignes qui affirment l’imagination, le désir, la vie la plus singulière d’une pensée et d’un corps.
Yrsa Daley-Ward, La vie précieuse, éditions La croisée, 240 pages, 20€. Traduit de l’anglais par Julia Kerninon. En librairie le 7 février 2024.