Jusqu’au 25 février prochain, la galerie Polaris (75003) expose un ensemble de photographies de Ruddy Roye. Le photographe jamaïquain, vivant aux États-Unis, réalise ses images dans la rue, à l’occasion de rencontres. Si les personnes photographiées sont le plus souvent noires, pauvres, déclassées, il ne s’agit pourtant pas de tomber dans une sorte de misérabiliste mais de créer selon un but politique autant qu’esthétique.
Les photographies sont donc prises à l’occasion de rencontres dans la rue, ce qui implique un engagement physique du photographe, un point de vue qui est autant du regard que du corps : arpenter les espaces que l’on photographie, côtoyer les gens, s’approcher, parler. Les images sont réalisées dans une sorte de collaboration, en tout cas d’échange avec les personnes photographiées. Celles-ci ne sont pas des objets dont on capture l’image à leur insu mais prennent part à l’élaboration de l’image : elles acceptent de poser, d’avoir telle posture, de participer. Ruddy Roye installe les conditions d’un dialogue, la personne photographiée étant, de ce fait, sujet de la photographie, non pas dans le sens de ce qui est photographié mais dans celui d’être capable de décider soi-même, de vouloir soi-même cette photographie et sa place dans celle-ci.
Ce dialogisme, décalé par rapport à beaucoup de ce que l’on peut voir dans la street photography, implique une esthétique (pose, cadrage rapproché, etc.) autant qu’une position politique : au lieu d’être à la place de l’objet dont on parle, que l’on ne regarde pas sinon selon des stéréotypes – place qui est habituellement celle qui est imposée à la population pauvre, Noire, aux USA –, les personnes photographiées par Ruddy Roye sont considérées comme étant capables de décider, de dire oui ou non, de participer à un projet qui implique leur engagement, leur accord, leur volonté, leur point de vue. L’image produite est autant celle du photographe que de ceux et celles qu’il photographie, incluant le regard de ceux-ci sur eux-mêmes, ce qui est particulièrement évident lorsque les personnes portent une pancarte rédigée par elles ou font pour le photographe un geste politiquement significatif.
Ruddy Roye photographie surtout des individus plutôt que des groupes ou des foules. Chacun et chacune est volontiers isolé, inclus dans un cadre resserré. Si les personnes photographiées portent physiquement les signes de leur condition sociale, de leur statut social, et donc de leur lien avec tel groupe social, elles sont d’abord perçues en tant qu’individu, tel individu qui le plus souvent regarde l’objectif et le photographe, les fixe pour affirmer sa présence comme sa volonté d’être là, dans telle image de soi-même, pour s’affirmer en tant que sujet qui regarde autant qu’il est regardé, à la fois regardant et regardé.
Par cette insistance sur l’individu, Ruddy Roye accomplit là encore un geste ou un acte politiques. Alors que les populations noires, pauvres, déclassées sont l’objet de discours généraux, de statistiques, de représentations stéréotypées, de politiques globales et globalisantes, elles ne sont considérées qu’en tant que masse indistincte, qu’objet général mais sans visage, sans regard, sans parole propres à tel individu, telle singularité – ce dispositif discursif et institutionnel étant un des moyens d’une politique de domination, de discrimination, d’invisibilisation, de réduction au silence, d’exclusion hors de l’humain. Ruddy Roye fait précisément l’inverse : il s’approche des individus, de tel individu, il photographie tel regard, telle parole (par l’intermédiaire, par exemple, d’une pancarte), tel corps, telles mains, individualisant les personnes photographiées, les extrayant du général, du global, de la représentation statistique et aliénante.

La photographie est ici pensée et pratiquée en rapport avec une stratégie politique clairement élaborée : montrer ce qui n’est pas montré, rendre visible ce dont la visibilité est empêchée, normée, contrôlée par un pouvoir riche et Blanc ; le faire selon un type de rapport à l’autre et selon une pratique qui impliquent l’inversion de ce qui permet habituellement l’exercice de ce pouvoir – une sorte de contre-stratégie, une forme de guérilla mais sans morts, sans violence.
On pourrait penser qu’il s’agit d’une politique de la représentation mais qui ne passerait pas par son cheminement courant, celui-ci consistant à promouvoir la présence de telle personne issue, comme on dit, des minorités, au sein de telle institution de pouvoir, à un poste où le pouvoir s’exerce à égalité avec, par exemple, les Blancs : si Obama a pu être président, si Oprah ou Beyonce peuvent être aussi puissantes, ce serait la preuve que le racisme n’existe plus, que chacun peut devenir autre chose qu’un déclassé, que l’Amérique aime tous ses enfants ! Ruddy Roye fait tout à fait autre chose : se situant en dehors de cette logique de la représentation, ceux et celles qui sont représentés dans ses photographies ne correspondent à aucun modèle de l’American Dream, à aucune idée de progrès politique, social ou économique pour tous, au contraire, ils sont représentés tels qu’ils sont réellement traités, tels qu’ils peuvent exhiber ce qu’ils subissent et qui est encore et toujours de la violence sociale, politique, économique, physique, raciste, une exclusion hors du « commun », un rabaissement au rang de « subalterne », voire d’inexistant. Si Ruddy Roye montre ceux et celles qui d’ordinaire ne sont pas montrés, ne sont pas visibles, il le fait non en respectant la logique attendue de la représentation, qui est encore une logique du pouvoir qui domine, mais selon un autre point de vue critique et politique, celui des laissés pour compte, des subalternes, des racisés qui subissent les effets politiques, sociaux, culturels, économiques, mortels d’une politique capitaliste et raciste.
Le titre de l’exposition le souligne : le fait que ces individus soient photographiés, le fait qu’ils existent, le seul fait qu’ils vivent est une protestation, une contestation de la logique du pouvoir qui les écrase et les nie. Mais le point de vue du photographe n’est pas un regard porté sur des victimes, tout dans sa démarche concourant à rendre possible, pour les individus qu’il photographie, la place active du sujet. Le fait qu’ils vivent est en soi un acte politique de résistance et de contestation, comme le fait qu’ils soient photographiés, rendus visibles, qu’ils participent eux-mêmes à leur propre visibilité, à la contestation de l’ordre qui les écrase. Dans les photographies de Ruddy Roye, les déclassés, les « subalternes » manifestent une puissance politique, du seul fait d’être là et de le montrer, du seul fait d’exister selon un mode de vie certes hérité, imposé, mais en lui-même contestataire des discours et représentations nationalistes, faux, mensongers, destructeurs, au service d’un pouvoir raciste, classiste, qui discrimine et tue. Les individus des photographies de Ruddy Roye manifestent cette puissance politique et vitale, puissance à laquelle visent les photographies elles-mêmes, la démarche qui est celle du photographe (et le fait que Ruddy Roye soit lui-même Noir n’est pas non plus anodin).
L’œuvre de celui-ci peut être regardée comme documentaire et politique. Elle est aussi une œuvre qui travaille sur les corps, les signes, les histoires ou discours. Dans un premier temps, on est sensible aux corps photographiés, aux regards, aux visages, à chaque individu. Mais Ruddy Roye photographie aussi des signes, des corps signifiants, des corps qui sont des signes ou qui portent des signes d’une histoire, d’un statut. Dans l’exposition présentée à la galerie Polaris, ce ne sont pas n’importe quels corps, n’importe quels regards : les images privilégient les corps de personnes Noires, manifestement pauvres, en tout cas n’appartenant pas à la bourgeoisie, et vivant aux USA aujourd’hui. Ces corps sont volontiers marqués : cicatrices, entailles, ongles abimés, salis. Les habits portés sont également des marqueurs sociaux, des signes d’un certain monde social et d’une opposition de classe. Cet ensemble de signes pointent vers l’appartenance à une classe sociale, à une histoire collective, à des conditions communes. Si Ruddy Roye privilégie les individus, chacun de ceux qu’il photographie est en même temps pris dans une histoire collective, dans des discours communs qu’il exprime, qu’il exhibe, qu’il contredit. L’individu est isolé du groupe tout en étant intégré dans une histoire qui est celle de ce groupe, dans des rapports sociaux et politiques définis, ce rapport incluant encore aujourd’hui la violence, l’exclusion, la discrimination. L’isolement d’un individu permet singulièrement la mise en évidence des signes d’un ensemble collectif dont il fait partie.

Les gestes et postures des individus photographiés sont volontiers porteurs d’un discours. Par exemple, le geste de lever les bras, effectué par un individu, comme s’il était mis en joue, qu’il voulait signifier sa reddition, implique un contexte de violence, une situation de danger, la place de celui qui lève les bras à l’intérieur de cette situation. Cependant, Ruddy Roye ne photographie pas cette situation directement, il l’exprime à travers une autre situation très différente. Dans une des photographies de l’exposition, un jeune homme, seul dans un champ de coton, fixe l’objectif en levant les bras comme s’il était menacé par une arme. Dans une autre photographie, un autre homme, adossé à un mur, l’estomac couvert de cicatrices, semble mimer sa propre pendaison. On dira que chacune de ces photos implique un premier discours : un homme lève les bras, un homme mime une pendaison. Mais ce qui est remarquable, c’est que la situation de la photographie renvoie à une autre situation que nous connaissons, que nous avons déjà vue au moins dans des images photographiques ou filmées : l’arrestation d’un jeune homme Noir par la police ; la mise en joue, le meurtre d’un jeune homme Noir par la police ; le lynchage par pendaison d’hommes Noirs, forme de meurtre raciste qui traverse toute l’histoire des États-Unis (comme, par exemple, celui de George Meadows, en 1889). Un second discours est alors inclus dans le premier, un discours qui implique une dimension plus large qui dépasse le seul individu présent dans la photo, un discours historique et politique qui rappelle ce qui a été mais aussi ce qui est encore, un discours à la fois documentaire et critique qui fait voler en éclats la belle logique de la représentation orchestrée à l’intérieur des rapports de domination actuels.
Si les photographies de Ruddy Roye se concentrent sur tel individu, tel regard, tel visage, elles impliquent en elles-mêmes des dimensions complexes du fait de l’inclusion de plusieurs discours dans une image, l’inclusion virtuelle, comme une sorte d’écho, de plusieurs images dans l’image. Les photographies sont plurielles, pouvant renvoyer l’une à l’autre (les mêmes gestes ou postures peuvent être repris d’une image à l’autre) ou à d’autres images faites par d’autres et diffusées dans les médias ou les livres d’histoire. Les individus photographiés par Ruddy Roye peuvent mimer des gestes, adopter des postures qui renvoient à autre chose qui déborde le seul cadre de telle photographie. Tel geste suggère une mise en joue alors que rien ne le justifie dans la situation qui est celle de la photographie ; tel individu mime une pendaison alors que la corde supposée n’est qu’un effet d’optique ; tel homme Noir, de dos, dans la rue, face à une sorte d’autel ou de mémorial, lève son poing droit ganté de noir, l’image paraissant répéter une des célèbres photographies des deux athlètes Noirs qui ont effectué ce même geste lors des J.O. de 1968 – le renvoi à une de ces images étant d’ailleurs suggéré dans la photographie de Ruddy Roye : à gauche de la personne photographiée, collée sur le mur, une affiche reproduit déjà ce même geste. Par ce jeu de renvoi, de répétition, Ruddy Roye peut inclure dans ses images d’autres images qui relient telle situation photographiée, tel individu, à des images et discours virtuellement présents et qui énoncent ou expriment une histoire, un récit collectif, une situation politique faite de violences, de meurtres, de ségrégation, de déclassement.
Par cette logique de la répétition, les photographies de Ruddy Roye possèdent certainement une dimension symbolique, symbolisme qui peut également concerner le cadrage serré qui isole l’individu mais aussi l’enferme dans un espace restreint ; ou encore le mur qui se trouve souvent derrière tel individu photographié ; la couleur, comme dans le cas du jeune homme photographié dans le champ de coton et qui est littéralement entouré de blanc : celui du coton, celui du ciel blanc qui fonctionne également comme une sorte de mur ; ou cette autre photo, où un autre jeune homme Noir est photographié derrière une gaze transparente et blanche, son visage apparaissant à travers un trou en forme de rectangle fait dans la gaze ; etc. Ce symbolisme binaire sert également certains des principes de composition, permettant un renforcement des contrastes (noir/blanc) comme la focalisation sur tel visage, tel regard, tel geste, afin de produire l’intensité la plus forte, l’expression de la pensée et de l’histoire personnelle et collective liées à ce visage, à ce regard, à cet individu qui est aussi, d’une certaine façon, un peuple.
Les photographies de Ruddy Roye développent ainsi des dimensions et rapports complexes, des principes formels et des thèmes qui se superposent pour produire une force, une intensité qui est celle de l’individu, du corps, du regard, du geste, mais qui est aussi l’intensité d’une critique politique concernant (au moins) les États-Unis aujourd’hui.

Ruddy Roye, When Living is A Protest, galerie Polaris, exposition du 27 janvier au 25 février 2024.