De l’interstice à l’extase : Jean-Clet Martin, De Blueberry à l’Incal. Lire Giraud-Moebius

Jean-Clet Martin De Blueberry à l’Incal. Lire Giraud/Moebius, détail de la couverture © Les Impressions nouvelles

« Et Giraud saura jouer ainsi de tout ce qui advient dans l’interstice, à la frontière des discours, selon le raccord d’une image à une autre en franchissant le vide. » p. 130.

Il est très difficile d’échapper à ce que Bergson, dans La pensée et le mouvant, appelait « le mouvement rétrograde du vrai ». Une fois la chose faite, là sous nos yeux, posée à côté d’autres choses, partes extra partes, rangée, étiquetée, déjà classée dans un registre, une nomenclature idoine, prenant une place qui semblait de toute éternité faite pour elle, ladite chose n’a plus qu’à s’offrir aux regards, aux prises de toutes sortes, aux usages et aux commentaires. C’est précisément la tentation à laquelle il ne faut pas céder en découvrant le dernier livre de Jean-Clet Martin De Blueberry à l’Incal. Lire Giraud/Moebius, paru aux éditions « Les Impressions Nouvelles », dirigées par Benoît Peeters. Il reste que la tentation est grande et elle insiste, dans la mesure où on sait que Jean-Clet Martin représente assez bien sur la scène philosophique, non seulement en langue française, ce qu’on pourrait appeler, en s’inspirant du titre d’une célèbre et précieuse émission radiophonique, le « monsieur mauvais genre de la philosophie ». Gilles Deleuze fait certes aujourd’hui l’objet de travaux académiques reconnus par l’Institution, sa pensée aussi rigoureuse que sauvage prend place dans la suite des études scolastiques. Il faut pourtant se rappeler qu’à l’époque où J.-C. Martin lui consacrait son premier livre (Variations. La philosophie de Gilles Deleuze, 1993), le philosophe de Vincennes n’était pas encore devenu un « classique », un objet ou un sujet de thèse comme un autre. Sans doute la pensée de Deleuze conserve-t-elle encore de nos jours cette vitalité intempestive qui en dépit des colloques, des exégèses et des glossaires lui confère un reste de ce goût de l’aventure en philosophie qui n’est pas si fréquent. Jean-Clet Martin, de son côté, poursuivant ses chemins buissonniers, s’est lui aussi fait reconnaître comme un auteur à la pensée consistante et donc durable, par-delà les modes et les aléas divers et variés qui rythment la production et les centres d’intérêt des auteurs dits « post-modernes », post-modernisme avec lequel notre auteur ne cache d’ailleurs pas ses accointances. Quoi qu’il en soit, quoi qu’il écrive ou professe, il restera à jamais marqué du sceau de la philosophie deleuzienne dans ce qu’elle a de meilleur, à savoir son sens du risque (de la « déterritorialisation ») et sa passion du concept, un peu comme une mauvaise fréquentation de jeunesse peut, quoi qu’on en ait, infléchir la courbe de toute une vie pour le meilleur et pour le pire. Alors, dans ces conditions, on peut trouver « normal » si ce n’est « attendu » la parution de ce livre portant sur le neuvième art; a fortiori quand on a publié « dans la foulée », toujours aux Impressions Nouvelles, des livres aux titres éloquents comme Logique de la Science-fiction, de Hegel à Philip K. Dick ou encore Ridley Scott. Philosophie du monstrueux. Il n’empêche, cela n’avait rien de nécessaire, cette étude n’était pas inscrite dans une quelconque perspective finaliste, rien n’obligeait sa « sortie ». Ce livre est un événement, et comme tout ce qui arrive vraiment, il faudra désormais compter avec lui, tout au moins si on aime et la philosophie et la bande dessinée.

Voici un livre composé de courts chapitres, alertes, vifs, jamais jargonnants, ce qui bien sûr procure un plaisir rythmique de lecture évident et immédiat. Cette jouvence qui embarque le lecteur d’emblée, l’arrache à l’inertie un peu comme il arrive avec le grand cinéma américain qui vous prend « par le milieu », cette jeunesse n’est cependant pas l’envers d’un quelconque relâchement quant aux principes et aux règles qui font la marque d’une enquête philosophique menée sans jamais céder sur la rigueur, la cohérence et la clarté. À cet égard, De Blueberry à l’Incal est peut-être le livre le plus « ligne claire » de Jean-Clet Martin. Finesse et profondeur mises au service d’un genre réputé « mineur ». Dans la logique de la « philosophie des petits objets » chère au regretté Guy Lardreau, Jean-Clet Martin montre de façon magistrale que ce qui se joue à la surface de ces livres illustrés, censés s’adresser au jeune lectorat, rencontre des philosophèmes des plus sérieux, des plus jouissifs aussi. Lisant et relisant notamment la série magistrale des Blueberry, l’auteur devait éviter l’écueil de taille que connaissent tous les philosophes qui approchent le vaste continent des images : ne pas « plaquer », projeter sur celles-ci des considérations théoriques toutes faites, plus ou moins accompagnées d’un vocabulaire technique, flanquées de quelques majuscules et, bien sûr, de références illustres, pour en vérité imposer l’autorité d’un fantasme en lieu et place d’une proposition conceptuelle. On sait que c’est manifestement le cas, même avec les plus grands esprits, et d’ailleurs avec parfois un résultat impressionnant et admirable, lorsqu’il s’agit des œuvres dites « majeures » de l’Art; aussi, on comprend qu’avec un objet supposé aussi douteux que la BD, il en aille a fortiori et davantage de même. Car enfin, comme on a pu le dire à tort avec le jazz, que la lecture d’une bande dessinée fasse office de délassement après l’âpre labeur réflexif, on peut bien l’admettre ou, à la limite, le tolérer, qu’à l’occasion on se fasse plaisir en publiant un article pour montrer qu’on a les idées larges (et qu’on sait rester jeune) passe encore, mais qu’on y consacre un livre entier assorti d’une bibliographie conséquente, qu’on y convoque Leibniz, Jacques Rancière et consorts, voilà qui passe le Rubicon de la crédibilité philosophique. Peut-être, mais force est de reconnaître qu’en l’espèce ce n’est pas du tout ce qui advient. La jubilation qu’on éprouvait à lire de la BD, Tintin et Corto en tête, n’est pas entamée une fois le livre de philosophie refermé. Comme toute noce heureuse entre deux espèces que rien a priori ne peut rapprocher, que tout semble même séparer et vouer, si d’aventure croisement il y a, à la monstruosité non viable, c’est à l’évidence le contraire qui arrive. On continuera à lire et à se tenir en joie avec les illustrés, l’analyse philosophique n’aura rien déniaisé, elle aura simplement contribué à ouvrir encore un peu plus « les portes de la perceptions » déjà bien explorées par Giraud puis, dans une radicalité jusque-là inouïe, avec Moebius. Mais un autre piège, lui aussi récurrent, devait être déjoué, celui qui consiste à traiter de façon cavalière tout ce qui dans une œuvre « plastique » ressortit à la facture, à la manière de faire des images. Sous prétexte qu’on aurait des révélations théoriques de grande envergure à communiquer, on pourrait se permettre d’aborder un peu à la légère les problèmes techniques relatifs à la production des images; on s’y arrêterait avec la condescendance que jadis les doctes (jadis?) daignaient accorder aux arts mécaniques avant que Léonard ne les convainc d’admettre la peinture parmi les arts libéraux, au motif qu’en maîtrisant la science de la perspective géométrique le peintre devenait doctus pintor et la peinture cosa mentale, partant digne d’entrer dans l’orbe de distinction âprement défendu par les puissants, toutes époques confondues — ce qui, bien entendu, laisse dans l’ombre voire au bord de l’opprobre tous les autres arts qui impliquent et salissent les mains. Il n’en est rien avec l’ouvrage qui nous occupe, son auteur est très au fait des spécificités intrinsèques au neuvième art, les considérations touchant aux techniques ne sont pas en reste et n’ont rien à envier aux propos métaphysiques qu’elles complètent et éclairent.

Sous les dehors tranquilles du bon évêque anglican, Berkeley avait posé une équation lapidaire aux conséquences explosives selon laquelle « être, c’est être perçu ou percevoir » (George Berkeley, Traité sur les principes de la connaissance humaine), sans peut-être avoir pris la mesure affolante des possibles encodés dans ce syntagme apparemment inoffensif et surtout de prime abord totalement étranger aux espaces-temps si improbables proposés par tel ou tel album de BD. Pourtant, dans le dernier tiers du siècle dernier, certains auteurs, comme Giraud-Moebius et quelques autres aventuriers de ce qu’on appelait pas encore « roman graphique », anticipant sur les enjeux du millénaire suivant, retrouvent avec leurs moyens propres les virtualités enveloppées par la substantifique moelle des méditations de l’Évêque de Cloyne. « Seule la bande dessinée, écrit J.-C. Martin page 127, ouvre une planche contenant plusieurs écrans, des perspectives temporelles et spatiales balayant au même instant des périodes qui ne sont pas homogènes, des formations capables de bousculer toute chronologie dans des directions de lecture, dans des lignes de mire qu’aucun autre art ne saurait désajuster à ce point-là. » Les voies de la perceptions sont dès lors elles aussi « sorties de leurs gonds », entraînant dans leurs dérives et leurs bifurcations, leurs sautes inouïes et leurs brusques arrêts sur image, nos sens et notre esprit, les mettant en contact avec des régions ontologiques qui relèvent d’un empirisme résolument exploratoire jusqu’à l’hallucination. La philosophie n’a pas manqué de s’intéresser à la capacité des arts, notamment des arts visuels et spécialement la peinture, à nous faire voir autrement, parfois tout autrement non seulement la réalité prosaïque mais aussi d’autres réalités moins connues ou reconnues, ainsi des mondes que les prodiges de l’imagination, alors enfin « reine des facultés », nous permettait de découvrir comme d’autres découvrent un continent ou un astre jusque-là passé inaperçu. Il appartient à la BD quand elle touche ses sommets techniques, plastiques et narratifs de nous en dévoiler d’autres qu’on croyait connaître (comme le western auquel le cinéma nous avait, du moins le pensait-on, habitués) ou qu’on n’imaginait même pas (comme l’espace-temps vertigineux et clownesque du Garage hermétique). À suivre les méditations de l’auteur, nourries, il faut le remarquer, d’une impressionnante culture de son sujet, on comprend à quel point (de non-retour) une histoire dessinée peut nous conduire à élargir tout en affinant notre capacité perceptive. De ce point de vue, la bande dessinée devient un instrument d’optique tout à fait singulier qui nous fait voir non seulement notre monde mais aussi, de façon leibnizienne, une pluralité d’autres mondes possibles qui, d’une certaine façon, sont déjà réels si l’on en juge aux effets sensori-moteurs, affectifs et cognitifs générés par cette passion parfois supposée régressive qui tient à la lecture de ce genre de livre.

Mais il y a mieux et plus : ces mondes qu’on peut dire parallèles ou, pour rester fidèle au vocabulaire de Jean-Clet Martin, ces « plurivers » sont non seulement ceux qui apparaissent sur les planches et leurs cases mais il en est encore d’autres peut-être plus subtils à percevoir. Il s’agit de ceux qu’on n’aperçoit pas forcément à la première lecture et qui se glissent, se lovent ou s’échappent pour ainsi dire dans les blancs, les interstices des cases, ce qui relève à n’en pas douter d’une des propriétés insignes de l’art de la bande dessinée. Un monde en cache donc toujours au moins un autre et il faut posséder une véritable science, au sens que donnaient les peintres de l’époque classique à ce terme, toute une industrie et non seulement un art de ce qui peut se passer entre deux limites, entre deux lignes ou deux bords, précisément au creux et au cœur des marges, fussent-elles minimes, pour déployer cette véritable poétique de l’interstice. « C’est sur ce bord que Giraud ne cesse de travailler pour l’élargir, y introduire des événements que le cinéma ne connaît pas. Il est l’un des premiers à intercaler certains motifs dans la marge elle-même. Entre deux cases, glisser une tête ou une bulle dont provient le texte : un hors-champ agité d’intermédiaires qui vont réaliser le mouvement. » Mouvement qui ne peut manquer de provoquer notre perception à fonctionner à plein régime ; « par le vide l’interstice élargi » (p. 86), le lecteur, s’il cultive le sens des péripéties, terme qu’il faut entendre au pied de la lettre, autrement dit s’il a su entretenir le meilleur de l’enfance, ce lecteur se surprendra à éprouver des régimes de perception, des percepts et des affects, dont il ne pouvait même supposer l’existence avant d’ouvrir le livre illustré. Paraphrasant Spinoza, on peut bien dire que « nul ne sait ce que peut un corps percevant », et ce n’est pas le moindre des paradoxes que d’apprendre à voir tout autrement par le truchement d’une simple BD, quand son auteur s’emploie par son travail graphique à faire sourdre sous de petites frontières blanches les linéaments d’une promesse d’épopée.

Jodorowsky/Moebius, L’Incal. Intégrale © Humanoïdes Associés

 

Lire Giraud-Moebius ne ressortit donc pas seulement au simple passe-temps (forcément mérité) dans la mesure où être embarqué dans un quelconque épisode de Blueberry, c’est aussi participer activement à l’histoire, ne serait-ce que parce que tout notre appareil de chose percevante est mobilisé, capté, tantôt envouté tantôt excité, toujours pris dans un jeu avec les limites narratives et graphiques qui font de ce type de lecture, au sens premier et littérale du terme, une ex-périence. Ceci n’est pas si étonnant, puisque l’une des spécificités du neuvième art, c’est précisément de déployer ses possibles entre deux bornes apparemment hétérogènes, impossibles à confondre ou à superposer : l’action et la contemplation. Il paraît en effet peu probable de s’adonner à ces deux façons d’être-au-monde en même temps et sous le même rapport; le bon sens les distingue spontanément comme on différencie nettement activité et passivité, engagement et retrait, goût du risque et confort de spectateur; « Suave, mari magno… ».

« Les petits enfants qui tombent du balcon, toute leur enfance défile dans leur yeux et ils s’ennuient même un peu, alors » (Alain Bashung), ils lisent des bandes dessinées, et s’ils lisent, parfois un peu trop au grand dam des « grandes personnes », ce genre de chose, c’est surtout parce que, comme chacun sait, le meilleur remède à la mélancolie c’est l’action et si possible — mais nous sommes là à la limite du pléonasme — l’action aventureuse, celle dans laquelle on « se joue la vie », comme disent les toreros. À cet égard, la bande dessinée le plus souvent et les aventures de Blueberry en particulier comblent cette soif d’aventure par la précellence accordée à la praxis qui « n’est pas simplement mobilisée pour complaire au schéma narratif. Elle correspond à une exigence vitale. » (p. 154) Cette vitalité de l’action en BD représente tout ensemble un véritable aliment, un principe et un motif, un attribut ou une raison essentielle pour ses lecteurs et son commentateur qui à maintes reprises analyse finement, selon des angles théoriques et esthétiques différents, les ressorts discursifs et graphiques de ce qui fait le propre de l’action dans la logique de la bande dessinée et n’appartient qu’à elle seule.

Cependant, à en rester à cette priorité donnée à l’agir, on pourrait laisser croire que le neuvième art, en cela parfait serviteur de la logique néo-libérale, héraldise l’action pour l’action au risque de confondre action et activisme, comme on confond mouvement et hystérie. Or, s’il reste évident que la bande dessinée ne requiert pas, comme c’est le plus souvent le cas avec les monuments de l’art pictural ou cinématographique, un sujet désengagé, sujet du jugement de goût (né hier, au XVIIIe siècle), tout intéressé au confort de sa jouissance de spectateur, cela n’implique pas pour autant que le sujet lecteur de BD ne connaisse pas des moments pour ainsi dire « débranchés » de la logique praxique. Ces moments suspendus relèvent, ainsi que le montre excellemment J.-C. Martin, de ce qu’une antique et prestigieuse tradition philosophique qui remonte au moins à Aristote a appelé « contemplation ». Le remarquable ici tient au fait que la place accordée de plein droit à la contemplation est au moins aussi importante pour une expérience de lecture aboutie de BD que celle conférée à l’action avec ses nécessaires rebondissements, « la déviance et la déviation, la fin contournée, la mission dévoyée, la bifurcation inévitable », toutes caractéristiques qui donnent à l’action sa pleine mesure, à la limite de la démesure. Le rapport action/contemplation devient décisif, l’une et l’autre doivent être comprises comme deux réquisits qui contribuent à distinguer le neuvième art des autres, notamment de ceux avec lesquels on ne peut s’empêcher de le comparer (à commencer bien sûr par le septième art). La part faite au régime contemplatif par l’auteur de BD est vraiment constitutive de ce genre d’œuvre dont les conditions d’existence matérielles ou médiologiques sont une occasion privilégiée de goûter aux charmes de ce qu’on peine toujours un peu à nommer « l’activité contemplative », croyant, à dire les choses ainsi, verser dans la contradictio in adjecto. Le « mode d’existence » de l’objet bande dessinée est en effet tout spécialement propice à la contemplation. Nous avons en effet sous la main, facilement, ses suites d’images qu’on peut voir et revoir à loisir et surtout sans temps limité a priori. À la différence du film, et bien sûr de la toile peinte (à moins d’avoir le luxe de la posséder pour soi; ce qui cependant n’autorise pas à poser comme équivalente les deux formes de contemplation), j’entretiens un rapport tactile, plutôt intime, avec la chose BD, ce qui offre des modalités de préhension (et de perception, on l’a relevé) tout à fait favorables à un juste accord dans le temps et l’espace permettant la contemplation et ses retours, jusqu’à une sensation d’éternité. Toute une phénoménologie de la lecture de bande dessinée qui reste à parfaire, dont Jean-Clet Martin pose quelques jalons stimulants mais qu’il faudrait sans doute reprendre et poursuivre.

Ce qui toutefois devient obvie à le lire, chaque amateur de BD le « savait » pour l’avoir pratiqué mais sans l’exprimer d’une aussi juste façon, c’est ceci : « Nous sommes sans cesse abîmés dans la contemplation de quelque chose qui ne tourne pas rond, d’une faille qui interrompt la marche, d’un obstacle trop grand pour nous. Moments d’interrogation, de réflexion qui portent le philosophe à entrer dans la bande dessinée pour ses paysages oniriques et mentaux » (p. 159, je souligne). On appréciera la précision des analyses et des descriptions, qui sont ici tout aussi importantes, dans lesquelles s’engage l’auteur pour nous rendre attentifs aux différentes variations de ce qui s’appelle « contempler ». Ce qui notamment ressort de ces réflexions, c’est que la contemplation est une expérience d’une richesse rare qui, par l’appel d’une image, la fascination d’un signe, quasi-chose qui n’existe presque pas,  nous met en contact avec des régions ontologiques et des territoires psychiques qui peuvent être ceux du rêve, de la rêverie, de l’envoûtement, de l’admiration, des régimes de perception donc qui montrent que décidément contempler n’est pas rien faire. Ira-t-on jusqu’à assumer la « thèse » selon laquelle la contemplation, comme l’avait bien perçu Aristote, est une action à part entière, voire le summum de l’action, son entéléchie ?

Jodorowsky/Moebius, L’Incal. Intégrale © Humanoïdes Associés

 

Si l’on s’en tient à la « vie contemplative » telle que la bande dessinée nous la propose, on doit reconnaître que l’affaire se complique un peu plus et n’en devient que plus passionnante encore. La lecture de J.-.C Martin montre que, selon les cas examinés, la contemplation confine au rêve ou à la perception hallucinée; dans d’autres cas, certes plus rares mais d’autant plus révélateurs,  c’est l’action elle-même qui fait « un saut dans un espace purement contemplatif » (p. 189). Tout se passe alors comme si l’activité mentale, la perception envisagée du seul point de vue de l’esprit, avec ses rêves, ses rêveries et toujours sa capacité exorbitante à imaginer devenait le « dernier refuge de l’action » (p. 210). Le  lecteur est dès lors en proie au vertige, ivresse des hauteurs physiques aussi bien que théoriques car on se demande bien comment faire la part de l’activité et de la passivité, de l’action et de la passion, du quiétisme perceptif et de l’avancée conquérante. La question trouve peut-être un début de réponse si l’on revient à l’importance accordée à « l’interstice » qui précisément permet « un voyage dans les raccords les plus délicats » (p. 71). N’est-ce pas dans « l’entre-image » (p. 40) que peuvent non pas s’apaiser mais se tendre au maximum, et pour notre plus grande joie de lecteur, les relations complexes qui ont lieu entre l’action et la contemplation? Les moments de lectures de BD les plus opérants, les plus ravissants, les plus susceptibles de bousculer nos habitudes perceptives ne sont-ils pas ceux au sein desquels la distinction toute verbale entre agir et contempler devient indécidable? Les considérations de Jean-Clet Martin sur ce doublet conceptuel qui couvre toute sa lecture de Giraud/Moebius invitent à tracer une diagonale qui coupe et relie à la fois ce qui ressortit aux gestes de l’action et ce qui relève du regard quasi révulsé à force de contemplation. C’est dire à quelles extrémités — de pensée et de vision — nous expose la lecture de certaines bandes dessinées. Jean-Clet Martin nous met sur la voie d’une équation impossible ou plutôt de l’équation de l’impossible, quand le plein régime de l’action devient indiscernable de la pointe diamantine de l’expérience contemplative. Vita activa sive vita contemplativa, ce qu’apparemment la BD est tout spécialement apte à nous offrir. *

Jodorowsky/Moebius, L’Incal. Intégrale © Humanoïdes Associés

 

Que contemplation et action ne cessent finalement de danser un étrange tango traçant une ligne de fuite sémiotique qui ressemble à la diagonale du fou accentue jusqu’à ses dernières limites notre vie perceptive de lecteur de BD. Forts de cette épreuve, comment pourrions-nous encore douter des vertus intrinsèques au neuvième art dont la singularité ne peut plus dès lors être concédée a minima ou seulement sous l’autorité d’un art jugé plus noble? Le meilleur de la BD ne s’épuise certes pas dans la rencontre entre cette endurance de lecteur et une suite de signes dessinés et écrits. De ce point de vue, toute la sémiotique inspirée par Peirce (sa phanéroscopie) gagnerait à être mobilisée; elle nous permettrait de distinguer des strates sémiotiques allant des indices aux symboles en passant par les icônes, sachant que ces distinctions apparemment bien tranchées ne tiennent pas longtemps la route lorsqu’on les confronte à l’oeuvre ici et maintenant, les différentes espèces de signes ne cessant, sous la plume des maîtres de la BD, d’entrer dans une chorégraphie aussi complexe que dispensatrice de plaisirs rares. Pour être complet, si tant est que ce soit même possible, on ne peut que renvoyer au livre J.C. Martin qui à l’évidence cerne parfaitement ces propres de la bande dessinée avant et après sa Kehre, soit avant qu’elle ne devienne principalement « roman graphique ». À cet égard, la trajectoire qui va de Blueberry à L’Incal est exemplaire de ce qu’il est possible de faire rendre à cet art graphique. On se rappellera simplement ici que grâce à la bande dessinée, c’est toute la richesse sémantique (et par suite plastique ou artistique) de l’antique graphien qui nous revient en plein âge post-moderne pour le plus grand bonheur des petits et des grands retrouvant la tension féconde, l’indécidabilité généreuse d’une origine qui est aussi bien une enfance du signe, « enfance retrouvée à volonté », quand le départ entre écrire et dessiner n’était pas encore effectué, tranché, ouvrant la voie à toute une Idée de la culture qui n’a rien d’évident, ni de « naturel ».     

En publiant cette lecture de Giraud-Moebius aux Impressions Nouvelles, son auteur fait assurément un pas de plus, encore « un peu plus à l’ouest » (Sergio Toppi, Un peu plus à l’Ouest, Éditions Mosquito, 2009), toujours en direction des territoires peu voire pas du tout explorés par la philosophia perennis. Il agacera les éternels grincheux et réjouira les amateurs des choses de l’esprit qui, comme on le sait, souffle là où il veut et se gausse des distinctions quand elles ne sont que l’envers de crispations nécrophiles. N’ayant donné avec ce qui précède qu’une approche, forcément partielle et partiale, de son travail, on ne peut cependant passer tout à fait sous silence une autre vertu, et non des moindres, inhérente à l’oeuvre de Giraud-Moebius et qui, cette fois, prend un accent de gravité et d’urgence. Cette puissance tient, contre toute attente, à la réserve de sens, à la promesse d’un autre cap pour la civilisation inscrit dans le graphe de certaines des productions BD étudiées par Jean-Clet Martin; c’est particulièrement manifeste pour les derniers albums des aventures de Blueberry qui représentent « comme une alternative à la civilisation occidentale, une autre carte pour l’histoire humaine » (p. 48).    

Les photographies illustrant cet article (© Dk) sont issues de cette Intégrale L’Incal aux Humanoïdes associés

Ce genre d’observation n’a rien d’anecdotique ou de ponctuel dans le livre qui nous a occupé ; ce type de proposition contient même en germe des développements qui dépassent les limites dévolues à une recension et déborde nos compétences tant il faudrait mobiliser des connaissances allant de l’ethnologie à la géo-politique en passant par les ressources de l’historiographie voire même des sciences occultes. Pour nous en tenir au seul plan (forcément « d’immanence ») de la bande dessinée, nous ne pouvons pas ne pas remarquer qu’il est toujours étonnant, au premier abord, de constater que tout le travail effectué par Giraud-Moebius pour libérer et partant multiplier les perspectives graphiques, en faisant un pas de côté à l’endroit de l’autorité du perspectivisme monocentré qui s’est imposé à la Renaissance**, s’est accompagné d’un élargissement des perspectives quant au devenir même de l’Occident. Tout se passe comme si, sous ses allures résolument superficielles, la BD, l’air de rien, nous permettait à partir d’une reprise formelle des normes de la représentation de retrouver les problèmes brulants, les questions de fond, qui touchent à nos conditions d’existence sur la planète Terre en ce début de troisième millénaire. La bande dessinée nous propose d’« explorer des versions de l’Histoire qui se multiplient, des perspectives alternatives » (p. 51), comme la sagesse chamanique des Indiens d’Amérique du Nord restées en jachère (et en « réserve », au sens propre et ici honteux du terme; on pense au mot de Deleuze et à ces moments terribles où on éprouve « la honte d’être un homme ») dont on ferait bien aujourd’hui et sans trop tarder d’activer d’autres fins que l’exotisme spirituel et la stratégie marketing « littéraire ». Les possibles dont la BD regorgent ne restent pas cantonnés à l’exclusivité de la virtuosité graphique mais confinent tout autant à ce qui demeure en souffrance sur le plan de la culture-monde.

Loin de nous l’idée de faire accroire que la BD, entrant dans un dialogue fécond avec la philosophie de Jean-Clet Martin, serait une panacée, un art total ou architectonique qui se subordonnerait tous les autres. Sa singularité, sa « contre-culture » et sa force gagnent aussi à sa qualité d’art mineur; « mineur » aussi et surtout au sens où Guattari et Deleuze vantaient les vertus d’une « langue mineure », de ces écrivains « mineurs dans leur propre langue », tel le grand Marcel Proust, mineur en langue française ! Trop prêter au neuvième art n’est pas forcément lui rendre le meilleur des services; on flaire l’accaparement culturo-médiatique, premier pas vers le cimetière de la création qui s’appelle parfois — mais point toujours — un musée et qui risquerait de lui faire perdre « une forme de jeunesse qui fait l’essence de la bande dessiné » (p. 311). Que la BD s’efforce, non pas à proprement parler, de « rester à sa place » mais qu’elle continue, en expérimentant les possibles de l’écriture ou plutôt des écritures (Clarisse Herrenschmidt, Les trois écritures, Gallimard, 2007), de bousculer jusqu’au réveil les monuments de la culture qu’une certaine sociologie appellerait « dominante » ou « majeure » ; qu’elle cultive la résistance en atteignant les sommets de consistance narrative et plastique jadis conquis par des auteurs comme Giraud-Moebius et quelques autres apparemment plus sages comme Hergé ou Jacob. Force est pourtant de reconnaître que sa lecture, philosophique ou non-philosophique, les deux étant absolument nécessaires et complémentaires, réclame un sujet percevant assez atypique qu’il faudrait oser supposer doté d’un organe supplémentaire, appareillé d’un « troisième oeil » (p. 77). Ce supplément d’apérité ontologique fut jadis exploré par un auteur, atypique entre tous, Georges Bataille, lui aussi grand amoureux des images, notamment dessinées, qui a consacré un texte extraordinaire, texte évidemment propice à toutes les bifurcations du graphe, à ce qu’il nomma « l’oeil pinéal » au regard exorbité, propulsé au dehors, « toujours plus à l’ouest », irrésistiblement attiré par les mondes interstitiels que seul ce genre d’extase rend perceptibles.

Jean-Clet Martin De Blueberry à l’Incal. Lire Giraud/Moebius, Les Impressions nouvelles, janvier 2022, 336 p., 23 €

* Décidément la BD est un champ de possibles esthétiques assez inouï. Les artistes savent à quel point il est difficile de rendre la qualité d’un silence par des moyens exclusivement graphiques; le fiasco menace, il faut être maître de son art pour toucher au silence sans frôler le ridicule. Nous revient en mémoire un album de Hugo Pratt, Les helvétiques, dans lequel les vertus du silence deviennent perceptibles au détour d’une simple case (par exemple, p. 28, de l’édition Casterman de 1988). Comme y insiste JC Martin, avec d’autres exemples, ce n’est pas la case en soi qui permet ce genre de prodige mais bien l’attention aux potentialités de l’intervalle, tout le travail, l’art de « l’entre-image ». On est ici tenté de mobiliser le concept de dialectique, si couru en philosophie, surtout quand on ne sait pas comment s’en tirer autrement (quand on a pas le concept qu’il faudrait), quand on se demande comment surmonter (« relever » dirait Derrida) ce qui apparaît comme une contradiction. Si dialectique il y a dans l’espace-temps de la bande dessinée, entre les planches, les cases et les albums eux-mêmes, peut-être s’agit-il d’une dialectique un peu aberrante, une « dialectique à l’arrêt », comme le dit génialement Walter Benjamin, cet arrêt (des images et sur images) — tout animé de mouvements, comme si un tressaillement irréductible ne cessait de travailler l’image — permettant justement que quelque chose passe et arrive entre les planches, les cases, les albums, ainsi le silence en soi de la bande dessiné — le silence en BD, un peu comme on dit « la vérité en peinture ».  

** Évidemment, en pratique, les maîtres renaissants ont joué avec la nouvelle norme, sans se laisser inféoder dans leur art par ce qui aurait pu n’être qu’une contrainte, mais est vite devenu un aiguillon stimulant l’inventivité plastique.

Post-scriptum :

« Le meilleur de l’enfance », avons-nous écrit plus haut. Qu’en reste-t-il aujourd’hui quand la frilosité proprement régressive de l’industrie culturelle tend à maintenir sous surveillance la vertu d’imprudence requise pour être vraiment créatif?

On se souvient des années 70 et d’une collection co-éditée par Larousse et FR3, intitulée L’histoire de France en bandes dessinées bientôt suivie, dans le même esprit, de la collection La Découverte du monde en bandes dessinées, éditée par Larousse, collections aujourd’hui rééditées avec l’appareil critique qu’elles méritent.

À les relire, il est frappant de constater que, non seulement, sur le plan historiographique (le plan de la « science », si l’on y tient), ces « histoires » font montre d’un sérieux admirable mais qu’elles sont en sus dessinées par une bonne partie ce qui se présentait de meilleur chez les auteurs de BD de cette grande époque.

Jeanne d’Arc est comme visitée par le visage de l’indomptable Louise Brooks et le numéro inaugural de la deuxième collection portant sur l’Odyssée dresse un portrait d’Ulysse en tout point attachant et un peu inquiétant. Ces exemples sont bien sûr subjectifs et chaque lecteur pourra trouver ceux qui conviennent le mieux à son idiosyncrasie. Il reste qu’on ne peut s’empêcher de se dire qu’il fut une époque pas si lointaine durant laquelle les garçons et les filles appartenant aux classes dites « populaires » avaient droit à des illustrés de haute définition ; ce qui revient à dire que la production culturelle démocratique en ce temps-là misait sur l’aristocratie graphique (textes et dessins) à laquelle chacun a pleinement droit. Il fut un temps donc, on ne maintenait pas les enfants dans le pire de l’enfance, on pariait sur leur maturité « en puissance » ; bref, en ce temps-là, on ne prenait pas les enfants pour des cons.