Vincent Genin : avec Marcel Detienne

Vincent Genin, Avec Marcel Detienne (détail couverture)

Vincent Genin est Liégeois et historien. Il a entrepris un post-doctorat à Paris (École Pratique des Hautes Études). À sa façon, il refait le chemin de Liège à Paris qu’un de ses aînés, Marcel Detienne a parcouru bien avant lui et à partir duquel celui-ci s’est fait connaître internationalement. Detienne est mort en 2019 mais il a donné le temps à Vincent Genin de faire sa connaissance et de s’informer en toute sympathie de la trajectoire de carrière qu’il a suivie après avoir risqué avec succès un essaimage parisien. C’est que Vincent Genin aime à reconstituer des parcours intellectuels — comme il le fit avec Max Weber précédemment.

Il est vrai que l’essaimage des « têtes pensantes » est devenu un grand thème de la recherche en histoire et en sociologie. Or, la proximité de Liège par rapport à la capitale française est propice à plus d’un départ. Ont ainsi succombé à la tentation parisienne à la même époque que Detienne le linguiste Nicolas Ruwet, formé également à Liège et très inspiré par les États-Unis (il a introduit en Europe Jakobson, puis Chomsky) mais également l’un ou l’autre de même origine comme l’africaniste Luc Bouquiaux.

Mais qui est ce Marcel Detienne débarquant à Paris au début des années 60 ? Posant ce geste de départ, il rejetait une formation liégeoise qu’il jugeait arriérée. Il rejoignait ainsi sur place un petit groupe qui se consacrait à une anthropologie de la Grèce ancienne et dont les figures marquantes étaient Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet. Du second on a pu dire qu’il était le dernier grand intellectuel dreyfusard du XXe siècle. En Vernant comme en Vidal-Naquet, Detienne découvrait des militants proches du P.C.F. qui défendaient la cause algérienne libératrice de l’époque. Disons d’emblée que Detienne n’avait guère cette fibre-là : il était issu de la bourgeoisie catholique et fut formé par les Jésuites. Le groupe des historiens parisiens lui fait cependant bon accueil. C’est que Marcel est un bourreau de travail de même qu’un homme séduisant, qui s’exprime beaucoup  avec les mains et fait preuve en toute chose de volubilité. Detienne s’emploie également à se faire admettre par d’autres savants de l’époque, tels Michel de Certeau ou Georges Dumézil. Mais c’est surtout de Claude Lévi-Strauss que le Liégeois attend une reconnaissance qu’il obtiendra d’ailleurs mais en quelque sorte à distance. C’est à partir de là qu’il va participer de la vague et de la vogue structuraliste qui gagne l’Europe des sciences humaines et dans laquelle il va bientôt s’illustrer par ses travaux.

On le rencontre dans les hauts lieux de l’époque, tels que la ville d’Urbino où se développe tout un débat alimenté à la sémiotique. De là son attachement à une Italie où il fait la connaissance d’une Giulia qui a vingt ans de moins que lui et qui va le séparer de Jeannie et de ses trois enfants. Il n’en continue pas moins son œuvre et ses publications même si ses liens avec le couple Vernant se distendent. Il est également du nombre de ceux qui répandent la French Theory aux States. Il est demandé tant au Québec que dans les universités américaines. De retour à Paris, il est invité en 1975 à l’émission « Apostrophes » de Bernard Pivot en même temps que Jean-François Revel avec lequel il croise le fer. C’est le succès et Marcel frétille d’aise.

Parmi ses diverses publications, la plus retentissante s’intitulait Les Jardins d’Adonis qui parut chez Gallimard dans la collection « Bibliothèque des Histoires » (1972) avec une préface de Jean-Pierre Vernant. L’ouvrage était consacré aux plantes aromatiques telles que la société grecque ancienne les classifiait et les interprétait. C’est avec le même Vernant qu’il consacre un ouvrage à la « métis » chez les Grecs, cette intelligence toute de ruse.  Vernant est entré au Collège de France après un premier échec. Il incitera bientôt Marco à candidater à son tour à la prestigieuse école. Mais cette fois, c’est l’échec brutal. Marcel manque de deux voix le siège que convoitait aussi la très conforme Jacqueline de Romillly. Les appuis qui lui étaient promis n’ont donc pas suffi. Philippe Sollers, devenu ami de Marcel pour avoir été, lui aussi, élève des Jésuites, écrit dans Éloge de l’infini : « Le style de Detienne est à la mesure de l’énorme littérature qui concerne le personnage : ce doit être la raison pour laquelle le Collège de France, effrayé, a préféré le recaler pour l’envoyer poursuivre son enseignement aux États-Unis. Que faire, en effet, d’un penseur rythmique, immédiat, savant, électrique ? » (p. 154).

De fait, accompagné de Giulia, Marcel va se retrouver bientôt en poste à la prestigieuse université John Hopkins (Baltimore). Mais il ne se fait pas à l’atmosphère des campus et séminaires US. L’inculture des étudiants le brise. Par bonheur il a conservé à Liège quelques contacts fidèles. Ainsi de l’excellente Marie Delcourt, qui lui a toujours prodigué ses encouragements, sa confiance, ou bien encore de Philippe Minguet devenu professeur d’esthétique à Liège et qu’il revoit de temps à autre. Or, Minguet a constitué en bord de Meuse un groupe de six chercheurs, qui a pour ambition de rénover l’ancienne rhétorique, celle d’Aristote et de Quintilien. Cela donnera en fin de course une Rhétorique générale (Larousse, « Langue et Langage », 1970), qui sera traduite en plusieurs langues. Dans ce cas encore et comme il est dit dans le présent ouvrage, on s’engraisse de structuralisme…

Ajoutons que l’essai que consacre Genin à Marco Detienne est brillamment écrit et ne craint jamais de donner dans la subjectivité. Ce qui nous vaut un ouvrage aussi plaisant qu’accompli.

Vincent Genin, Avec Marcel Detienne, avant-propos de Philippe Borgeaud, Genève, Labor et Fides, collection « Histoire des religions », avril 2021, 248 p., 19 € 10 — Lire un extrait