Karim, Michel, Lassana et les autres…

Je lui dis : tu es un survivant, je voudrais parler de toi, de ce que tu as vécu, de ce que tu as subi lorsqu’ils t’ont supprimé l’allocation adulte handicapé.

Il me répond : je ne veux pas que tu parles de moi, trouve- toi autre chose.
Oublie-moi. Je regrette de t’avoir raconté mon histoire. Écris sur toi, c’est ce tu fais de mieux.
Il est ivre, moi aussi.
On se fâche.
Affectueusement.
Comme les gens qui s’aiment.
Le lendemain il me dit : je suis d’accord, mais pas de prénom, pas de photo.

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L’ami s’appelle : Khalil, Benjamin, Medhi, David, Philippe, Ibrahim, Younès, Ali, Jacques, Bachir, Jérôme, Malik, Farid, Benoit, Karim, Michel, Lassana, …

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Il est et restera l’ami.

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C’est là, présent, dans le silence d’une nuit de juin 2019.
À Lille, l’ami, dans une clinique spécialisée, essaye de se désintoxiquer de l’alcool.
Sa pensée voyage au vent d’une nuit d’un ramadan qui s’achève.
Bien que de parents algériens et baptisé musulman, l’ami n’est pas croyant.
Il se revendique athée, Cioran est son maître.
Je le soupçonne parfois de mentir à ce sujet.
Au téléphone, il me dit : Toute poésie vraie commence par l’expérience de sa fatalité. Le reste n’est qu’égo, l’insoluble affectif dont chacun souffre. Le corps parfois ne peut plus comprendre l’âme qui l’habite. Ce monde serait invivable sans la mélancolie.
Je la cultive jusqu’au paroxysme car c’est elle qui me maintient en vie. La vérité ? Elle est dans Shakespeare : le rendez-vous d’une rose et d’une hache.
Chaque événement peut se transformer en tumeur du Temps. Je ne crois plus qu’au cyanure, à la disparition complète de la société.

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Ces phrases sont factices, je les invente, mais elles auraient pu être vraies. Il me les a exprimées bien souvent, à sa manière.

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Comme moi, l’ami est né dans les Ardennes.
Il a trente-six ans quand je le rencontre.
Avec lui je redécouvre une tendresse amoureuse que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps, mais, alors que tout va bien, c’est lui qui prend peur, il coupe net en me disant : je suis séropositif, je ne veux pas aller plus loin avec toi.
Nous devenons des amis, des vrais.

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L’ami a contracté le virus HIV à l’âge de dix-sept ans avec son premier amant.

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En 1993, à la suite d’une mauvaise réaction au Combivir il est hospitalisé au bout de trois ans de vie commune avec le virus à gros piquants.
Cette année-là, Björk chante Human behaviour, “If you ever get close to a human and human behavior” ; dans sa chambre d’hôpital il écoute la chanson en boucle, elle devient la substance qui le garde en vie.

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A sa sortie de l’hôpital, le garçon qui l’a contaminé a disparu sans laisser d’adresse.
L’ami se retrouve sans domicile.
Il refuse les traitements, fuit les médecins, traverse une longue période de solitude, de dépression et d’errances.
Pendant presque une année, il dort dans la cave d’un HLM.
La situation devient catastrophique.
Il attrape la tuberculose, frôle la mort.
SOS, urgences…retour à l’hôpital, cures de repos successives, traitement de trithérapie obligatoire -effets secondaires invalidants.

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En 2000, compte tenu de sa situation et de sa pathologie, la MDPH des Ardennes valide son droit à l’allocation adulte handicapé.
Son dossier sera renouvelé par la Caf pendant 20 ans.

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C’est une nuit d’été, Juillet 2011, déjà deux années que nous nous connaissons, c’est une nuit magique sous les étoiles, un soir bleu d’été rimbaldien.
Nous marchons lui et moi dans les rues désertes de Charleville-Mézières.
En traversant le pont des deux villes, celui qui sépare Mézières de Charleville, nous croisons un jeune couple avec une poussette, l’enfant dort, il est presque 4 heures du matin.
Un jeune mec, visage émacié, nous dit : on est à la rue avec notre enfant, vous n’auriez pas quelques euros pour un hôtel ?
La profondeur de son regard bleu acier est presque fantomatique mais pourtant sa clarté éclaircit l’obscurité de la nuit.
Sans me prévenir, l’ami propose au couple de prendre un verre à son domicile.
Mon cœur tressaille, cette petite peur bourgeoise qui vit encore quelque part au fond de moi quand je me retrouve face à un monde que je ne connais pas.
Le couple nous suit, se raccroche aux vivants.
Dans l’appartement, l’ami propose un fond de whisky qu’ils refusent, ils acceptent deux verres d’eau.
Le jeune mec et sa copine sont tous les deux dépendants à l’héroïne,
« On n’aurait jamais tenu autrement ».
Très vite, le jeune mec nous raconte qu’il sort de prison et que sa copine attend un deuxième enfant.
Nous ne savons plus quoi dire, un silence pesant s’installe.
Ils décident de partir.
Nous leur donnons le peu de liquide qu’il nous reste.
Ils s’en vont avec le vent de la nuit.
Avant de partir, le jeune mec dit : vous étiez du bon côté du chemin ce soir, merci.

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Jamais l’ami et moi n’avons reparlé de cette histoire, elle réapparait, là, maintenant, sans que je sache vraiment pourquoi.

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Fin mars 2020, premier confinement, l’ami apprend par un courrier de la Caf que son renouvellement AAH est refusé.
Depuis quelques temps, au nom des politiques de réduction des dépenses publiques, les personnes séropositives ainsi que l’ensemble des malades chroniques se voient restreindre voire supprimer leurs droits.
Autrement dit, en ce qui le concerne, cela veut dire : Monsieur, avec les nouveaux traitements une personne comme vous, HIV positive depuis trente ans n’est plus susceptible de crever, vous ne toucherez plus d’argent de l’État, trouvez un boulot » !

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Help !
Répercussions catastrophiques, l’angoisse de l’ami devient sans précédent, il plonge dans une dépression profonde traitée elle aussi par des médicaments invalidants !
Les conséquences psychologiques sont exponentielles !
Depuis peu il a obtenu un logement HLM à Lille.
Pour la première fois de sa vie, il a un lieu pour vivre dont il est en totalité et administrativement responsable.
Mais plus d’AAH et pas de droits au RSA dans les deux mois qui viennent.

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Il me dit au téléphone : j’ai envie de mourir, je vais arrêter de prendre mes médicaments, supprimer tous les traitements.
Dire à une personne qui est incapable de travailler depuis des années, qu’en fait, elle n’est plus assez malade pour obtenir un minimum social, et bien, crois-moi, c’est tout simplement l’inciter à se foutre en l’air !

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Cette année, l’ami a mené une âpre bataille juridique face à la suppression de son AAH.
Il attend la réponse du tribunal administratif.

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Grâce au combat d’ACT UP et pour que ce genre d’injustice disparaisse, un texte de loi doit être à nouveau présenté à l’Assemblée nationale en juin 2021.
L’objectif serait que l’AAH soit attribuée à vie.

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Il faut souvent, pour mieux la comprendre que quelqu’un vous guide dans la nuit noire.

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Avec lui, j’ai découvert un monde dont j’ignorais l’existence.

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Sans m’y attendre, je m’y suis reconnu.

Avril 2021