Il s’appelait Francis

Il s'appelait Francis

Sans logement et par manque de fric, en 2007 je quitte Paris pour retourner vivre à Charleville-Mézières, la ville de ma naissance.

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C’est un dimanche de mai, le joli mois de mai du printemps 2012, celui du second tour de l’élection présidentielle. Vers dix-huit heures, les journaux belges annoncent François Hollande vainqueur avec presque 53 % des suffrages, content de cette nouvelle mais dans l’impossibilité de participer à la joie populaire place de la Bastille, je sors fêter ça « Chez Fafa » un bar à marlous pas loin du musée Rimbaud. Après ma première bière, je me dirige vers l’arrière-cour pour fumer, il se tient là, yeux gris bleus, frimousse canaille.

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Monsieur vous auriez une cigarette ?
Je l’observe un instant dans son survêtement Adidas blanc tout neuf, je suis rapidement conquis par son sourire malicieux, j’offre la cigarette et engage la conversation. Très vite il me fait comprendre qu’il apprécie aussi les hommes de mon âge. Et vous Monsieur, vous êtes gay, moi je le suis mais il ne faut pas que cela se sache ! Surtout à Charleville ! Cela m’amuse, je ris et vais retrouver au comptoir l’amie qui m’accompagne. Il te voulait quoi, le petit Francis me demande-t- elle d’un regard suspicieux ? Rien, il m’a demandé une clope, c’est tout. Fais gaffe, me répond-elle, c’est une petite frappe, un petit voleur, un pauvre gamin des rues.

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Il est vingt heures, ça y est c’est officiel, Hollande est élu, mon amie m’invite à fêter ça dans son jardin mais je prétexte un autre rendez-vous pour rester au bar. C’est le printemps et la libido refleurit. Je l’invite chez moi pour fêter la victoire. Je mesure le risque et le plaisir. Nous écoutons en boucle sa chanson préférée « Total Eclipse of the Heart » de Bonnie Tyler. Il fait aussi des imitations très drôles, la voix de Sarko surtout, qui va enfin dégager ! Le lendemain matin, il reste, je ne lui demande pas de partir.

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Il habite désormais chez moi depuis une semaine et j’en suis fier. Nous avons vingt-trois ans de différence. C’est la rue qui est venue à moi, ce garçon qui n’a pas d’autres choix que de défier la loi pour survivre, j’ai décidé de lui faire confiance et de l’aider comme je peux à retrouver une stabilité, un équilibre. Sa crainte de l’abandon omniprésente, sa volonté de savoir, d’être certain qu’il peut compter sur moi m’apparait juste et sincère.

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Une nuit, il commence à me raconter son histoire : enfance terrible, traumatismes familiaux rudes et profonds, son père le bat et l’enferme régulièrement dans un placard pour le punir, souffrances inacceptables tendues à leurs paroxysmes. Je reste médusé, sans voix, face à ces aveux comme surgit d’une époque antérieure, un roman de Dickens ou de Hugo. Puis vient le récit de l’adolescence, les pensées morbides et suicidaires, l’obligation de faire la manche, les petits larcins, quelques cambriolages aussi, le rejet de la société et de toute autorité. Je l’écoute, je me rends disponible, réceptif à ce qu’il me raconte. Plus je suis attentif, plus son regard bleu qui vire au vert se clarifie laissant alors transparaître un sentiment d’affection sincère. Malgré la différence d’âge une vraie reconnaissance d’esprit est en train de voir le jour, la part du doute en moi s’efface, disparaît. Son chemin devait croiser le mien, comme si le destin, le karma, ou je ne sais quoi, avait choisi de me mettre à l’épreuve en me faisant rencontrer quelqu’un dont la jeunesse est à l’inverse de ce que fut la mienne.

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Ce qu’il fait pour avoir de l’argent, je suis incapable d’en faire autant mais je comprends parfaitement la nécessité qui l’oblige à voler, ce qui le pousse à le faire et pourquoi il le fait. Parfois il vole des parfums hors de prix, les revend, m’en offre quelques-uns. Habit rouge de Guerlain. Sa présence juvénile à mes côtés est une joie, une surprise permanente, un changement radical après une longue période de solitude.

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En juillet, il envisage de partir. Un matin, je me réveille seul. Il a passé la nuit avec un jeune forain qui veut le faire bosser sur son manège et l’emmener avec lui à Boulogne-sur-Mer pour la saison d’été. Un amant de son âge et un job… je pense qu’il a raison, je l’encourage, mais est-ce déjà la fin de l’aventure ?

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Difficile dans une petite ville comme Charleville-Mézières de vivre ouvertement une relation homosexuelle avec un garçon de 19 ans. Depuis quelques jours, une sale rumeur traverse cette maudite cité : « j’abuse d’un adolescent ! » Une marionnettiste folle qui me déteste fait même courir le bruit que je suis « un pédophile ». Des personnes que je considérais comme des amis me tournent le dos, font circuler la rumeur ! Francis est majeur et vacciné, la vie s’est vite chargée de faire de lui un adulte. Il est hors de question que les commérages et la jalousie de cette ville détruisent notre histoire. J’encaisse, mais je fais profil bas, songe au dégoût de Rimbaud pour Charleville.
Je suis marqué au fer rouge.

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Août, conditions caniculaires. Je ne sais que faire avec sa présence chez moi et dans ma vie. Oscillation permanente. Pourquoi lui ? Pourquoi cette rencontre ? Bien sûr, la grâce de sa jeunesse : pour la première fois cet après-midi, nous quittons la ville et ses regards suspicieux. Un bus pour Sedan, une baignade dans le lac et cette petite enclave de fraîcheur sous les arbres, un instant éphémère de tendresse, nos corps enlacés dans l’herbe, à l’abri des regards, les yeux tournés vers le ciel comme une seconde d’éternité. Je redoute cette emprise et dans un même temps, je l’accepte. Cette histoire me confronte à une réalité que je n’aurais jamais pu imaginer il y a encore quelques semaines, comme un cheminement supplémentaire à ma propre conscience.

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Colère noire. Francis a subtilisé mon téléphone et mon ordinateur portable pour les revendre. C’est pas grave t’as tes assurances qui vont te rembourser me dit-il pendant que je hurle ! Rupture, je le chasse de chez moi.

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Début septembre en fin d’après-midi, il sonne à ma porte une valise à la main en m’annonçant qu’il a été exclu du foyer à la suite d’une bagarre liée à des propos homophobes. Le voilà de nouveau à la rue ! Il me demande de l’héberger pour quelques nuits. J’accepte.

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Le soir du 10 novembre, ivres tous les deux, nous nous battons lorsque je découvre qu’il m’a volé 70 euros et la chaine en or de mon baptême. Il fait gris et froid ce matin-là, lorsqu’après une nuit blanche il appelle le 115 et par miracle retrouve immédiatement une place dans un foyer. C’est ce qui pouvait arriver de mieux. Son départ crée chez moi un véritable soulagement.

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Du temps passe. Nous nous croisons dans la ville. Je sais qu’il vit chez un garçon de son âge.

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Décembre 2017, Macron est président depuis le 7 mai. J’ai retrouvé un boulot à Paris et un logement à Montrouge. Je retourne à Charleville-Mézières pour fêter Noël avec mes parents. Je vais bien, très bien même. Le 28 je décide d’aller boire un verre chez Fafa. Dans cette même arrière-cour où je fume cette fois-ci emmitouflé dans un large manteau noir, Farida la patronne s’approche de moi. J’ai un truc très triste à t’annoncer : le mois dernier, le petit Francis a voulu se suicider en avalant deux bouteilles de poppers. Malgré le lavage d’estomac, les organes n’ont pas résisté, il est mort à l’hôpital le lendemain. Je reste planté là, pétrifié.

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À l’origine, le poppers était utilisé en médecine pour le traitement de certaines maladies cardiaques. Les ampoules contenant la substance produisaient à l’ouverture un son qui a donné le nom au produit. Ce soir-là, mon cœur n’a fait ni « pop » ni « boum », il a juste tressailli d’horreur.

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8 janvier 2018, date anniversaire de la mort de Verlaine. Retour de Charleville, retour à Montrouge. Une tempête traverse la France d’ouest en est. C’est déjà la nuit. La lucarne de la cuisine est ouverte. J’ai allumé une bougie. Olivier est là – je l’héberge pour quelques mois. Il travaille au château de Versailles en ce moment et pour ma part je me prépare à reprendre les cours au collège George Braque. Je lui raconte le suicide de Francis, il me parle du suicide de son amant Guillaume.
Il me dit : « Écrire c’est écrire non pas depuis les vivants vers les morts mais depuis les morts vers les vivants, les animaux, les pierres, les montagnes, la mer, le ciel. »

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Il arrive parfois que les morts séparent les vivants, mais ce soir-là ce sont eux qui nous ont réunis.
Je n’ai toujours pas arrêté de fumer mais je refuse désormais systématiquement d’offrir une cigarette quand on m’en réclame.
Je réponds : non ça fait trop mal.

Fabien Sauneron. Mars 2021

Il s’appelait Francis