Bestiaire : entretien avec Pierre Bergounioux

Loups, collection de Pierre Bergounioux (avec accord de l'auteur)

Dans le cadre du festival « Littérature et animal » de l’édition 2021 de Littérature au Centre en partenariat avec Diacritik, Pierre Bergounioux évoque le bestiaire de son œuvre, dans un entretien avec Laurent Demanze.

Ton œuvre est riche d’un vaste bestiaire : papillons ou cétoines dans Le Grand sylvain, créature mystérieuse dans La Bête faramineuse, poissons innombrables dans La Ligne. Même si ces silhouettes animales scandent l’ensemble de tes livres, elles semblent néanmoins avoir partie liée essentiellement à l’enfance. Y a-t-il selon toi une affinité particulière entre l’expérience de l’enfance et la rencontre animale ?

J’ai vu le jour dans une contrée déshéritée, accidentée, boisée, mouillée, sous-peuplée.  La vie sauvage avait beau jeu de persister, discrètement, aux abords immédiats des lieux habités quand elle n’y faisait pas ouvertement intrusion. Ainsi, dans les années trente du siècle dernier, un gros solitaire s’était risqué jusqu’au centre-ville de ma sous-préfecture natale. Il avait défoncé la vitrine et saccagé la boutique d’un chemisier qui, depuis lors, exerce à l’enseigne « Au Sanglier ». Les deux grand-mères de mon épouse ont été attaquées par le loup, sur le plateau de Millevaches, lorsque, fillettes, elles gardaient les moutons. Conformément aux instructions qu’on leur avait données, elles ont entrechoqué leurs sabots pour chasser l’orde beste, laquelle est repartie mais avec la plus grasse des brebis.

Le péril avait disparu quand je suis arrivé. Mais j’ai croisé quantité d’animaux de toutes les sortes, oiseaux, poissons, insectes, heureux, pour eux, lorsque je ne mettais pas un zèle féroce à les pourchasser, à les capturer. S’ils ont partie liée avec l’enfance, c’est que j’ai quitté, dès l’adolescence, mon rustique berceau pour la grande ville, où je n’ai plus rien fait que travailler à réparer l’énorme préjudice dont sont victimes les habitants des régions pauvres. Je n’ai plus eu une minute pour les trois règnes et les quatre éléments. Et puis les loups ont déserté Paris depuis le XVe siècle et qui pourrait bien avoir envie de pêcher la Seine ?

Parmi les nombreuses figures animales, on trouve en bonne place les insectes et plus encore les papillons. Ils sont l’objet d’une collecte, d’un désir de connaître, et s’inscrivent dans le mouvement de ton œuvre toujours portée vers l’élucidation et la connaissance. Pourtant, ce geste entomologique va de pair avec une mise à mort de l’insecte : il y a presque un lien entre connaître et anéantir. L’expérience des animaux te permet-elle d’appréhender cette négativité du savoir, ce qu’il y a de perte et de destruction dans le savoir ?

L’objet, comme l’étymologie le dit, est opposition, contrariété, défi, sa connaissance, négation de la négation à laquelle, de prime abord, il s’apparente. Accéder à la loi immanente dont il procède le « néantise », comme aurait dit Sartre. On s’en rend le maître. Il n’est plus que de la mie de pain entre nos mains. Notre liberté croît à proportion de ce qu’il a dépouillé son opacité, son mystère.

S’agissant des roches, auxquelles je me suis intéressé parce qu’elles imprimaient leur physionomie aux paysages de ma jeunesse et agissaient, de là, sur mon humeur, heureuse ou morose, l’affaire présentait un caractère de parfaite neutralité affective. Les schistes emboutis, plissés par le contrecoup de la surrection alpine, donnent à l’est de mon département la conformation houleuse, hostile qui, non contente de m’opprimer, me donnait, lorsqu’on traversait ces parages, la nausée. En revanche, les dépôts régulièrement stratifiés des mers crétacées, leur blancheur faisaient la zone méridionale facile, lumineuse, amie.

Les bêtes, pour autant qu’on veuille les avoir durablement sous les yeux, admirer leurs formes, leurs couleurs, juger bien de leur étrangeté, il faut les tuer. J’ai assez vite remisé l’arsenal dont j’étais pourvu parce que, avec le goût atavique de la chasse, un reliquat de Neandertal et de Cro-Magnon, je tenais aussi de ma mère, je crois, certain penchant compassionnel qui me rendait mal supportables les effets d’un coup de fusil. J’ai continué à pêcher la truite parce qu’elle a le sang froid et ne crie pas lorsqu’on la prend, et puis j’ai arrêté aussi. Il ne faut toujours pas, toutefois, qu’un insecte traverse mon champ visuel. Il y a encore de fortes chances pour que, au mépris de l’âge canonique où j’atteins, de la plus élémentaire dignité, je lui coure après. Par bonheur, j’ai mis la main, depuis le temps, sur les créatures à six pattes du pays et elles ont retrouvé la paix. « Nous sommes sereines », comme on dit aujourd’hui.

Il reste que c’est parce que les produits hautement élaborés de la culture faisaient cruellement défaut, sur la périphérie, que j’ai tourné mon attention vers les biens sans maître de la nature.

On sait ton parcours marqué par la figure de Descartes auquel tu consacres notamment Une chambre en Hollande. Pourtant, c’est un philosophe qui pense les figures animales sur le modèle des machines. À te lire, tu sembles lui tourner le dos sur ce point précis, tant tu es attentif à leur sensibilité. Surtout, au lieu de penser les animaux d’un côté et les hommes de l’autre, tu es attentif aux interconnexions, aux manières d’aller puiser ou transfuser en eux joie ou malheur, comme si dans cette pensée matérielle du monde tout le vivant était lié.

Nous sommes redevables à Descartes de la distinction capitale, décisive entre notre esprit, qui est notre seule certitude, et ce qui n’est pas lui, l’étendue, le monde. Il a bouclé, en quarante pages, le programme du rationalisme européen, aujourd’hui universel, qui va à nous rendre « comme possesseurs et maîtres de la nature ». Nous observons, en connaissance de cause ou non, les quatre règles qu’il a édictées dans le Discours de la méthode. Ce n’est pas sans un profond émoi que j’ai vu surgir au-dessus de la foule, lors des manifestations de janvier 2015, après le massacre de Charlie Hebdo, des écriteaux proclamant : « Je pense donc je suis ».

Quoiqu’il ait pratiqué l’anatomie, étudié la physiologie, notre parenté avec nos frères inférieurs lui a échappé. Il faudra attendre Condillac, Darwin. C’est qu’il posait la conscience comme critère discriminant – « Je ne suis rien qu’une chose qui pense » – et que, sans elle, la douleur n’est pas. Les bêtes seraient des automates. Le bien-être animal est une préoccupation récente. Je suis frappé du nombre de gens, de citadins, qui vont flanqués d’un ou de plusieurs chiens. Est-ce un effet de la civilisation des mœurs que l’élargissement de la sympathie aux membres d’autres clans, tribus, nations, continents et, aujourd’hui, aux bêtes ?

Une manière peut-être de dénouer cette tension, c’est ce que tu proposes dans le très beau petit récit Chasseur à la manque qui est un recueil de chasses ratées ou empêchées : on a le sentiment qu’il y a là à la fois une manière de tendre vers l’animal, dans l’attention, l’affût ou le guet, mais aussi une façon de renoncer, comme s’il fallait rater ou échouer (à chasser) pour que la rencontre avec l’animal ou que l’épiphanie d’un surgissement soient bienheureux ? 

Cette litanie de ratés, de mécomptes, de bredouilles n’est jamais qu’une illustration localisée, anecdotique des surprises de l’expérience, des enseignements de l’échec. Notre vie se passe à tenter de marier la chose et l’idée dans la clarté nuptiale de l’évidence- « adequatio intellectus rei ». À cette condition, nous parviendrons peut-être à nos fins. Je ne sais qui ou quoi nous fait doubles et divisés, séparés du monde que nous avons touché en dotation par un abime d’ignorance, des murailles d’illusions et de préjugés. J’ai élevé des prétentions plus ou moins criminelles sur la création, constaté, immédiatement, amèrement, que, par l’effet d’un obscur sortilège, elle les déjouait, travaillé à m’amender. Et quand j’aurais pu l’emporter – je pense à un chevreuil que je tenais dans ma lunette de visée-, j’ai renoncé et m’en félicite encore, une éternité après. Ceci pour finir sur une note platonique et non plus cartésienne.

Loup, collection de Pierre Bergounioux (avec accord de l’auteur)