« Uncaring » : réflexions sur les enjeux de la traduction littéraire

Amanda Gorman, The Hill We Climb, cérémonie d'investiture du président Joe Biden en 2021 (capture d'écran)

Il y a quelques jours, j’ai posé le mot « uncaring » sur un morceau de papier déchiré. Je l’ai écrit en anglais, une des cinq langues dans lesquelles je pense, je lis, j’écris et je crée. Une langue vers et depuis laquelle je traduis.
J’ai du mal à exprimer le sentiment que ce mot, « uncaring » me fait ressentir en français (cette quête-là mériterait un essai en soi). Je pense à l’indifférence, à quel point on s’en fiche de ce qui ne nous touche pas ; « uncaring » – le manque de soin, d’attention, de responsabilité.
Mon geste est incité par le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Tandis que je lisais un tweet par ci, une chronique par là, j’ai saisi un de mes nombreux stylos à plume que je remplis délicatement d’encre conservée dans des bouteilles en verre (l’écriture nécessite son propre rythme) et j’ai déplacé mon ressenti vers le papier rouge. Je prononce le mot à voix haute tandis que je dépose le papier sur une des étagères de ma bibliothèque, celle des livres de non-fiction.

Au fil des jours, je regarde l’encre noire sur fond rouge tandis que la colère s’empare de mon cœur, mon esprit et mon âme. Je suis tentée de rejoindre l’incessante cacophonie en ligne qui agite ma rage. Mais je me m’installe au pied de la patience et de la réflexion (l’écriture nécessite son propre rythme).

Je suis déconcertée et découragée à la lecture des nombreuses réactions alimentées par la haine et l’ignorance à propos de la décision de Marieke Lucas Rijneveld de ne pas traduire le poème inaugural d’Amanda Gorman, The Hill We Climb, en néerlandais.

The Guardian

Je suis consternée par la façon dont la question a été présentée dans les médias internationaux, réduite à un cas de politiquement correct, ignorant le contexte dans lequel le débat a commencé, avec des gros titres tels que : “’Shocked by the uproar’: Amanda Gorman’s white translator quits » dans The Guardian, ou “Amanda Gorman : une autrice [sic] blanche pour la traduire ? Polémique aux Pays-Bas » dans Le Point — mégenrant Rijneveld en prime —, “Dutch writer will not translate Amanda Gorman’s poem after ‘uproar’ that a white author was selected » dans USA Today. S’il n’est pas surprenant de voir une telle couverture médiatique nourrie par la culture du copier/coller et du sensationnalisme, les mêmes discours simplistes ont également été exprimés au sein de la communauté internationale des traducteurs littéraires dans un groupe Facebook fermé qui compte plus de 4000 membres. Alors que beaucoup se sont concentrés sur la critique du choix d’une personne qui n’a aucune expérience de la traduction littéraire (ce qui est un point de vue valable mais ignore complètement le contexte, comme je l’explique ci-dessous), d’autres ont également hurlé au politiquement correct et à la cancel culture.

La poursuite de la gratification instantanée par bien trop de voix indifférentes, insensibles, ces voix « uncaring », est assourdissante. Écrire le mot « uncaring » sur ce morceau de papier et le placer sous le nez de ma vie quotidienne n’est autre qu’une matérialisation de mes sentiments sur l’état actuel de notre monde : les politiciens ignorant les communautés les plus marginalisées à tous les niveaux de leur prise de décision, les politiques poussant les plus vulnérables vers des situations de plus en plus précaires, la non reconnaissance du racisme systémique dans de nombreux secteurs, y compris la culture et l’édition, les gens qui font la fête dans les parcs en pleine pandémie sans tenir compte des règlementations, les commerces et les propriétaires de café criant leur détresse comme si le confinement ne les affectait qu’eux, les discours mettant en avant la nécessité de rouvrir l’économie tout en ignorant la culture et en manquant de soutenir adéquatement le secteur de la santé. Dans nos sociétés néolibérales, le profit reste le but ultime, alors même que le monde compte plus de 2 millions de décès dus au coronavirus. Pas étonnant que les gens, les institutions et les entreprises agissent et s’expriment sans se soucier de qui ni quoi que ce soit. Une société individualiste a tendance à être indifférente, insensible, « uncaring ». Les nombreuses voix qui s’expriment en ligne sur le débat autour de la traduction de la poésie d’Amanda Gorman en néerlandais sont alimentées par ce système.

Je ne les dépossède pas de leur responsabilité ni ne blâme seulement l’environnement politique et économique, chacun.e de ces voix est responsable de ses actions et de ses opinions. Je m’intéresse à la façon dont je peux défier leurs points de vue sans ignorer les facteurs externes qui nous influencent tou.t.e.s dans la construction de nos discours. Et je m’efforce de contribuer aux discours qui poussent à apprendre et à évoluer au lieu de diviser. Ne pas reconnaître le contexte politique et culturel dans lequel cette opération littéraire se déroule, ainsi que la réalité économique de l’édition en général — comme la plupart de ces voix de l’indifférence l’ont fait, simplifie la situation et réduit au silence toute possibilité de se plonger profondément au cœur même de la réalité des problèmes systémiques.

Pour être claire, la plupart des critiques dénonçant le choix de l’éditeur de l’œuvre de Gorman en néerlandais n’ont pas dit que les traduct.eurs.rices littéraires devaient avoir exactement les mêmes identités et expériences que l’autrice, et donc qu’aucune personne blanche ne peut jamais traduire un.e autrice.eur noir.e. La critique a contesté à juste titre le choix de la maison d’édition dans un contexte où le racisme systémique contre les voix hollandaises non blanches, et en particulier les voix noires, est prédominant. Leur exigence était qu’un choix soit fait avec attention et soin. With care.

De nombreuses institutions culturelles, y compris des éditeurs littéraires, ont inondé leurs réseaux sociaux de carrés noirs en juin dernier, affirmant être des alliés du mouvement Black Lives Matter. Aujourd’hui, ils échouent massivement à mettre en pratique ce qu’ils prêchaient il y a quelques mois. Ce qui n’est qu’un slogan pour ces institutions est la réalité, la vie des personnes noires de ce pays.

Tout ce débat montre aussi, une fois de plus, que très peu de gens (y compris tous les chroniqueurs qui crient à la cancel culture) comprennent les pratiques et le processus de la traduction littéraire. La traduction littéraire ne se développe pas dans le vide, des choix sont faits à tous les niveaux du processus, de la lecture à la publication. Choisir ici un auteur lauréat du Prix International Booker était avant tout motivé par le profit. L’édition est une industrie. La solidarité n’est pas une priorité de nos activités économiques.

Je suis traductrice littéraire depuis deux décennies, j’ai écrit et donné de nombreuses conférences sur les enjeux de la traduction, j’ai développé des projets qui abordent exactement ce problème : qui traduit qui dans quel contexte compte ; on traduit avec sa biographie. Mon expérience en tant que fille d’immigrés musulmans de Turquie en Europe occidentale habite tous mes gestes de traduction. C’est à partir de ce point de vue-là, ainsi qu’avec mes connaissances de l’industrie littéraire dans plusieurs pays européens, que je m’exprime ici.

Chaque fois que je me suis prononcée en faveur du rôle de la traduction pour défendre et soutenir la liberté d’expression, critiquant la politique d’oppression qui sévit dans mon pays d’origine, j’ai été reçue à bras ouverts dans les cercles littéraires européens. Cependant, lorsque mon discours se déplaçait vers l’inclusion de traductrices.eurs issu.e.s de l’immigration dans ces mêmes cercles, me demandant pourquoi nous étions si peu nombreu.ses.x dans le monde de la traduction littéraire, le débat devenait très vite inconfortable, et j’ai souvent eu affaire aux tentatives de faire taire ma voix sous prétexte de l’argument de « langue maternelle » — fort heureusement, c’est une idéologie qui est de plus en plus invalidée, mais ça n’a pas toujours été le cas. Je ne suis donc pas étonnée du grand nombre de commentatrices.eurs hollandais.es majoritairement blanc.he.s qui crient au « politiquement correct ». Rappelez-vous, c’est un pays où nous débattons encore chaque année s’il faut oui ou non interdire le blackface lors de la Saint-Nicolas — lancez une recherche ‘Zwarte Piet’ si vous voulez en savoir plus.

La traduction se fait dans un contexte historique, politique et culturel. La langue évolue avec le temps, les sociétés changent. Heureusement, nous évoluons en tant qu’humanité. Il en est de même pour nos pratiques de traduction. Ce n’est pas pour rien que les classiques doivent être retraduits régulièrement — si ce sujet vous intéresse, consultez les nombreux articles qui ont été publiés sur la traduction en anglais de L’Odyssée par Emily Wilson.

Un.e traduct.rice.eur fera des choix en fonction de son expérience de vie et de ses identités (donc oui, la race, le genre, l’orientation sexuelle, la religion, le milieu socio-économique, les handicaps… sont importants), tout comme leur fluidité. Bien sûr, la connaissance du métier lui-même est importante, mais elle ne suffit pas toujours. Toutes les œuvres ne nécessitent pas le même type d’approche de la traduction littéraire.

Je traduis personnellement avec une nécessité que de nombreu.se.x traductrices.eurs du turc qui sont tombé.e.s amoureu.ses.x de mon pays d’origine après une visite à Éphèse n’ont pas. Nos raisons de devenir traducteurs naissent de différents lieux – culturels, socio-économiques ou politiques. L’une n’est pas meilleure que l’autre, ce sont simplement des approches et des impératifs différents, et donc différentes œuvres littéraires nécessiteront différents types de traducteurs (ne sous-estimez pas non plus le rôle des relecteurs dans le processus).

Dans European Others. Queering Ethnicity in Postnational Europe, Fatima El-Tayeb écrit (je traduis) que « le principe national est souvent le moyen par lequel l’exclusion a lieu : les minorités sont positionnées en dehors de l’horizon de la politique, de la culture et de l’histoire nationales, figées dans un état de migration par la désignation permanente d’une autre nationalité ; étrangère, justifiant ainsi leur définition en tant que non belge, non néerlandaise, non française, etc. ». Dans ma traduction, j’ai remplacé les « danois, espagnol, hongrois » de la version originale — The national often is the means by which exclusion takes place; minorities are positioned beyond the horizon of national politics, culture, and history, frozen in the state of migration through the permanent designation of another, foreign nationality that allows their definition as not Danish, Spanish, Hungarian, etc. — par « belge, néerlandais, français », afin de refléter ma réalité. Je reconnais bien cet état d’être « gelée dans un état de migration » par des pratiques discriminatoires à différents niveaux – personnel, institutionnel, économique, politique. Mes origines immigrées ont eu une grande influence sur la traductrice que je suis aujourd’hui, c’est aussi pourquoi je plaide depuis des années pour une plus grande diversité au sein des milieux de la traduction littéraire dans le contexte européen, de manière à inclure autant d’« autres européens » que possible.

La poésie d’Amanda Gorman se situe justement dans une catégorie où le contexte politique compte énormément, et la traduction de sa poésie est une possibilité de briser cet « état figé » de nombreuses identités, élevées et réduites au silence pour le confort et le bénéfice des voix dominantes. Alors que nous insufflons de nouvelles langues dans nos expériences et nos imaginaires, nous devons prendre soin de créer un espace où l’inclusion et la reconnaissance sont possibles.

Sa poésie vient également de la tradition du spoken word, qui offre un ensemble de défis différents en matière de traduction et nécessitera une personne familière avec les codes de cette poésie de scène, pour la faire vivre sur papier. En engageant Rijneveld, l’éditeur ignore clairement cet aspect clé du métier, et montre donc une fois de plus que sa motivation est avant tout commerciale. Le.a traducteur.rice d’une œuvre comme celle de Gorman a besoin de plus que d’une excellente plume ou d’un prix littéraire, il.elle a besoin de ressentir ses paroles aux différents niveaux de son expérience, mais aussi émotionnellement : dans son cœur, son âme, son corps. Cela signifie-t-il qu’un.e traducteur.rice blanc.he ne pourrait jamais traduire ses paroles, ni celles de tout autre écrivain.e noir.e ? Ou même moi, avec mes identités multiples ? Bien sûr que non. La richesse de nos expériences pourrait nous aider à alimenter nos traductions et même à créer quelque chose de beau. Mais c’est ici hors de propos et, encore une fois, c’est un argument qui ignore le contexte dans lequel nous opérons actuellement.

La réalité est qu’il y a un manque de vraie diversité dans le domaine de la traduction littéraire dans les nombreuses langues d’Europe occidentale telles que le néerlandais, le français, l’anglais… Ainsi, lorsqu’une opportunité se présente de publier un ouvrage qui aborde l’expérience noire, il est d’une immense importance de faire l’effort de prendre soin de chercher un.e traductrice.eur parmi les multiples voix noires talentueuses qui existent dans la langue cible. Dans un contexte comme celui-ci, ignorer cette option, c’est faire le choix de ne pas se soucier des expériences que nos systèmes dominants écrasent. La littérature est politique. La poésie est politique. Et la traduction aussi.

Un autre point qui aidera à nuancer et à comprendre ce débat est que la majorité des éditeurs ne se soucient de la visibilité publique des traducteurs que lorsque c’est bon pour le profit — je vous mets au défi de nommer le travail d’un.e traductrice.eur littéraire que vous avez lu récemment. La plupart du temps, les traducteurs peuvent être heureux d’avoir leurs noms sur la page de titre (ceux qui impriment les noms des traducteurs sur la couverture sont les plus progressistes), ne parlons même pas d’être mentionné.e.s dans les critiques, les revues et les médias ou lors d’événements littéraires. #namethetranslator existe pour cette raison.

Donc, sachant que les traducteurs sont généralement rendus invisibles et connaissant le contexte culturel et politique dans lequel nous vivons (Black Lives Matter, inégalités sociales, changement climatique … oh et la pandémie qui met bien en avant à quel point nos systèmes sont brisés), le choix fait par l’éditeur néerlandais d’Amanda Gorman fait preuve d’un immense manque d’imagination (c’est avant tout une décision commerciale), mais pire, c’est encore une fois une manifestation de l’effacement systémique de certaines voix, dans ce cas particulier, des voix noires, dans une industrie littéraire qui n’a fait aucun effort pour mettre en œuvre des pratiques d’inclusion et de diversité en matière de traduction littéraire.

Je me tourne de nouveau vers mon triste petit bout de papier qui résume l’état de notre monde et définit bien le niveau de nos discours. J’essaye de ne pas soupirer à haute voix, mais rien n’y fait : « uncaring ».

Il y a encore tellement de niveaux à analyser à travers de nombreux fronts et nous avons besoin de plus de profondeur, d’aller au-delà des accusateurs de cancel culture et autres superficialités binaires qui remplissent les espaces en ligne et asphyxient notre intelligence. Il serait intéressant de se pencher également sur d’autres pays d’Europe occidentale. Le choix par exemple de l’éditeur français de Gorman (Fayard) qui a invité l’artiste belgo-congolaise Lous and the Yakuza, qui n’est pas traductrice. Il serait légitime de ne pas être d’accord avec le choix de l’éditeur français en se fondant sur la nécessité de plaider pour une meilleure compréhension, visibilité et présence des traductrices.eurs littéraires qui ont des connaissances et une expertise du métier et de ses pratiques. Mais comme je l’ai indiqué plus haut, cela ne suffit pas pour traduire des œuvres comme celle d’Amanda Gorman, ou les œuvres que je choisis de traduire du turc. L’urgence, l’impératif sont différents. Choisir quelqu’un comme Lous and the Yakuza répond non seulement à ce besoin, mais communique également un message aux lectrices.eurs et à la communauté de poètes, écrivain.es et artistes noir.e.s : leurs voix comptent.

Au final, tous ces choix mettent en évidence l’énorme manque de diversité dans l’industrie littéraire, notamment au sein des traductrices.eurs littéraires. Le problème est encore une fois celui de la représentation, ainsi que de l’accessibilité, et donc : du pouvoir. Qui a le droit de raconter quelles histoires et comment, compte, ainsi que qui les traduit pour qui et dans quel contexte.

Les niveaux actuels du manque de soin et d’insouciance, de « uncaring », dans nos sociétés nécessitent un regard plus profond et plus honnête sur la manière dont ces décisions sont prises et de questionner s’il existe un espace pour la diversité et l’inclusion dans les pratiques noyées dans la poursuite du profit. Nous devons faire mieux. Il nous faut faire preuve de soin.

Ce texte est initialement paru en anglais sur le site du festival International de littérature Read My World le 4 mars 2021. Il a été traduit et réécrit en français par l’autrice pour Diacritik. Canan Marasligil est autrice, traductrice littéraire, artiste multimédia, éditrice et créatrice de programmes culturels ainsi que de podcasts. Installée à Amsterdam, elle travaille dans différents pays en plusieurs langues, avec le festival international de littérature Read My World, le collectif féministe Fossil Free Culture, ou encore le Fonds Néerlandais des Lettres à Amsterdam, la maison d’édition Publie.Net en France, etc. Pendant sa résidence d’écriture à l’université de Copenhague, en 2015, elle crée le concept City in translation, pratique d’exploration des langues et de la traduction dans les milieux urbains. Féministe intersectionelle et engagée, Canan tente à travers ses nombreux projets et activités, d’explorer de nouvelles possibilités de création, de questionner les récits officiels et de défendre la liberté d’expression.