Laurent de Sutter : l’infini et le mesquin (Johnsons & Shits)

pour Quentin

Writing an honest book review is hard work.
(William Burroughs)

Naked Lunch (1991) de David Cronenberg, adaptation géniale et inspirée de l’œuvre inclassable, mais aussi du non moins mystérieux passage sur terre d’un écrivain prolifique, polytoxicomane et amateur d’armes à feu, représentant illustre de la Beat Generation — Naked Lunch permet d’avoir un aperçu sinon cohérent, tout du moins entêtant de l’univers déjanté de William Burroughs. Le film de Cronenberg ne nous révèle rien de neuf au sujet de Burroughs, ne faisant que transposer, quand bien même fort habilement, le puissant mystère d’une écriture envoûtante qui résiste et s’obstine dans l’opaque. Au fond, on ne s’empare pas aisément de Burroughs, c’est bien plutôt ses visions qui tendent à ne plus vouloir nous lâcher. Tout porte à croire que William Burroughs et ses écrits inspirés appartiennent à un règne inaccessible. « Gentil Lecteur, le Verbe va se ruer sur toi, te broyer avec ses griffes d’homme-léopard, t’arracher doigts et orteils comme on fait aux crabes opportunistes, te pendre au gibet et happer ton foutre comme un chien scrutable, s’enrouler autour de tes cuisses à la manière d’un crotale et te seringuer un dé à coudre d’ectoplasme ranci… » (Le Festin nu, 1959). L’Oncle Bill nous entraîne dans l’Interzone, territoire perdu qui ne figure à vrai dire sur aucune carte (on pense situer cette cité étrange en Afrique du Nord), où l’on déguste de la cervelle de Mugwump tout en s’enlabyrinthant dans la paranoïa de la dope centipédaire, au rythme du staccato de la Clark Nova.

Les articles plus théoriques de Burroughs forment un ensemble hétéroclite : ils touchent à la science-fiction, au cinéma de série B, à la drogue bien entendu, évoquent aussi bien l’effondrement du marché de l’art que la chute de l’écriture dans le silence, l’argot des rêves, la mort. Un écrivain qui ne se coltine pas cette dernière n’étant pas un écrivain véritable, nous rappelle l’Oncle Bill. Le suicide d’Hemingway n’est d’ailleurs pas sans le fasciner (Burroughs et les armes à feu…). Un questionnement lancinant sur le hasard et la coïncidence (« How random is random ? ») alimente sa pensée suprêmement paranoïaque à mesure qu’il nous parle de technique littéraire (cut-up et montage notamment). Son éclectisme l’oriente vers le rock et la magie, la logique non-aristotélicienne ou encore la conquête spatiale. Il se dit plus proche de Proust que de Beckett (qui ne voyait en le cut-up qu’un travail de plomberie). Les vertus de l’orgone, les romans de Joseph Conrad, l’immortalité, la civilisation maya, les expérimentations sur la télépathie et la voix électronique — tout cela le passionne. Les agents du Federal Bureau of Narcotics sont quant à eux voués aux gémonies par ce Pic de la Mirandole défoncé en permanence. L’Oncle Bill est aussi capable des affirmations les plus scandaleuses, avançant notamment que la femme n’est peut-être qu’une erreur biologique. Au même titre que les dinosaures, précise-t-il non sans aplomb (« Women : a Biological mystake ? » (1978)). Propos d’autant plus ahurissant, de la part d’un homme qui abattit accidentellement sa compagne d’une balle dans la tête lors d’une partie de « Guillaume Tell ».

S’il est chez Burroughs, écrivain infréquentable par bien des aspects, un art consommé de se mettre des puces et des cafards aussi bien dans la chemise, son monde hanté et visqueux, si singulièrement traversé d’obsessions, d’intuitions ou de conceptions étrangement lumineuses, entre en résonance avec les catastrophes monotones et sans trêve qui façonnent le nôtre. On lira, pour s’en convaincre, Johnsons & Shits. Notes sur la pensée politique de William S. Burroughs, pages fortes et stimulantes que Laurent de Sutter fait paraître chez Léo Scheer. L’auteur ne se propose pas de parcourir l’ensemble de l’œuvre au demeurant peu étudiée de Burroughs (on ne sera jamais assez Johnson pour bien laisser infuser Burroughs en nous). De Sutter s’intéresse aux foisonnants Essais de Burroughs (rassemblés et traduits sous ce titre chez Christian Bourgois), pour en isoler deux familles de personnages, deux types de créatures qui ne sont pas sans participer d’une véritable mythologie.

La famille Johnson d’un côté, auxquels s’opposent les Shits. Non pas une paire convenue de personnages conceptuels, façon Tweedledee et Tweedledum, mais plutôt deux principes antagonistes assez mal définis (« On reconnaît un Johnson quand on en voit un, » selon Burroughs). Laurent De Sutter parvient à synthétiser le propos de Burroughs pour lui donner une force et une consistance surprenantes. Selon un mimétisme habile et maîtrisé, il se glisse dans la pensée de Burroughs. (Burroughs était lui-même un écrivain-caméléon. Mieux : il avait à cœur de piller les sarcophages d’une culture fatiguée, croupie. Son écriture nécromantique relève du vol pur et simple — il ne s’en est jamais caché.) Trente-six notes nous sont ainsi proposées par de Sutter, comme autant de coups de rasoir d’Ockham dans le bordélique rhizome de Burroughs. Le commentaire nous arrive, précis et cinglant, depuis l’intérieur de l’œuvre. Notamment lorsque de Sutter annonce avec verve et brio « le nom d’une nouvelle noblesse à l’âge du triomphe des connards : le nom de ‘‘Johnsons’’ ».

Burroughs nous parle de très loin, sa voix métallique ne nous arrive que distordue dans le brouillage mass-médiatique (importance du « dé-brouillage », nous rappelle de Sutter au §25). Il est d’autant plus remarquable que cette distance pour le moins considérable est parcourue en un rien par de Sutter qui, parlant le Burroughs dans le texte, s’est comme approprié la machine molle pour nous rendre audible le message de l’Oncle Bill : Le Shit, écrit de Sutter, est celui qui vient littéralement foutre le monde en l’air en substituant à une possibilité de vie quelque chose d’autre qui la rend impossible — dans le sens d’exaspérante, insupportable, mais aussi de disjointe, de tordue, de moche. Si la vie est moche, c’est à cause des Shits qui ne cessent de vouloir la rendre telle en venant fourrer leur nez dégueulasse dans la vie de personnes qui n’ont jamais rien demandé — et qu’ils pourrissent pour cette raison même.

Les Shits relèvent de la bassesse, de la petitesse, du merdique sinon du merdeux. Sans doute que ces êtres nuisibles entre tous sont à rapprocher des Snopes de Faulkner. « C’est à désespérer. Même quand vous vous débarrassez d’un Snopes, il y en a déjà un autre dans votre dos avant même que vous puissiez vous retourner. » (Le Domaine). Cette vermine proliférante peut aussi bien faire penser aux très exécrables Yahoos de Swift. Vermine, ou à mieux dire, engeance insidieuse et virale. Un adjectif leur convient, c’est celui de mesquin, dont l’étymologie nous indique qu’il renvoie à la soumission. Les Shits sont les laquais d’un système tentaculaire dont le caractère univoque et hyper-rationnel n’a de fin qu’oppressive.

Il n’y a pas que les abominations covidieuses d’aujourd’hui et leurs corrélatifs liberticides (puisqu’on vous dit qu’il faut apprendre à vivre avec…) ; les Shits de longue date nous colonisent, nous infectent. Ces créatures se logent au plus profond de nous. Ils sont des « coucous mentaux », selon l’expression de de Sutter, lesquels vont nicher dans notre pensée pour finalement l’expulser d’elle-même.

Davantage qu’Hydroxychloroquine, peut-être que Kaspersky ou Norton, antivirus bien connus, sont en mesure d’avoir raison de cette abjection. « Le Shit veut vous reprogrammer le cerveau, parce qu’il veut que vous finissiez par lui ressembler, suivant un processus de duplication qui rappelle un peu, lui aussi, celui du virus — ou alors il vous laisse comme mort sur le bord de la route, avant d’aller s’attaquer à quelqu’un d’autre. »

« The word is a virus, » martèle Burroughs dans un article intitulé « Ten Years and a Billion Dollars » (1975). C’est même tout le langage qui est un « virus venu de l’espace » (Le Ticket qui explosa, 1962) et la formule donna le morceau éponyme de Laurie Anderson, « Language is a Virus (from Outer Space) » (1986). L’épidémie est omniprésente chez Burroughs : le chiffre de son œuvre répond à une narco-poétique de la pandémie (« Car le virus de la drogue constitue le problème médical numéro un du monde moderne. », Le Festin nu).

De Sutter souligne que pour Burroughs, les principaux canaux par où s’infiltrent les Shits sont le mot et l’image : « Bien loin de ne constituer que les modalités opératoires du sens, de la littérature, de la pensée ou des arts visuels, le Verbe et l’Image sont en réalité, pensait [Burroughs], des espèces de machines de contagion — les virus véritables à l’intérieur du dispositif viral général mis en place par les Shits. » Pour le dire autrement, si l’on ne saurait plus se réjouir sans équivoque de la Galaxie Gutenberg, comme a pu le faire Marshall McLuhan en son temps, on tâchera de combattre — si une telle chose est possible — le virus du spectacle intégré tel que diagnostiqué par Guy Debord dans ses Commentaires à la société du spectacle (1988). Il faut être profondément, immodérément Johnson pour s’engager dans cette lutte, alors même que les très modérés Shits « se mettent en position d’opérer un hold-up sur toute signification possible ». Nous ne nous déferons pas de ce virus facilement. Pensez-vous. On (de forts éminents Shits) nous explique qu’il faut vivre avec. De même que nous vivons dorénavant difficilement sans les dispositifs qui ont pour fonction d’épandre uniformément le lisier du Verbe et de l’Image sur nos terres résolument vaines. Que peut-on opposer au Verbe, à l’Image ainsi rendus merdiques et mortifères ? Burroughs, qui a décidément réponse à tout, nous propose de recourir à la magie. Mais oui. Pas n’importe quelle magie, nous apprend de Sutter. Puisque c’est dans le vaste bazar paranormal d’Aleicester Crowley que Burroughs va trouver les moyens de revitaliser la volonté, de l’élargir au rang de pouvoir véritable et magique.

Tout cela pour lutter non seulement contre Verbe et Image viciés ou infectés, mais aussi pour résister au « contrôle » — point sur lequel il faudra revenir. Là encore, nous explique de Sutter, il est question du modèle épidémique : « le contrôle, c’est la manière dont le Verbe et l’Image sont viralisés au profit de ceux qui souhaitent imposer leur Soi, leur Volonté à l’ensemble des autres. »

Les Johnsons quant à eux proposent une alternative à l’aberrante condition que nous réservent les Shits. De Sutter avance que le Johnson développe « l’éthique de celui qui est prêt à accepter l’incommensurable comme mode de vie ». Les Johnsons ont le pouvoir d’illimiter mon esprit, et mon rapport au monde. De quelle manière ? En ne les entravant pas. Sure, dude. En cela qu’ils ne se mêlent pas de ma métaphysique, ni n’interfèrent dans mon rapport bancroche et tout personnel à la légalité ou à la politique. Ils me laissent vaquer à « mes propres affaires ». « MOB, » écrit Burroughs, pour « my own business ».

La mesquinerie des Shits est proprement maléfique. Par elle, la Bureaucratie est en mesure de s’incarner pleinement. Par elle, le monde est voué à sa limitation stérilisante et morbide. Par elle, la quantité prime sur la qualité (cf. le §24 de Johnsons & Shits). Les Shits ne sont pas seulement des empêcheurs de penser en rond. Leur faculté de nuisance est tout entière de l’ordre du comptable. Ils sont mesquins au point de se ranger du côté du zéro, en repoussant sagement, méthodiquement, ne serait-ce que la possibilité de l’infini.

Les quatre-vingts et quelques pages de Johnsons & Shits constituent un solide viatique dans la pensée de Burroughs, et de Sutter parvient à remettre en lumière quelques notions qui font désormais partie intégrante de notre époque. Ainsi, l’ouvrage se lit notamment comme une manière d’apostille au célèbre Post-scriptum sur les sociétés de contrôle (1990) de Gilles Deleuze. (Mimétisme subtil encore : Burroughs était lui-même adepte de la pratique du post-post-scriptum, comme en témoigne l’introduction du Festin nu.) La notion de « société de contrôle » est héritée de Burroughs, mais il se borne à parler de « control », et, mieux encore de « the limits of control ».

Les Shits sont décidément partout. En termes très serrés, de Sutter se risque à avancer que Deleuze lui-même « s’était sans doute laissé pourrir le cerveau » sur la question du contrôle. Burroughs n’évoque nulle part l’idée d’une « société de contrôle » et il insiste par ailleurs sur les limites du contrôle. Pour fonctionner, celui-ci ne doit pas être parachevé. Il comprend un nécessaire cafouillage. De Sutter :

Plutôt que vivre dans des « sociétés de contrôle », nous vivons dans des « sociétés » du contrôle raté — même si ce ratage, il faut bien le reconnaître, constitue déjà en tant que tel une forme de succès suffisant pour rendre impossible la vie de la plupart de ceux qui y tentent d’exister. L’exemple le plus frappant en est la suprématie dont y disposent les médias de masse, dont le moins qu’on puisse dire est que leur capacité à contrôler quoi que ce soit par le biais de la diffusion d’informations (avec ou sans « mots d’ordre ») semble au mieux tremblotante.

Pour autant, de Sutter ne manque pas de le rappeler, Burroughs n’est pas un Orwell. Il se situe, de fait, bien ailleurs. « Rien n’est plus étranger à l’imaginaire mythologique de Burroughs que le réalisme déclaré d’Orwell. […] L’éthique Johnson est beaucoup plus agressive et ambitieuse que la ‘‘décence commune’’ chère à Orwell — lequel aurait sans doute pris Burroughs pour un parfait cinglé. » Un parfait cinglé ? Peut-être. De Sutter explore en tout cas la pensée politique de Burroughs jusque dans ses confins les plus inquiétants ; le rêve burroughsien d’une mutation anthropologique profonde, d’une sorte de devenir-spatial ou de corps utopique se déployant sur fond d’immortalité est évoqué au §30. Mais il est aussi un horizon de violence, ce que de Sutter nomme une « machine émeutière » chez Burroughs. Il arrive que l’Oncle Bill rêve au jour où le MOB (une plèbe hétéroclite ou à mieux dire la pègre du « my own business ») s’enflamme et soit prise d’une folie salvatrice : when the MOB goes MAD (§32). La parole à Burroughs : « One is tempted to seek a total solution to the shit problem : Mass Assassination Day. M.A.D. Slaughter the shits of the world like cows with the aftosa. » (« My Own Business », 1977). Il faudrait consacrer une journée à des assassinats de masse, de sorte à liquider les Shits, qui ne valent pas mieux que des vaches frappées de la fièvre aphteuse. Voilà qui est dit.

William Burroughs

L’opposition des Shits aux Johnsons n’est pas la simple confrontation du liberticide et du libertaire. L’enjeu est plus profond, ancré dans le terme de « RIGHT » (que Burroughs n’envisageait qu’en lettres capitales) : « Aux yeux de Burroughs, la dimension virale de l’action des Shits se situait à cet endroit-là : au confluent de la politique et de l’épistémologie — c’est-à-dire là où la possibilité de penser (RAISON/RIGHT) et la possibilité d’agir (DROIT/RIGHT) sont noués de manière si serrée que peser sur l’une entraîne automatiquement des modifications de l’autre. » Parallèlement, de Sutter veille à souligner l’essentielle équivocité de la technologie, ambivalence contre laquelle luttent les Shits, dont l’ethos vise à réduire la vérité à une logique unique et « policière » fondée sur la possibilité de « forclore » toute forme de contradiction, de la faire basculer dans l’indicible. Le Shit a en somme toujours raison (RIGHT).

Burroughs, précise de Sutter, s’inscrit en faux contre la logique aristotélicienne du « ou/ou » (« either/or »). Ce qu’il y a, aux yeux de Burroughs, d’essentiellement merdique là-dedans, au-delà même du fait que l’Église s’en réclame, c’est qu’une chose selon cette logique est ou n’est pas. Il s’agit, ainsi réduit, massif, incontestable et bête, de l’Alpha et de l’Oméga de la pensée Shit. On se doute que l’auteur de La Machine molle (1961) ne saurait se résoudre à cela. Burroughs préfère à cette logique combien terne et limitée la pensée non-aristotélicienne d’Alfred Korzybski, doublée des vertus d’une volonté proprement magique. C’est ainsi et pas autrement que l’on accèdera à l’incommensurable.

Là encore, de Sutter, en grand lecteur de Deleuze, ne manque pas de rendre à Burroughs ce qui lui appartient. La fameuse substitution du « ET au EST », que Deleuze voit comme un des grands principes de la littérature américaine (Dialogues, 1977), est la cheville par laquelle le monde est en mesure de s’ouvrir. La coordination « et » permet d’ajouter ; elle est l’opérateur essentiel de l’adding machine cette machine à calculer (littéralement, « machine à ajouter ») que le grand-père de l’écrivain avait élaborée « sur le principe du cric hydraulique » comme il est écrit dans la préface au Festin nu, machine qui donne son nom au recueil d’articles que Burroughs fait paraître chez Calder (The Adding Machine. Collected Essays, 1985).

Johnsons & Shits est une invitation à rouvrir ou à découvrir les écrits théoriques de Burroughs, lesquels sont faits du même matériau que Le Festin Nu, celui qui irrigue le cauchemar lucide d’un grand nécromancien, vivisecteur à la main tremblante de quelques-unes de nos certitudes.
Soyons un peu plus Johnson, nous demande l’Oncle Bill. Le reste devrait suivre.

Laurent de Sutter, Johnsons & Shits. Notes sur la pensée politique de William S. Burroughs, Paris, Léo Scheer, juillet 2020, 96 p., 15 € — Lire un extrait