UNE DÉVORATION : trajectoire et tragédie 3

les pattes de poule (détail) © Zhihong de Kerviler

Obsessions, publié en 2014 dans la collection « L’infini » chez Gallimard, est le cinquième livre de Jean-Jacques Schuhl, après Rose Poussière et Télex n°1 publiés en 1972 et 1976 et après Ingrid Caven et Entrée des fantômes publiés en 2000 et 2010. Cette fois, il s’agit d’un recueil de onze nouvelles qui se situent à la lisière du songe et du cinéma, parce que Jean-Jacques Schuhl s’intéresse aux films de Jim Jarmusch et aux films de David Lynch et il s’intéresse parfois aussi aux films de Jean Eustache parce qu’il s’intéresse à la fantasmagorie mais il ne s’intéresse pas à la cohérence, il ne s’intéresse pas à la vraisemblance, il s’intéresse aux fantômes, aux âmes errantes, il s’intéresse à la déambulation et aux rêves.

« Le Pied rare » est la troisième nouvelle de ce recueil et elle raconte à peu près ceci : un soir de pluie, sur le boulevard Richard-Lenoir sombre et désert à perte de vue, le narrateur qui est Jean-Jacques Schuhl ou un certain état de celui-ci, un état intermédiaire de Jean-Jacques Schuhl, un état à la lisière de l’imagination et de la mémoire et donc un état à la marge de l’identité, un état propice à la dissémination, entre dans un restaurant parce qu’il n’a pas d’imperméable ; le restaurant s’est signalé à son attention par un cochon debout sur ses pattes qui paraît si crédible que j’ai d’abord supposé qu’il s’agissait d’un véritable cochon qui se serait égaré dans le onzième arrondissement et qui m’attendrait de pied ferme mais non : il s’agit d’une statue, d’un mannequin, comment dire ? d’un simulacre présentant, entre ses pattes avant, un menu en plastique à près semblable au menu en plastique présenté sur un lutrin à l’extrémité de la terrasse où j’attends Christophe Ensminger-Mandelkern depuis huit heures et demie : je fais partie de cette sorte de gens qui arrivent toujours en avance parce qu’ils sont terrorisés à l’idée d’arriver en retard mais Jean-Jacques Schuhl fait partie de cette sorte de gens qui arrivent toujours à l’heure parce qu’ils sont terrorisés à l’idée d’arriver en avance et il n’y a personne pour l’accueillir sinon un client qui n’a pas levé les yeux de son livre et deux hommes accoudés au comptoir qui chuchotent dans la lumière pâle : inquiétante messe basse interrompue par l’apparition d’une serveuse qui me présente le menu du Pied rare avec un air de réprobation ; sans surprise, on ne sert dans cet établissement que des préparations de pied de cochon.

Après avoir commandé le pied de huit heures, Jean-Jacques Schuhl observe les lieux qui évoquent un film oublié avec Fernandel et lui rappellent une blague de potache faite avec des camarades à une charcutière : « B’jour m’dame, v’zavez des pieds d’porc ? — Oui. — Mais alors, m’dame, ça doit vous gêner pour marcher ! ». La ressemblance des deux clients avec deux maquignons endimanchés s’exclamant dans un salon de l’hôtel Costes que le meilleur du cochon c’est les pattes arrière semble en effet propice aux associations d’idées mais les réminiscences qu’elles suscitent ne permettent pas de combler entièrement mon attente, non plus que l’allusion à Loulou de la Falaise qui était l’épouse de Thadée Klossowski et par conséquent la belle-fille de Balthus et la nièce par alliance de Pierre Klossowski dont les cérémonies hiératiques confirment l’étrangeté monotone de notre rendez-vous et corroborent l’incertitude des protagonistes qui se comportent au ralenti comme des poupées mécaniques : je voudrais savoir si la préparation du pied de huit heures, recette secrète inventée par la patronne, va vraiment durer huit heures et si les deux hommes accoudés au comptoir vont sortir de leur immobilité en brandissant des couteaux, et pour occuper mon ennui j’inspecte le musée du pied de cochon où sont montrés une gravure de Louis XVI à l’auberge de Sainte-Menehould où le maître de poste Jean-Baptiste Drouet a reconnu le roi en fuite, différentes caricatures probablement dirigées contre le même Louis XVI et contre Marie-Antoinette dont Chateaubriand disait qu’elle semblait enchantée de la vie et dont Madame de Staël assurait qu’elle avait aimé de toutes les puissances de l’âme, une radiographie des orteils et une photo en coupe du pied, et puis un pied en mousse : fétichisme du pied de cochon qui confirme la phrase des deux maquignons chuchotée dans le salon tapissé de velours pourpres et décoré de vieux miroirs digne d’un roman de Crébillon ou d’un roman du chevalier de Nerciat où les pieds de danseuse c’est amusant, et enfin une petite machine posée sur un guéridon comme à l’époque des fêtes foraines, qui représente par un œilleton la scène beaucoup moins amusante celle-là du saignement d’un magnifique gros cochon.

Après le fétichisme, la cruauté : et Jean-Jacques Schuhl sans jamais l’écrire, en restant toujours dans l’allusion qui favorise la victuaille des cauchemars, m’autorise à imaginer que peut-être, oui : peut-être, dans cette auberge rouge du boulevard Richard-Lenoir, ce n’est pas le pied de huit heures qu’on prépare en bas des marches mais les grands couteaux, les bassines pour recevoir mon sang et les cuvettes pour recevoir mes intestins, afin de nourrir la clientèle affamée des fantômes. Mais non : après une heure d’attente, la serveuse apporte une assiette avec dedans une chose. Et cette chose qu’elle apporte, c’est le fameux pied de huit heures, le pied rare qui sentait l’os bouilli, une sorte d’émanation diffuse de… Jean-Jacques Schuhl cherche ses mots, je cherche l’impossible nom de ce que je suis condamné à avaler par la voix sans appel de la serveuse, le relent d’équarrissage, l’exhalaison de la mort elle-même et sa transgression dans un chaudron de sorcière.

Dans cette auberge louche à quelques pas du 132, boulevard Richard-Lenoir où le commissaire Maigret dégustait les blanquettes de veau préparées par son impassible épouse, j’ai reçu l’injonction de tout manger sans laisser aucun reste, de tout ingérer de ces petits os, d’absorber la fadeur répugnante des cartilages, et j’obéis scrupuleusement à cette injonction, moins en vérité parce que je craindrais une réaction brutale de cette servante que parce que je devine quelque chose, un esprit : une présence qui se serait transmise de l’animal à la viande et qui se serait maintenue par-delà son sacrifice ; et c’est l’occasion pour moi, pendant ce temps de la mastication, de m’interroger sur l’incorporation des trucs dégueulasses d’un animal, son fonctionnement rituel et ses procédés magiques dans le monde des sauvages et des chamans. Mais je ne vois rien, je ne voyage pas dans le corps d’un animal ou d’un mort, je n’accède pas à une vision panoptique du monde ni à une vision transcendantale et cette nouvelle ne raconte pas l’histoire d’une révélation ou d’une épiphanie ; la dévoration ne me mène pas à un autre plan de la réalité, elle ne me conduit pas dans un monde inférieur et je ne peux pas aller au-delà de l’hypothèse que cette recette du pied de huit heures, dont la fille revêche avait bien précisé au début que la recette avait été inventée par la patronne qui vient de mourir, a été concoctée par une sorcière et par conséquent que la véritable chamane, la seule chamane qui subsiste dans ce monde des âmes auxiliaires, la seule magicienne qui passe du monde des vivants au monde des morts, c’est la réincarnation de Circé elle-même.

Porcherie de Pier Paolo Pasolini © Bac Films

Lorsque la lumière s’éteint dans l’inquiétante porcherie et lorsque j’appelle la serveuse pour régler l’addition, la salle est vide. Jean-Jacques Schuhl est parti sans un mot et, soit économie de la narration, soit conséquence du trouble qui m’envahit comme une brume, les deux hommes qui étaient accoudés au comptoir ont disparu : ne reste plus que la souillon qui remonte des sous-sols pour m’ouvrir la porte. Je n’ai pas été torturé par des hommes en tablier, je n’ai pas été saigné dans des caves subsidiaires, mon corps n’a pas servi de véhicule pour la transmigration d’une âme puissante, je suis libre et la nouvelle pourrait s’arrêter là, l’histoire pourrait se refermer sur cette cochonnerie où la violence ne cesse pas d’interroger notre rapport aux animaux et ne cesse pas de nous demander si nous ne sommes pas transformés par ce que nous mangeons, si nous ne devenons pas ce que nous avons mangé par imprégnation et par mimétisme, mais l’histoire continue parce que j’ai un goût de plâtre dans le cerveau.

Dans le taxi qui m’emporte, je vois sur l’écran miniature, placé au-dessus du miroir-rétroviseur, les scènes d’un film insolite qui semble n’avoir aucun rapport avec l’histoire précédente, ni dans les thèmes qu’il convoque, ni dans les registres qu’il emploie, et qui par conséquent a tout à voir avec l’histoire précédente : une jeune fille belle comme un mannequin sort d’un ascenseur ; elle est accompagnée d’un cardinal ou de quelqu’un habillé en cardinal mais le fait qu’il soit athlétique prouve assez qu’il n’est pas cardinal et qu’il s’agit plutôt d’un homme de main, ou d’un agent secret, ou d’un tueur à gages, ou de Christophe Ensminger-Mandelkern habillé en cardinal, et de toute façon, à l’exception notable de la serveuse qui est parfois désignée comme l’aubergiste, personne n’a d’identité stable dans le texte, tout le monde semble déguisé, travesti, exagérément guindé, jusqu’au client du Pied rare qui porte de longues chaussures italiennes impeccablement cirées. Les deux vedettes traversent le hall d’un hôtel qui est peut-être le Costes mais leur flagrante beauté n’empêche pas qu’ils restent invisibles aux yeux des clients, comme s’ils étaient dans deux temps parallèles, et donc comme si dans cette scène de cinéma projetée sur un écran intérieur qui est peut-être un écran antérieur à la vérité, le temps de la réalité et le temps de la fiction se superposaient, le temps de la vérité et le temps du rêve, le temps du cinéma et le temps du rêve, dans une in(di)gestion de littérature.

Mulholland Drive de David Lynch © Studiocanal

Sur le trottoir devant l’hôtel je donne à voix basse des instructions à la jeune fille en évoquant une mission qui s’achèvera dans un bar de nuit nommé L’Angle du Hasard. Après cette conversation de film noir qui évoque les instructions données au réalisateur par le cow-boy dans Mulholland Drive de David Lynch, le jeune mannequin s’installe dans une limousine qui ressemble à un corbillard ; puis elle se repoudre en fredonnant Fly me to the Moon de Frank Sinatra et, arrivée au Club qui constitue une étape intermédiaire de notre histoire, peut-être un endroit où elle récupérera une arme ou peut-être un endroit où elle récupéra un masque pour ressembler à l’enchantée de la vie, elle longe un long corridor de gaze noire qui mène peut-être par d’autres ascenseurs et par d’autres escaliers à d’autres sous-sols où d’autres sorcières préparent d’immondes brouets à base de lard et de peau que l’on plie comme une couverture, à d’autres salons et à d’autres films racontés dans d’autres livres, à d’autres souvenirs et à d’autres rêves qui se referment les uns sur les autres, d’autres cellules emboîtées, d’autres prisons sans au-delà : quelques minutes avant la fin du texte, tandis qu’elle reçoit un message de Jean-Jacques Schuhl sur son téléphone, la jeune femme entend une musique mécanique crissante de pianola. Et l’histoire s’arrête là. Elle s’achève brutalement sur cette rengaine de bastringue qui rappelle la petite machine où des bouchers habiles comme des chirurgiens égorgeaient un cochon ; sur les deux colonnes de plâtre entre quoi elle s’éloigne et qui rappellent le goût de plâtre du pied de huit heures ; vers des hommes qu’il faudra séduire ou qu’il faudra assassiner ; vers Jean-Jacques Schuhl qui a rendez-vous à L’Angle du Hasard ; vers le lecteur lui-même s’il a lu « Continuité des parcs » de Julio Cortázar.

aux environs de Liuyang © Julien de Kerviler

SUPPLÉMENT

Après que ma fille s’est endormie dans la chambre de sa grand-mère, je feuillette quelques-uns des très nombreux ouvrages d’Heinrich Julius Klaproth près de la fenêtre ouverte sur le balcon où l’air frais du crépuscule chasse l’odeur des pattes de poule préparées par ma femme selon une recette ancestrale de la province du Hunan, et je ne résiste pas au plaisir de citer ses Lettres sur la littérature mandchou, traduites du russe de M. Afanassi Larionowitch Leontiew, publiées en 1815 par l’Imprimerie de Fain, rue de Racine, n°4, place de l’Odéon, où je lis que le Père Amiot et d’après lui M. Langlès qui ont exalté la régularité du mandchou, en l’élevant beaucoup au-dessus du chinois, ont l’outrecuidance de prétendre que « la connaissance de cette langue ouvrirait une libre entrée dans la littérature chinoise de tous les siècles. Il n’est aucun bon livre chinois qui n’ait été traduit en mandchou ; ces traductions ont été faites par de savantes académies, par ordre et sous les auspices des souverains depuis Chun-tché jusqu’à Kien-long ; elles ont été revues et corrigées par d’autres académies, non moins instruites, dont les membres savaient parfaitement la langue chinoise et la langue des Mantchoux. Quelle différence entre de pareilles traductions et les traductions faites par des étrangers, qui ne sauraient avoir que des connaissances bien imparfaites de la langue laquelle ils s’exercent ! » Klaproth assure que les principales assertions de ce fameux passage sont totalement dénuées de fondement et, quand on est à même de confronter le texte chinois avec la version mandchou, l’on peut expliquer aisément l’un par l’autre ; mais il est extrêmement difficile de traduire sans l’aide de ce texte un livre mandchou quelconque. Pour vous en donner une preuve, je vais transcrire ici le commencement de la préface de la première édition du Miroir de la langue mandchou, avec la traduction que M. Langlès a hasardé d’en faire : Bi gonitsi dchoulghe endouringhe nialma fouta mambiré be khalafi, bitkhe tchagan bandsiboukha tsi, abkai fedcherghi dchourgan ghian be, ghemou chou kherghen de bakdamboukha, abkai fedchergi chou kherghen be, ghemou ningoun khatsin ni bitkhe de bakdamboukha, ningoun khatsin ni bitkhe yonghiafi, dchourgan ghian yooni akômboukhakônghe akô. Klaproth écrit plus loin que le premier reproche que l’on peut faire à M. Langlès est qu’il n’a pas aperçu la construction de ce passage, qui est très-bien marquée par la particule tsi, par bakdamboukha répété deux fois, par le participe yonghiafi, et enfin par la finale akônghe akô. Mais la faute la plus grave qu’il aurait pu facilement éviter en lisant les Mémoires sur les Chinois, ou les Letters on Chinese Literature de M. Montucci, c’est qu’il traduit ningoun khatsin ni bitkhe par le Livre des six chapitres ! C’est inacceptable, M. Langlès.