L’Algérie en héritage : France-Algérie, une histoire qui ne finit pas 

L’Algérie en héritage appartient à la collection bien nommée « d’un lieu l’autre » des éditions bleu-autour. Après avoir tenté de reconstituer minutieusement la mémoire individuelle et collective des habitants de l’Algérie, dans le cycle L’enfance des Français d’Algérie avant 1962 (2014), Une enfance dans la guerre, Algérie 1954-1962 (2016) et À l’école en Algérie des années 1930 à l’indépendance (2018), ce volume est annoncé comme le dernier de cette série. C’est  un pari compliqué que de faire évoquer l’Algérie par des personnes qui n’y ont jamais vécu mais qu’elles ont reçue en héritage de leurs parents. On passe donc d’une Algérie réelle, passée, évoquée avec douleur, nostalgie et rébellion par ceux qui y ont habité jusqu’en 1962, à une Algérie forcément mythique, absente, fantomatique, celle d’une génération de personnes nées entre 1953, avant la guerre d’Algérie, jusqu’à 1986 pour les derniers, c’est-à-dire à l’époque de l’indépendance. L’idée de considérer l’Algérie comme un héritage par des personnes qui n’y ont pas résidé, ou très peu, qui n’ont donc pas connu les soubresauts de l’Histoire, de la colonisation, de la guerre d’indépendance ou le drame du retour ou de l’installation en France nous conduit dès le début, à travers ces textes, à une réflexion sur la notion même d’héritage. Il est assez paradoxal de parler de l’Algérie comme d’un héritage pour ceux qui ne l’ont pas connue.

En effet, l’héritage est, en principe, une transmission volontaire de patrimoine, une succession, il est associé à un avantage, à la transmission de biens, à un progrès, à une accumulation, à un enrichissement. Or, dans le cas des personnes qui écrivent dans ce livre, il s’agit du contraire puisque dans le cas des européens, très souvent d’origine juive, ou espagnole-reflet de ce peuple cosmopolite qui constituait ce que l’on a appelé plus tard improprement les pieds-noirs  ou dans celui des musulmans, le récit naît de l’observation de leurs parents ou grands-parents exilés, contraints de construire une nouvelle vie, de la consultation de toutes les traces possibles de ce passé : photographies, cartes postales, correspondance. Tâche difficile car ce repli en France a poussé les anciens à se murer  dans un silence difficile à déchiffrer par les jeunes, et dans le cas majoritaire, à l’évocation des douleurs de la guerre et des incertitudes de l’exil.

Cette Algérie qui n’est même plus nommée, réduite à un simple « là-bas », mystérieux mais compréhensible immédiatement, comme une clé magique,  ou à une simple indication sur la carte d’identité ou le livret de famille, cette origine mise entre parenthèse, donne lieu à de passionnants développements sur les rapports familiaux entre parents et enfants, sur l’exil et les difficultés de ceux qui se considèrent ou sont considérés comme étrangers en France. Cet ensemble ne souffre  pas de la monotonie qui pourrait découler de textes élaborés sur la même base ou de la répétition possible par rapport aux contributions des volumes précédents. Il présente une réflexion sur la notion de transmission, de mémoire familiale, sociétale, historique. Le choix judicieux de la quarantaine de personnes sollicitées par les coordinateurs explique la richesse, la complexité et l’exemplarité de ces témoignages. Nous découvrons les points de vue d’hommes et de femmes également répartis entre les populations . Remarquons, au passage,  une part importante de kabyles chez les musulmans, un pourcentage relativement important de parents issus de mariages mixtes, essentiellement entre hommes algériens et femmes  françaises, jamais l’inverse. Dans les deux cas, cela nous amène à nous interroger sur les raisons de cette réalité.

Ils ont vécu leur enfance, pour la plupart, dans  plusieurs  villes de France où sont arrivés naguère leurs grands-parents ou leurs parents, depuis l’Algérie, cette terre lointaine qu’ils avaient fuie, à des époques historiques compliquées,  pour des raisons diverses: misère, guerres, violences. Le Creusot, Paris, Clermont-Ferrand, Lyon, Houilles, Angers, Toulon, Aix-en-Provence, Toulouse, Barbezieux, Angoulême, Bordeaux, Gardanne, Sainte-Foy- la- Grande, Argenteuil, Levallois-Perret, Clamecy, Ollioules, Nogent-sur-Marne, Valence, Villefranche-sur-Saône, Brive-la-Gaillarde, Nice, Mantes-la-Jolie,  toutes ces villes dessinent la carte de l’exil forcé de leurs parents. Ils devaient y naître,  loin de l’Algérie d’où étaient originaires leur famille et pourtant vers laquelle ils reviennent à l’occasion de cette enquête. C’est la trace de ce pays, consciente ou inconsciente, proclamée ou niée, que ces témoignages vont chercher, un peu obligés dans un premier temps, pour finir par reconnaître une filiation émouvante, au-delà des péripéties de leur histoire personnelle et de l’Histoire collective. Les deux histoires vont se mêler, non pas s’opposer. Elles les uniront pour toujours et ne seront guère comprises ou partagées par ceux qui n’ont pas vécu cette expérience singulière. L’intérêt de ce livre est d’aider à cette compréhension réciproque et nécessaire.

Dès le premier texte est soulignée l’importance du silence dans la transmission de cet héritage, avec le rôle ou le souvenir très intense du père, de la figure paternelle, de la notion de langues mêlées. Beaucoup  avouent que l’Algérie, malgré la distance, les touche toujours, elle ne concerne que leur corps et vibre chaque fois qu’ils entendent des nouvelles de « là-bas » ou découvrent des images de ce territoire perdu. Une Algérie fantasmée certes mais toujours présente par les sensations ou la nourriture, la musique, les faits rapportés, certains rites. Les émigrés transmettent à leurs enfants les histoires, les contes, les objets de leur Algérie tandis que les pieds-noirs perpétuent des habitudes, une façon d’être et une identité très marquée.

Tous se rendent compte qu’ils ont envie d’aller en Algérie pour y retrouver les traces de leur famille, pour combler ce vide mémoriel. On voit poindre très peu de sentiment de revanche ou de haine, sauf peut-être chez un ancien ministre de la république qui se présente comme franco-algérien et qui dénote fâcheusement dans cet ensemble.

Une formule d’une participante résume bien cette relation problématique : « L’Algérie n’a été longtemps pour moi qu’une parenthèse » écrite à contrecœur sur la fiche scolaire à chaque rentrée. Des souvenirs émergent pourtant de cette masse confuse, comme des repas de famille ou des remarques qui se gravent dans le disque dur de l’enfant. L’Algérie les rattrape à leur maturité, ce qui peut se manifester par une poussée d’émotion à la vue des images du départ dramatique des Français d’Algérie pour les uns ou des souvenirs de la répression militaire pendant la guerre, pour les autres ou de la grande désillusion de la reconstruction nationaliste pour certains. La nécessité, l’urgence même, inattendue, d’un voyage en Algérie, s’imposent à tous pour concrétiser ces sentiments, non pas sous la forme d’une expédition nostalgique mais pour assouvir un désir d’Algérie jusqu’alors enseveli, et une volonté de découverte. Dans cette perspective, l’héritage est reçu avec fierté, « entre la rage et la honte » mais jamais avec indifférence : l’une des  rédactrices  trouve cette remarque très lucide : « j’ai hérité d’une guerre que je n’ai pas connue »

Ils sont les enfants ou les petits enfants de l’humble peuple d’Algérie, les descendants des combattants de la guerre d’indépendance, ou des vaincus de l’OAS ou des harkis. Ils écrivent pour les retrouver, voire les connaître ou les comprendre, sinon les justifier. Ce n’est pas une démarche politique ou morale mais identitaire.  Ils sont les derniers maillons d’une chaîne qui s’éteint lentement avec eux et après eux. Il se dégage une sensation étrange du récit de ces voyages vers le pays perdu. L’Algérie remonte à la surface de façon vibrante, l’héritage apparaît non point comme le résultat d’un endoctrinement familial, de quelque camp que ce soit,  mais comme le résultat d’un réseau mystérieux d’influences intimes. La leçon qui est tirée par tous est qu’il faut quitter « les fausses évidences historiques » pour aller à l’essentiel.

Certaines formules reviennent sans cesse : les excès de cette histoire, le partage dialogué entre deux mémoires, un  désir furieux d’appartenance, une dette de mémoire familiale qui s’infiltre insidieusement dans leur vie actuelle et déroute leur sens de l’histoire. Tous  parlent de  leurs Algéries intérieures, d’une Algérie latente qui semble flotter en eux, d’une déambulation somnambulique,  un retour d’héritage, un pacte de fidélité en souffrance. D’autres remarques illustrent cette prise de conscience douloureuse mais aussi jouissive : «Je me déplace à l’intérieur de cet héritage déplaçant autant que déplacé. J’ai naturellement reçu en héritage des histoires mêlées mais bien distinctes » ou dans une interpellation émouvante au père par sa fille: « À la maison, tu parlais peu de l’Algérie mais elle criait à travers toi » qui ajoute « Je n’ai pas cessé de recueillir des fragments de mémoire qui me permettent petit à petit de tisser mon histoire mais surtout de créer un pont entre des territoires déchirés […]. Tout cela prend racine dans ton histoire algérienne, je la comprends maintenant […]  L’Algérie fait partie de toi, de moi, de nous. » L’une se sent orpheline de cette géographie initiale : « très tôt j’ai deux vies […], deux histoires, deux versions de l’histoire : l’histoire officielle et le récit singulier de ma tribu maternelle ». Ils parlent souvent « d’une filiation apaisée, Maghreb, abandon, exil, islam, résilience, France terre d’adoption voilà ce que je te transmets mon fils. » Une autre reconnaît : « En écrivant ce texte j’ai senti la nécessité de questionner ma propre histoire, ma relation à mes parents et à mes grands-parents » Ou une autre d’affirmer: « L’Algérie de ma mère et de mon père a grandi presque silencieusement en moi poussant au plus profond ses racines […]. Ma vie est marquée par cet héritage fait de dévouement et de bienveillance ». Tous ressentent finalement une histoire commune, une double appartenance franco-algérienne. Le discours au père s’impose à travers les années : « Papa écrire mon héritage algérien, c’est écrire toi, ton pays, ton silence, ton paradis perdu ».

Derrida voisine avec Camus, Kateb Yacine avec Saint-Augustin,  Slimane Azem qui chante l’exil côtoie Reinette l’Oranaise. La musique Chaabi, avec Dahaman El Harrachi, Enrico  Macias et les mélodies de Sofiane Saidi, cette musique algérienne, avec la Darbouka, en hommage à Cheikha Rimitri, la mère du raï moderne se mélangent dans leurs mémoires. Chaque contribution est un mini-roman, une superposition d’histoires familiales, peuplées de personnages attachants : des grands-mères, des pères, des musiciens, des maîtres,  des gens humbles,  en dehors de l’Histoire, ces fellahs des montagnes algériennes, ces tribus des hauts plateaux et leurs coutumes ancestrales, ces petits colons acharnés dans un travail ingrat, ces fonctionnaires, ces patrons de bistrot, ces cordonniers, ces instituteurs, ces victimes de la guerre, ces ancêtres andalous, ces familles juives, souvent pauvres.

Eux, sont enseignants, graphistes, universitaires, diplomates, chercheurs, journalistes, auteurs de bandes dessinées, sociologues, anthropologues, metteurs en scène, musiciens, comédiens, cinéastes, poètes,  psychanalystes, philosophes, historiens, médecin, homme politique, avocat, éditeur, traducteur. Leurs textes, remarquablement rédigés, vont prendre la forme traditionnelle du témoignage écrit mais aussi celle de la bande dessinée, de l’aquarelle, signées comme toujours dans cette collection par Sebastien Pignon, des photographies qui accompagnent chacune des contributions, véritables documents de société, mais aussi du dialogue, de la confrontation théâtrale ou de la forme poétique.

Comme l’écrivent  Martine Job et Leïla Sebbar, les coordinatrices du livre, dans un avant-propos qui pose parfaitement la problématique abordée : «  Les tourments de l’exil ont produit des créateurs ». Livre  original donc qui apporte une vision intime de la représentation de l’Algérie dans l’imaginaire de ceux dont les parents y ont passé une partie leur vie. L’Algérie non plus comme une blessure mais comme un héritage assumé. Une formule le résume :« La France est mon pays, l’Algérie est mon trésor »  

L’Algérie en héritage, coordination Martine Mathieu-Job et Leïla Sebbar, Bleu autour, 2020 245 p., 25 €
La sortie de ce livre était prévue en avril 2020. La crise sanitaire a fait ajourner sa vente en librairie. Consulter le site de  l’éditeur : www.bleu-autour.com