Billet proustien (18) : Invertis solitaires en campagne

Marcel Proust (Wikimedia Commons)

C’est toute une catégorie d’invertis que la narration prend ici en charge. Solitaires, honteux, craignant la tentation, ils se réfugient à la campagne. C’est ainsi qu’il leur arrive de croiser sur un chemin un ami d’enfance avec lequel ils recommencent leurs « jeux » :

« En semaine, ils se voient l’un chez l’autre, causent de n’importe quoi, sans une allusion à ce qui s’est passé, exactement comme s’ils n’avaient rien fait et ne devaient rien refaire. »

Glissement ici du pluriel au singulier : le voisin part faire de l’alpinisme et ne revient au pays que pour se marier. Le délaissé comprend qu’il n’est pas de taille à rivaliser avec ce camarade vigoureux et qu’à lui ne resteront que des expédients en cascade :

« Il exige de recevoir lui-même le matin, dans sa cuisine, la crème fraîche des mains du garçon laitier et, les soirs où des désirs l’agitent trop, il s’égare jusqu’à remettre dans son chemin un ivrogne, jusqu’à arranger la blouse de l’aveugle. »

Ou bien encore le délaissé transfère les pulsions de son « vice » à un deuil porté pour la mort d’un jeune parent tendrement aimé. Mais voilà que reparait le voisin du solitaire avec son épouse désormais enceinte. L’homosexuel les reçoit et, l’épouse partie se reposer, les deux amis se retrouvent seul à seul, puis l’hôte ramène son invité :

« au carrefour, (le délaissé) se voit renversé sur l’herbe, sans une parole, par l’alpiniste bientôt père (sic). Et les rencontres recommencent jusqu’au jour où vient s’installer non loin de là un cousin de la jeune femme, avec qui se promène maintenant toujours le mari. »

Ici chassés-croisés en cascade : le mari repousse le délaissé ;  il lui envoie un partenaire de remplacement ; occasion manquée ; le délaissé se languit seul ; cela tourne au burlesque :

« Il n’a d’autre plaisir que d’aller à la station de bain de mer voisine demander un renseignement à un certain employé de chemin de fer. Mais celui-ci a reçu de l’avancement, est nommé à l’autre bout de la France ; le solitaire ne pourra plus aller lui demander l’heure des trains.»

Sur le quai de la gare, le délaissé ne croise pas « le confrère avec qui notre spécialiste pourrait parler la langue insolite ». Tout au plus attire-t-il l’attention d’un loqueteux singulièrement comparé à « ceux qui au Collège de France, dans la salle où le professeur de sanscrit parle sans auditeur, vont suivre le cours, mais seulement pour se chauffer. »

Ainsi va la cascade d’aventures avec plus de ratés que de succès…

(Sodome et Gomorrhe, Folio, pp. 26-28)