Chemin faisant ! Patrice Franceschi (Le Chemin de la mer)

Patrice Franceschi (DR)

Après la parution de Éthique du samouraï moderne – Petit manuel de combat pour temps de désarroi (Grasset, 2019) où il est question de sagesse et d’humanisme combattant, peut-on vraiment imaginer que Patrice Franceschi, écrivain, essayiste mais aussi aventurier et homme très engagé, puisse simplement nous raconter à la première personne du singulier quelques histoires vécues durant ses périples au travers de nouvelles qu’il souhaite être lues comme des « romans ramassés à l’extrême, tentant de  dire l’essentiel et rien que lui » ?

Avec les cinq mots du titre, Le chemin de la mer on a la révélation de deux chemins indissociables l’un de l’autre que parcourt tout voyageur, randonneur, baroudeur en quête de sens : le chemin plus ou moins bien défini à l’aide de cartes, menant à un objectif géographiquement localisable, la mer, mais aussi la traversée sous-jacente nullement indiquée qui consiste à un retour à soi et certainement aux origines du monde, façon Courbet. Car, si l’auteur a misé sur l’intensité de la chute de ses nouvelles pour ne pas manquer la cible, il en a aussi choisi minutieusement le titre.

Chemin de la mer et non vers la mer ! Une annonce d’entrée de jeu – ou de je – de l’écrivain qui, par un subtil choix grammatical, ne nous indique pas une direction à prendre mais nous prépare à faire un voyage sur le sentier unique et sinueux des actes et pensées des héros ordinaires de ses nouvelles. Pourtant, il ne s’agit pas d’une simple description de chemins de vie – réels ou imaginaires – proposés par l’auteur mais de la possibilité exigeante, donnée au lecteur, de comprendre tel un Ulysse, l’odyssée fondatrice de son propre conditionnement humain, histoire de mieux s’en extraire.

Avec les six nouvelles de ce livre, Patrice Franceschi, expert de l’itinérance choisie, acteur de multiples expéditions terrestres, aériennes et maritimes, nous conte les aventures humaines bien loin des chemins de rondes qu’il a pu faire avec les peuples d’Amazonie, d’Afrique, de Nouvelle-Guinée ou de ceux effectués avec ses frères de cœur, les Kurdes, qu’il ne cesse de soutenir.

Cette odyssée qui n’a rien de marin, débute avec la nouvelle-titre du recueil. Son héros est sans nom. Peut-être se prénomme-t-il Ulysse lui aussi. Et, s’il a des côtés homériens, il ressemble surtout à l’Ulysse de James Joyce, à la recherche de sa propre langue et finissant par écouter sa propre voix intérieure. Les obstacles qui jalonnent son chemin rappellent certains bégaiements de l’histoire, qu’elle soit commune ou singulière. Quel sens donner à sa vie quand – à la manière du film Un jour sans fin réalisé par Harold Ramis – dans un temps qui semble bloqué, chaque jour et chaque nuit sont rejoués ?

Le héros de Franceschi, lui, s’aventure sur une piste « qui semble se perdre dans de singulières vallées dont on n’aperçoit pas la fin », sans soleil, sans étoile, où tout est identique. Il a pour seul compagnon de route le vacarme de ses propres silences.  Il chemine sans réfléchir, regarde les mêmes paysages, traverse les mêmes villages, salue les mêmes personnes jusqu’à s’en effrayer et enfin se résoudre à s’écarter de ce chemin tracépour se diriger vers la montagne, la gravir, dégringoler s’il le faut pour survivre dans un premier temps, et en définitive se débarrasser de ce petit nuage de poussière qui l’entoure, ne le quitte jamais puisque nait de lui, n’existant que par sa présence et par ces actes.

Ce personnage, héros malgré lui, quitte le chemin uniforme proposé par une société figée dans son mouvement, créatrice d’apparences, d’aliénations, de maux. Il abandonne un  chemin informe qui impose petitesse d’esprit et acceptation de l’absurde, raisonnement du Sisyphe camusien  qui « continue à faire des gestes que l’existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l’habitude » (Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1982). Il  fait le choix, même s’il est risqué, de prendre un autre chemin plus protéiforme, rocailleux, composé de vallées mais aussi de montagnes, de précipices, de dangers où il ne peut compter que sur lui-même pour affronter peurs et terreurs.

Choix difficile que de quitter ce pays, dont rappelons-le, l’absence de soleil et d’étoiles ne choque pas parce que tout y est ordonné, de se dépouiller de tout  pour traverser définitivement un marécage de vie, enfer hallucinant, qui embourbe, et d’accepter de  prendre un chemin qui demande d’observer réellement et objectivement le monde extérieur,  de lutter contre les vagues à l’âme qui font perdre pied et d’écouter les échos d’un monde interne devenu inaccessible, où se trouvent les traces mnésiques freudiennes ou le Jadis  cher à Pascal Quignard (Dernier royaume II, Grasset, 2002). Choix nécessaire pour espérer voir la mer, pour de nouveau couler un regard confiant vers l’horizon et pour avancer plus sereinement sur le chemin de la liberté et de l’essentiel.

Ne rien vous dévoiler des cinq autres nouvelles de ce recueil. Juste dire que ce chemin de mer, souvent étroit, fait de rêves, de douleurs, d’ombres, de lumières, de vies,  Luc, Claire, Henri, Oscar, Eduardo, cet homme allongé sur une angareb de bois tressée, ou cet autre condamné à être fusillé, l’ont tous emprunté pour mettre fin, ne serait-ce qu’un temps, à la violence verbale ou physique, à l’indifférence, au mépris ou à d’autres aléas produits par ce grand manège qu’est la vie où l’on « peut tout faire, tout voir, tout donner et tout prendre, tout gagner et tout perdre… ».

Ce chemin de la mer c’est aussi le chemin plus personnel que tout lecteur peut suivre lui-même pour ne pas mourir avant d’avoir terminé de vivre ; un chemin tracé grâce aux mouvements des vagues d’une mer originelle afin d’y déposer de petits cailloux de mémoires, de réminiscences. Un chemin à re-découvrir, même si le parcourir n’est pas de tout repos ; même s’il peut être quitté à tout moment au risque de se perdre et de se laisser transporter ou emporter par les mouvements de flux et reflux qui régentent nos vies. Un recueil à lire allongé sur le sable déjà chaud d’une plage, assis sur une borne de pierre d’un chemin de randonnée, à l’ombre d’un arbre, dans un bus, une loge ou bien enfoui sous les draps à la lueur d’une lampe électrique. Une fois le livre refermé, il reste encore une ou deux petites choses à faire ou plutôt à penser : s’interroger sur la brièveté de notre condition humaine et peut-être de prendre à notre tour le chemin de la mer.

Patrice Franceschi, Le Chemin de la mer, éditions Grasset, mai 2019, 128 p., 14 € — Lire un extrait