Éric Poindron : du coq à l’âme

Eric Poindron

Lundi soir, comme beaucoup de Français, je me suis senti veuf et, dans ma brûlante solitude, j’ai versé quelques larmes en voyant la flèche de Notre-Dame s’effondrer. J’étais déjà triste, ce soir-là, parce qu’on commémorait le trentenaire de la mort de Bernard-Marie Koltès et que, bien malgré moi, je n’avais pu me rendre à la grande soirée de remise des Prix Topor 2019 orchestrée par l’inénarrable Jean-Michel Ribes au Théâtre du Rond-Point. On y célébrait entre autres et surtout le travail de poète-éditeur de mon ami, celui que je surnomme affectueusement le « brigadier léger », grand échalas d’un autre temps – le dix-neuvième (siècle) – dont les pas résonnent sur les dalles parisiennes ainsi que des roulements de tambour, et dont l’ombre portée, parfois surmontée d’un pardessus beige, est plus enveloppante qu’un lever de lune, un soir d’incendie rageur, en plein mois d’avril.

Eric Poindron

Le coq à l’âne, justement.

Éric Poindron est insupportable. Vous ne le rencontrez pas : vous le coincez. Au téléphone, vous tenant le crachoir, il passe la serpillière. Au bar, les yeux dans les yeux, il est ailleurs : à Paris, à Reims, à Reykjavik. Écrivain, éditeur, critique, journaliste, « biblionomade », il est une figure incontournable de la poésie d’hier et d’aujourd’hui. Louis-Sébastien Mercier des temps modernes, infatigable livrier, collectionneur de curiosités d’ici et d’ailleurs, mioche après l’âge, familier des fantômes et des volumes poudreux.

Éric Poindron est insaisissable. Dans les Belles étoiles. Avec Stevenson dans les Cévennes (Flammarion, 2001), au milieu d’une ronde de disparus, quelque chose Comme un bal de fantômes (Le Castor Astral, 2017), dans L’ombre de la girafe (Bleu autour, 2018), sur France Inter avec Guillaume Gallienne, sur France Culture avec Jacques Bonnaffé, au Festival Quartier du livre dans le Ve arrondissement, à la Fête du Livre de Talloires, à l’Espace André Chédid, au Musée Delacroix.

Éric Poindron est inclassable. Organisateur de rencontres, conseiller, créateur d’expositions et de cabinets de curiosités, conférencier, animateur d’ateliers d’écriture, programmateur de lectures littéraires, promenades et autres happenings, hâbleur, jongleur, boxeur, contrebandier, passeur de textes et surtout d’humanité.

C’est peut-être là le sens profond de son dernier opus, Comment vivre en poète, véritable cortex dont le lecteur viendrait lui-même établir les connexions. Une poignée de main, plus simplement. Être poète, c’est avant tout être un honnête homme, selon Éric. Qui sème l’honnêteté récolte l’amitié et le succès. Hommages collatéraux. On lui doit notamment de beaux livres de Claude Seignolle, Sapho, Gilles Lapouge, Thomas Vinau, Jean-Marie Gourio ou CharlÉlie Couture. Gourio, son complice de longue date, l’un des pères spiritueux de l’Inspecteur la bavure, lui souffla d’ailleurs lundi soir, alors que Notre-Dame s’enflammait un peu plus d’un siècle après la cathédrale de Reims : « Nous avons parlé de ton écriture et de tes efforts à faire exister la poésie partout où tu peux la faire éditer. Tu ponds des œufs partout et des livres en sortent. Tu devrais recevoir le Topor du plus bel oiseau pondeur de livres ! ».

Au Castor Astral, il dirige depuis quelques années – lumière – la collection « Curiosa & cætera », sous l’égide de Jean-Yves Reuzeau, après avoir dirigé pendant vingt ans les Éditions du Coq à l’Âne. Curieux. Voilà un qualificatif qui lui sied à merveille. La curiosité est une tendance naturelle qui nous pousse à apprendre, à connaître. Il n’y a qu’à passer le seuil de la caverne de Poindron pour se laisser gagner par cette curiosité, qui s’étale en une kyrielle de livres et d’objets baroques. Éric est de ceux qui, même à cinquante ans – « la moitié de la vie » – ont encore le regard et l’expression des enfants qui vous prennent par le coude et vous lancent un : « Viens ! Je vais te montrer… » La curiosité est également l’aspect étrange, insolite d’une personne ou d’une chose. Il est vrai qu’Éric est chauve comme les œufs qu’il pond et qu’il porte des chaussettes rouges. Un excentrique à la Jarry, à la Nerval, à la Théophile Gauthier qui, un certain soir d’Hernani, arbora un flamboyant gilet destiné à terroriser les « grisâtres » classiques.

Le coq à l’âne, justement.

Poursuivre Éric Poindron revient à se plonger dans le siècle des Cénacles, grands comme petits, dans cette époque où les fraternités littéraires s’épanchaient jusqu’à l’aube, éclairées par les sourires et les gerbes de punch, où les vies minuscules avaient encore le droit de prétendre à l’idéal, une main sur la bouteille, une autre sur un volume de Lord Byron, des papillons plein l’estomac. Pierre Michon l’avait déjà écrit :

« J’aime lire de la poésie le soir, pour me laver un peu de la journée. Cet été je ne trouvais rien de convaincant. Et voilà que m’arrive le livre aux papillons [Comme un bal de fantômes] : et il m’a curieusement calmé. Rendu la paix. Je le relis. Il y a un charme très fort et je ne sais pas à quoi il tient en premier : la simplicité ? La rapidité apparente d’exécution ? La spontanéité savante ? Il me ravit. »

« Le doux poète à la girafe », comme le surnomme Ribes, a l’égoïsme de la transmission : il voudrait que tout le monde lise ou écrive de la poésie. Durant le dernier Printemps des Poètes, j’ai sillonné avec lui les méandres de la station Saint-Lazare à l’occasion de l’opération « Poète public » co-organisée par la RATP. Trois heures de poésie improvisée à la requête des lecteurs de passage, entre deux arrêts ou deux rendez-vous. Savoir qu’on est là, en plein tumulte, en pleine bourrasque, avec simplement de quoi écrire, de quoi émouvoir, bouleverser, de quoi fixer le regard et susciter la pause, l’attente, voilà de quoi se convaincre de la valeur, si ce n’est de la mission du poète. Éric se charge de cette mission avec autant de simplicité que de talent. Proprement désarmant. De quoi donner prise à la détestation. « Il faut toujours soigner sa mauvaise réputation. »

Eric Poindron

Le coq à l’âne, encore et toujours.

La couture. Coudre sa sensibilité à celle d’autrui. Après tout, Kant parlait bien d’une subjectivité universelle. En écrivant chaque jour, en publiant ses textes et ceux des autres, en donnant à rêver à tous, Éric n’est rien d’autre qu’un double de CharlÉlie, son phrère d’âme, fabuleux mécanicien du ciel, qui toporisait il y a peu à propos de Comment vivre en poète ce qu’on peut très légitimement appliquer à son auteur : « Une machine un peu folle à fabriquer des phrases et de la poésie. »

Du coq… enfin.

L’article est déjà long, et je me dois de préciser que Comme un bal de fantômes et Comment vivre en poète vont très prochainement devenir un spectacle théâtral.

Cela étant posé, j’étais véritablement triste, lundi soir. Comme assommé par plusieurs deuils dont je ne savais ni ne pouvais porter la parure à moi seul. Comme coupable d’avoir manqué le sacre d’un ami poète et bénisseur de poètes, tandis que l’ordalie s’emparait, sous mes yeux, du bâtiment le plus sacré de Paris, et que parvenaient à mon esprit ces quelques débris :

« Il me semble aujourd’hui que ma noble Paname
gît la tête arrachée, près du Chemin des Dames. »

Le lendemain, j’aperçus quelques clichés d’Éric, heureux comme un archange aux côtés de Yolande Moreau, une coupe de Champagne à la main. Le surlendemain, j’appris que les dons se multipliaient de manière exponentielle et qu’il ne faudrait pas quinze ans pour reloger Quasimodo.

Ce matin, on a retrouvé le coq de la flèche. Le coq à l’âme.

Il m’a pardonné mon absence. Au téléphone.

Hans Limon publiera le 5 juin prochain une pièce de théâtre pour le trentenaire de la mort de Bernard-Marie Koltès, aux éditions Les Cygnes : Dans la nuit de Koltès.