Fuck you : la stratégie punk de Keith Flint (Prodigy)

Keith Flint

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide. » Si vous connaissez votre catéchisme camusien, vous êtes familier avec l’incipit du Mythe de Sisyphe. Le chanteur du groupe électro rock anglais Prodigy s’est donné la mort ce week-end et si elle ne remet peut-être pas en cause la suite de l’aventure du groupe, elle pousse assurément à la réflexion.

Comme toujours on va, chacun à notre mesure, s’approprier le décès d’une personnalité, les écoutes Spotify vont monter en flèche, vous allez (moi aussi) vendre du Prodigy sur Discogs et puis plus rien. Comme un résumé de la vie d’une pop star. Ce sera encore tant pis pour les signes, tant pis pour le sens des chansons.

Pourtant, prenez-les par toutes les diagonales, les titres de Prodigy tiennent sur un feu crépitant de significations. Dans la première période du groupe, avec deux albums fous « Experience » (1992) et « Music for the Jilted generation » (1994) la musique écoutée en Rave sauvage prend place avec force dans l’arène pop. Elle se met à apparaître sur les ondes de la chic BBC et elle s’entend dans les grands festivals anglais, ceux qui vous propulsent comme une toupie dans le circuit musical mondial.

Les singles « Voodoo People » comme « Poison » l’année suivante, annoncent la couleur du propos. Leur discographie sera violente, dans une saturation rythmée : les gens ne vont pas s’arrêter de danser. Ce sera leur vrai métier.

Puis, c’est le coup de tonnerre en 1996 quand sort le tube « Firestarter » qui se multiplie dans les bacs de disques comme des petits pains à la confiture aux amères agrumes anglaises, ça pique au début et puis on adore.

I’m the trouble starter, punkin’ instigator
I’m the fear addicted, a danger illustrated

Je suis un danger illustré. J’allume des feux. Absolument. Petit malin, j’enregistre sur une cassette ce titre dans l’émission de Bernard Lenoir et la diffuse sur une radio locale. Les douze auditeurs adorent et je suis en joie. C’est une révélation : il y a de l’or dans la musique. Quand je lis à ce moment là les interviews de Flint dans le New Musical Express et les reports des concerts, je me dis que j’ai raison d’ouvrir mes oreilles à autre chose que la Britpop sucrée que je vénère. Je me souviens qu’il répond à une question de journaliste par un sarcasme : « J’ai assez d’argent maintenant pour faire ce que je voudrai durant toute ma carrière. » Alors ils vont s’amuser.

Mais on se doute de l’utilisation illicite du pactole durant les années suivantes car il faut attendre 2004 pour que sorte l’album « Always Outnumbered, Never Outgunned » ironiquement « Toujours dépassé, jamais désarmé ».

The Day is my Enemy

En 2009, « Invaders must die » sort sur un label crée à leur mesure nommé « Take me to the hospital« . Le message est encore limpide. Une vraie œuvre musicale vous emportera vers le danger. Avec Prodigy, tiens donc, le punk se mue en musique électronique ravageuse. Fait encore plus incroyable, cette chose hybride et pulsée peut passer allègrement dans le 21ème siècle. Voilà « The day is my enemy » en 2015 et sa parfaite pochette d’un renard roux qui vous fixe, apparaissant dans un crépuscule noir et jaune. Au festival Solidays en 2017, ils se pointent sur la grande scène à minuit pile sur la musique d’Orange Mécanique et réveillent un festival où on s’ennuie parfois. Comme dans la société. Voilà, avec Prodigy, il est impossible de s’ennuyer, parce que vous vous mettez subitement à avoir un corps. Essayez ou réessayez « Breathe« , chez vous, droit devant vos enceintes : la basse vient rebondir sur votre ventre et votre cul. Yoga immédiat.

« Smack my bitch up » ? Un vrai fait d’arme. Une chanson devenue clip en caméra subjective signé du suédois Jonas Åkerlund. Un joli scandale pour l’époque surtout. Qui est cette personne qui boit, prend de la cocaïne, se bat dans un club de strip, éclate une chaise, explose la vitre de sa propre voiture, agresse une fille, vomit, couche avec une stripteaseuse, vomit à nouveau puis s’écroule devant son miroir ? Un face caméra final montre que c’est… une femme.

Bien sûr, « Wall of death » chanson finale de « The day is my enemy » est l’annonce d’une ultime tragédie qui rôde. Oui, ça sent la mort, mais ce n’est pas du spectacle :

You’re not ready to visualize
I’m not here to be sterilized
Follow me to the wall of death
Welcome to the wall of death

Sommes-nous prêts à regarder la mort en face ?

Sur le dernier album « No tourists » il faut écouter ce titre tribal contemporain « Boom boom tap » : des basses fortes toujours omniprésentes, une voix de femme qui éructe des onomatopées, comme si le groupe avait finalement tout dit et n’était plus capable que de crier. Deux seuls mots viennent scander la chanson, lui imposer une pause et ils sont très clairs : fuck you. A sa sortie il y a quelques mois, je l’écoute dans le bus 72 très fort et j’explose de rire. Non ce n’est pas un humoriste de France Inter qui me fait rigoler. Qui dira encore vraiment « Allez vous faire foutre » en 2020 ? Qui dira ce délice de violence qui donne des spasmes libérateurs ?

Ce ne sera plus Keith Flint.