Homo historicus

Blaise Pascal

« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. » (Pensée 172B) Pascal, Nietzsche, Marx et bien d’autres l’ont dit, avant comme après, sans avoir été lus ni compris : l’homme est un cancer historique, métastasé du système limbique au système lymphatique, de la crête aux pieds, du cœur aux intestins, une boursouflure temporelle, un éléphantiasis épique, une putain d’horloge à visage sympathique-antipathique, une trotteuse de chair, d’os et de sang, tremblotante, effilée, acérée, parcourant sans répit les degrés dégradants du cadran drogué des temps, une couille dans le potage des âges, une tique étique plantée sur le cuir chevelu des époques velues-dévolues-révolues. Il mange, baise, chie, respire histoire, se couche dans le futur, se lève dans le passé pour entre-temps s’abîmer dans un présent désubstantialisé, enfoui sous une couverture de songes-éponges dégoulinants, fuyards, déserteurs.

Que faisons-nous sur cette foutue planète qui s’abandonne à perte de vie ? Nous prospectons, planifions, préparons, prévoyons, regrettons, culpabilisons, rappelons, reconnaissons, ressuscitons, inhumons-exhumons, « si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste », nous privant nous-mêmes du pur instant fleurissant dans la paupière ou le creux de la main, de l’oreille, du nombril, délice inaccessible au mot qui serre et trappe, mince cordon grammatical, vagabondons vaguement bandés sous des chapes de dates, anniversaires-commémorations-jubilés-centenaires-bicentenaires-tricentenaires, arqués, voûtés, pliés, quadrillés de calendriers, titubons d’une porte à l’autre, quémandant les étrennes, les pourboires, les regards, incertains que nous sommes d’exister concrètement, pour toujours et depuis toujours exilés des miasmes doux-amers d’une matière en fusion vibrionnante, prisonniers des souvenirs-délires, des images-cages, des remords-corridors, des plaintes-labyrinthes, automates hébétés-entêtés, spectres décolorés, arcs-en-fiel désidéralisés, abandonnons inconscients le courant mater-natif d’une joie-tonnerre à la boîte moite et froide d’un bridgecompactreflex, hybride, numérisons l’iris, fixons le subreptice, desséchons la sève, glaçons les étreintes, déroulons sur le pré nos pellicules-follicules, déprisons le réel résiduel, forts de nos perches à selfie, grands par nos exploits miniatures immédiatement partagés, creusons nos fosses crayeuses en amassant des monceaux de sourires virtuels-factices et nous acheminons à pas comptés vers le néant, caméra au poing, chambre noire sous chambre noire, mise en abyme ultime.

« Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. » Que chacun déplie ses émotions, il n’y découvrira que luxure proche, fricassées réchauffées, châtiments-brusques-parfaits, prolongements injonctifs, évanescentes indications, projets ébauchés, contentements débauchés, plans raturés, molles tensions, sottes pensions, hautes scansions, associations d’idées périmées, havres-cadavres, et dans ce tombeau tout beau, ce grimoire jauni-racorni, l’âme n’est plus qu’un fin marque-page, et chacun lit, et chacun tourne, et chacun meurt, blanchi d’élections anticipées, riche d’encarts informatisés, le doigt sur le flash, sans être majeur, une fois les battements dénombrés. Faim de l’histoire. « Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

Friedrich Nietzsche

« Dis-moi, que veux-tu faire plus tard ? Tu te vois comment dans dix, dans vingt, dans trente ans ? N’oublie pas ce que tu as fait ! Assume tes erreurs ! Montre-toi à la hauteur de ton héritage ! Porte comme un devoir sacré la mémoire de ce qui t’a précédé ! Paye pour ce que tu n’as pas dépensé ! Justifie ce que tu n’as pas connu ! Ton silence encourage l’abominable ! Qui ne dit mot consent ! Qui ne dément concède son sang ! » Au déterminisme des choses naturelles nous ajoutons l’humaine concaténation, inique et fictive, et nous ployons sous notre propre faix d’effets rédhibitoires, stupides mulets-diaphanes-bâtés, tout en déplorant simultanément la disparition des hommes libres, blâmables schizophrènes surchargés de rétention mentale, de sérosité sérieuse, magnétiques hydropiques tout comblés de non-amnésie.

« Cet élève doit redoubler. Pourquoi ? Son dossier scolaire l’accable. Ce père est coupable. A-t-il battu son enfant, insulté son ex-femme, cette si singulière entité qui lui soutire cinq cents euros tous les mois et ne daigne pas même lui faire l’aumône d’un gratuit bonjour ? Rien de tout cela : son dernier roman fait périr la mère d’un petit garçon. Meursault sombre. Parce qu’il a tué un Arabe ? Non : parce que sa mère est morte et qu’il est allé au cinéma. Cette femme est folle. Se promène-t-elle toute nue en plein jour, par les rues, les avenues, les boulevards ? L’a-t-on vue lécher les vitrines pour de vrai, à la lettre ? S’amuse-t-elle à réciter cent sourates aux pieds des cathédrales, devant les commissariats, derrière les grilles des collèges ? L’a-t-on surprise, alors, raide et sans ailes, hélant les élans sur les côtes méditerranéennes ? Pire : elle est juive et déconstruit l’idée du devoir de mémoire. Cet homme politique me fait penser à… Ce sportif de génie est le nouveau… On n’avait plus aperçu un tel talent depuis… » La nouveauté se refuse à nous parce que nous sommes incapables de la voir émerger après l’avoir couvée, parce que nos pensées divergentes ont besoin des rapprochements faciles, des raccourcis fallacieux, des clivages concentriques, parce qu’il nous manque la vision pure du cosmique défricheur, parce que pèse hélas sur le bout de notre nez le monocle des conservateurs de musées, parce que nous ne vivons plus que pour tout historiciser.

Nous perdons pied dans ce monde d’aveugles, avançons à tâtons, chutons pour nous relever piteux-vitreux, perdons le sens des réalités, conquérons l’absence alitée, devenons de plein gré consommateurs passifs de ce constant spectacle de nous-mêmes. Entre une balle et sa cible-victime, l’écran des notifications, le prisme enfumé des chaînes d’information, ces opiniâtres immortaliseurs de sifflements, l’encens musqué du risque éternel, le goût du carnage qui fera date en faisant tache, l’exemple à suivre, le mythe moderne, la gaze du schisme, le sacrement profanateur, la terre qui fuit, l’offrande qui saigne, les planantes hagiographies des ennemis publics d’antan, mon nom sur l’affiche, mon trait sur la frise, mon œil-pionnier qui plonge et s’observe lui-même tandis que mon doigt s’oublie sur la gâchette, le flou kaléidoscopico-artistique des FPS, RPG, GTA marqués du sceau fluorescent du PEGI décomplexant, la forme qui se dérobe, le dogme omnivore : l’horreur médiatisée.

Je ne te tue pas. Je t’ai tué. Je te tuerai à l’infini. Ton cri fera ma réputation. Ton sang noircira les livres d’histoire. J’aurai ma place au milieu des Lacenaire et des sans-culottes. Réjouis-toi : tu meurs pour la bonne cause. »