Barbelé

Métal blanc grisâtre, densité 7,8, ductile, malléable.
Tiré à la filière.
Garni de pointes disposées comme les barbes d’un épi.
Fil de fer barbelé.

Un fermier l’inventa. Un fermier des immenses plaines, aux hautes herbes sous le vent. On connaît son nom, Glidden. Pour clôturer ce qu’il voulait clôturer, il en eut l’idée. Puis il conçut une machine pour le fabriquer en série. Et dans le désert d’herbes, de clôtures barbelées en clôtures barbelées, on enferma toujours plus d’animaux désirables, on repoussa toujours plus loin les humains indésirables, à la peau red, et quand les immenses plaines, aux herbes hautes sous le vent, furent barbélisées de toutes parts, on enferma le peu de peaux red qui restait dans le peu d’espace qui restait.

Quarante ans plus tard, première guerre mondiale, tranchées.
Devant ces tranchées une forêt de broussailles, de ronces artificielles, un mélange incroyable, un entrelacement inextricable de barbelés et de fils de fer lisses, fils de fer à sections carrées, barbelés jusqu’à dix neuf picots au mètre, et dans ces fils de fer, ces barbelés, à chaque assaut, on s’empêtre, on se déchiquette, et sur ces fils, ces barbelés, après chaque assaut, demeurent accrochés des agonisants hurlant, des cadavres, des morceaux de cadavres.

Encore une vingtaine d’années, seconde guerre mondiale, camps.
Camps à ciel ouvert, champs barbélisés, prisonniers dans le vent glacial, qui crèvent par centaines chaque jour.
Espaces rectangulaires, rangées de baraquements, double clôture de barbelés électrifiés, miradors tous les quatre-vingts mètres.
A l’intérieur d’autres espaces, d’autres barbelés. Le « petit camp », camp de tentes entouré de barbelés. Et à l’intérieur du petit camp, la « roseraie » : cage entièrement faite de barbelés, y crever de faim, de froid, – 30° la nuit, – 15° le jour. Puis le boyau de barbelés, vers les chambres à gaz, clôturées de barbelés.

De nos jours.
Barbelé « rasoir ». Barbes remplacées par des lames munies d’un cran à chaque pointe, sortes d’hameçons. Elles peuvent êtres giratoires.
Barbelé invisible, robot. Le dispositif Samsung SGR-A1 reconnaît les déplacements d’une forme humaine, fait les sommations et si nécessaire supprime la forme détectée par une rafale de mitrailleuse automatique.

Hier et aujourd’hui, la « frontière brûlante ».
La corde du diable.

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(La « frontière brûlante » : c’est ainsi que Robert Antelme nomme le barbelé dans L’espèce humaine, récit de sa déportation dans les camps de concentration nazis).