À quoi sert la culture ?

Ministère de la culture

Soyons bref et clair, si possible. À quoi sert la culture ? Question mal posée. La culture ne sert à rien (elle n’a pas d’utilité spécifique et n’entre pas dans le processus de production-consommation, comme Arendt l’a facilement montré). Alors, quelle est sa valeur, sa fonction ? Et pourquoi une œuvre d’art, objet par essence inutile, est-elle parfois vendue à des prix si exorbitants ?

Précisément parce qu’elle ne sert à rien, et qu’elle constitue l’expression d’une pensée pure, non calculante, en lutte avec la matière. Il faut donc distinguer l’utilité (qui concerne les objets d’usage), et la fonction, la finalité : l’art tend vers quelque chose, il est ek-statique. Et l’on pourrait appliquer la même description à la culture en général. Par définition, la culture désigne tout ce par quoi l’homme érige son propre monde, cette faculté transcendante qui l’empêche de se satisfaire du simple donné naturel. Un corps humain est une entité naturelle, un corps humain maquillé, vêtu, à la démarche spécifique, est un corps culturel. La culture renvoie au processus de spiritualisation de la matière, à l’humanisation de la nature, en soi comme en dehors de soi. Elle est un mouvement perpétuel vers soi et les autres, elle est ce monde commun qui nous relie et nous abrite, sous la lueur lointaine d’autres mondes. Pas de culture sans partage, sans mise en commun, sans un rapport intime entre acteurs et spectateurs. Il est donc incompréhensible, si ce n’est scandaleux que cette ressource inestimable qui façonne l’image de l’homme à travers le langage des écrivains, l’harmonie des musiciens, le pinceau des peintres ou encore les pas millimétrés des danseurs, il est scandaleux que cette ressource inestimable se retrouve soumise à la vulgarité de politiques plus soucieux de profits pécuniaires que d’enrichissement moral et intellectuel, qui jouent les épiciers quand nous voudrions entrer au théâtre… Il faut être bref :

Gustave Courbet, un artiste libre ?
Tableau : La Rencontre (Gustave Courbet représenté à droite rencontrant Alfred Bruyas et son valet)
  • la culture n’est pas l’instrument de la paix. Elle est cette cohésion nécessaire à la paix, qui doit être intégrée à un dispositif préventif et coopératif.
  • la culture est l’avenir de la politique : les formes culturelles innovantes, participatives, dans lesquelles le public se mêle bien souvent à la performance proposée, nous montrent la voie d’un véritable vivre-ensemble. Entrez au cinéma, à l’opéra, dans une salle de concerts, assistez à quelques spectacles de rue, ou même à un match de football : vous y verrez des individus enthousiastes, unis autour d’un même centre d’intérêt.
  • la culture n’adoucit pas nécessairement les mœurs : bon nombre de personnages sanguinaires étaient éminemment instruits ou cultivés. Et les Nazis se réclamaient d’une Volkskultur. Elle peut mener à tous les excès : élitisme, domination, discrimination, ethnocentrisme. Bien heureusement, nous avons les armes pour combattre ces méfaits : les cultures marginales, les penseurs éclairés, l’influence salvatrice d’autres cultures, puisqu’aucune culture n’est seule, jamais. Jusque dans la création, la raison reste un garde-fou indispensable.
  • le bain culturel peut mener à l’émancipation, au jugement libre et critique, s’il est encadré par ces deux piliers que sont la liberté de penser et de s’exprimer. Démocratiser la culture, c’est la diffuser à une large échelle, mais c’est aussi soutenir les entreprises émergentes, les projets personnels, instaurer des pôles culturels dans chaque quartier, donner aux plus jeunes le goût de l’invention, ou plutôt leur prouver que ce goût est en eux et qu’ils sont en demande, sans le savoir. En tant qu’ancien professeur de théâtre, je ne peux que tenir ce discours qui n’a rien d’utopiste. Les restitutions de fin d’année sont de grands moments de communion. Autour de quoi ? Un texte, quelques accessoires, quelques camarades, puis cet esprit de troupe qui se crée peu à peu. Et bien souvent, je finis par ne plus considérer mes comédiens comme des élèves, mais comme des partenaires de jeu, que je m’applique à faire progresser et qui, en retour, m’apprennent qui je suis, ce que je recherche, et me font, eux aussi, progresser.
  • il ne faut pas nécessairement être cultivé pour apprécier la culture ni créer soi-même. Il n’y a pas de haute et de basse culture. Il y a des artistes. Et il n’est pas rare qu’un élève s’essayant à la libre création soit amené à rechercher des références et des modèles. Ne pas forcer, mais faire naître, accompagner.
  • la culture est un besoin spécifique à l’homme, un besoin de son esprit. Ôtez la culture, il reste la bête. Elle n’est certes pas le remède à tous les maux, mais elle est et doit rester cet espace d’échanges et d’identification aux autres. Et les autres, ce sont les membres du même corps culturel, ce sont aussi les membres d’un corps étranger qu’une simple étreinte rend familier.

Dans ce domaine, les gouvernements et les administrations doivent rester à mi-distance, accompagnateurs bienveillants, mécènes, contrôleurs discrets. Soumettre un projet culturel à la politique d’une ville ou d’un État, c’est pire qu’une faute de goût, c’est une dénaturation culturelle. Comme si l’on essayait de boucher la fissure d’un mur avec la Joconde. N’oublions pas que, dans cet aquarium social où chacun consomme et recherche la rentabilité, la culture nous offre le présent du présent, la contemplation, la création désintéressée.

Laurent de Médicis, un des premiers mécènes

L’heure est grave s’il faut satisfaire aux exigences d’une feuille de route administrative pour être en mesure d’obtenir des subventions. Grave parce que beaucoup de grands artistes sont des iconoclastes, qui n’ont jamais appris ou ont oublié ce que signifie le mot « norme ». Grave parce que cela voudrait dire que l’espace politique cherche à s’insinuer dans les consciences…

Plutôt bref, non ?