Alger et ses fantômes : la fille d’Alger de Jean-Michel Devésa

Jean-Michel Devésa, photo Francesca Brochetta, Ed. Mollat

Dans son précédent roman, Bordeaux la mémoire des pierres, Jean-Michel Devésa se focalisait sur la métropole aquitaine, où se déroulaient et s’entrechoquaient deux épisodes survenus en 1962 et en 2013. Le lecteur pouvait observer l’incroyable différence qui grésille entre deux événements éloignés dans le temps et qui pourtant se répètent. Cette fois-ci, presque tout se passe à Alger, dans une durée ramassée entre le 8 février 1960 et le 3 juillet 1962. Le roman d’Alger s’attaque à cette période dramatique qui se conclut par l’indépendance de l’Algérie et voit la quasi-totalité des Français et des Européens traverser la Méditerranée. Comment la déchirure s’opère-t-elle ? Comment le destin tranche-t-il ? Devésa a l’honnêteté de ne pas cacher les soubresauts et les atrocités qui se concluent par l’exode massif final. Il use avant tout de la fiction propre au romancier en suivant pas à pas une jeune femme, Hélène Samia Lapérade, à la double appartenance, sa mère est française et son père algérien. Le romancier fait preuve d’invention et de finesse : on peut suivre le cours tortueux et désastreux des événements en compagnie de cette jeune femme qui officie dans un petit bordel. Le lieu et la sexualité tarifée ne sont pas présentés sous un angle sordide ni misérable. Tout au contraire, le lupanar est comme un contrepoint pour ainsi dire chaleureux au séisme politique et à la rupture historique. Le phénomène peut paraître surprenant, la maison close devient le meilleur poste d’observation des déchaînements de violence aux alentours. Ce havre de paix néanmoins sera à son tour gangréné et liquidé.

La fracture ouverte dans la personnalité de la jeune femme, ses désirs érotiques ou amoureux, ses états d’âme douloureux et contrastés, ses relations tendres et tendues avec la proxénète Raymond Rossi ; la transcription phonétique de phrases ou de fragments de chansons en arabe ; la reconstitution minutieuse du paysage urbain ; la résurrection de maints objets du quotidien ; l’indication discrète des enjeux, des supputations et des calculs des uns et des autres ; ce sont toutes ces touches qui peignent le tableau animé et émouvant du passage insensible et brutal d’une Algérie française à une Algérie qui se veut arabe et musulmane. Il faut ajouter à tout cela le filtre autobiographique : Jean-Michel Devésa est né à Alger le 14 juillet 1956. Un peu à la manière d’Aragon, il distille et métamorphose, dans la trame dense de cette recomposition imaginaire et réelle, de rares souvenirs d’enfance et quelques éléments tirés des récits familiaux.

Quand le romancier prend la parole, il peut nous faire mieux sentir et palper certaines durées traitées habituellement par des historiens patentés. À cet égard, il faudrait rapprocher la démarche de Jean-Michel Devésa de celle du psychanalyste Daniel Sibony qui dans son roman délibérément autobiographique, Marrakech, le départ, combine les deux romans urbains du natif d’Alger. Daniel Sibony, né à Marrakech en 1942, quitte la ville rouge pour Paris en 1955. Il faut rappeler que ce départ s’inscrit dans l’exode massif de la communauté juive de Marrakech et de tous les juifs du Maroc. Le narrateur de Marrakech, le départ rapporte l’une à l’autre deux durées, celle de son enfance et celle de son retour au pays natal, dans les années 2000, à titre de simple touriste.

Les germes autobiographiques, quand ils ensemencent un roman, peuvent nous tenir au plus près des gens qui ont vécu des événements dont la teneur est rarement rendue par les journaux et les livres d’histoire. La liberté d’esprit, la délicatesse et la fidélité à l’enfance semblent les vertus premières du romancier du monde et de soi-même.

Jean-Michel Devésa, Une fille d’Alger, Bordeaux, Mollat, mars 2018, 143 p., 20 €