A l’origine : Pays natal (1/16)

(DR)

J‘écris à la verticale comme sur un monument aux morts
(Joël Baqué, La mer c’est rien du tout).

Les immeubles n’avaient pas changé, ni la largeur des trottoirs, mais à cette époque la lumière était différente et quelque chose d’autre flottait dans l’air… (Patrick Modiano, Rue des Boutiques Obscures).

À l’origine, il y avait mon envie de retourner sur les lieux de mon enfance, de ma jeunesse et de les photographier. Plus de trente ans plus tard. Je suis né à Amiens en mille-neuf-cent-soixante-cinq, j’y ai grandi, dans une maison que mes parents avait achetée peu avant ma naissance. Je passais l’essentiel de mes vacances (Toussaint, Pâques, vacances d’été) dans un village du Vimeu, situé à quelques kilomètres de la mer (ce qu’on appelle la Côte d’Opale), village où ma grand-mère habitait les trois-quarts de l’année. L’essentiel de ma vie se déroulait sur une frange de terre large de quatre-vingt kilomètres.

Je savais à l’avance qu’il me serait impossible de photographier ces endroits comme ceux qu’on découvre au cours d’un voyage et auxquels aucune histoire ne nous lie : je connais ces lieux par cœur, je ne peux pas ignorer les strates de souvenirs qui adhérent à la glèbe. En les arpentant, durant l’été deux-mille-dix-sept, j’ai été frappé par une étrange permanence : ces paysages avaient peu changé et j’ai vite compris que cette persistance topographique n’était qu’un cache-misère : presque tous ceux que j’aimais (et les autres aussi) sont morts. Le caveau familial est situé dans le village de mes anciennes vacances. C’est là que reposent ma grand-mère Claire, mon père, ma mère. Il y aussi d’autres cadavres dans cette sépulture, des gens que je n’ai jamais connus, des morts professionnels. C’est un beau tombeau qui regroupe trois familles. Il y a encore quelques places vacantes à l’intérieur. Si, demain, il devait m’arriver malheur, je serais le bienvenu. Il semble que mes aïeux aient davantage pensé aux défunts qu’aux vivants.

J’ai donc photographié ces lieux, désormais vidés de leurs anciens occupants. J’ai travaillé avec méthode, avec toute la neutralité dont j’étais capable, désireux d’éviter le pathos superflu (le « pathétisme » : maladie infantile de la photographie). J’ai réalisé mes images avec un objectif 35mm acheté pour l’occasion, cherchant par là à éviter certains de mes « tics » de prise de vue. Le 35 mm est un grand angle qui m’obligeait à m’éloigner de mon sujet et qui me permettait de faire entrer plus d’espace dans l’image. Contrairement à mon habitude, les photographies ont été retravaillées, principalement la chromie. Je désirais obtenir une gamme colorée pouvant évoquer celle des anciens photochromes. J’emploie à dessein le verbe « évoquer » : il ne s’agissait pas de singer cet ancien procédé mais de déréaliser les lieux : puisque mon pays natal était totalement dépeuplé, les paysages devaient se résumer à de simples images coloriées, à des surfaces en deux dimensions, à des cartes postales « spectrales ».

À qui allais-je les envoyer ? Aux morts. À mes morts. En travaillant, je pensais parfois à Julien Davenne, le personnage principal de La chambre verte. Je dois cependant avouer que certains de ces « morts » sont encore vivants. Simplement, ils sont définitivement sortis de ma vie. Peut-être me liront-ils ?

Ces images, je le devinais, devaient être associées à un texte. Quand je me promenais avec mon appareil, j’en ignorais bien sûr la teneur exacte et je n’imaginais pas précisément la forme qu’il pourrait prendre. Les mots sont venus après, avec difficulté. J’ai toujours aimé associer la photographie et l’écriture. Avant même de réaliser des images, j’avais le sentiment que les deux devaient fonctionner ensemble. Ici, le texte permet simplement d’associer mes souvenirs aux photographies, et donc aux paysages. C’est lui qui, je l’espère, confère aux images la profondeur dont elles sont, volontairement, dépourvues. Parfois, ce sont les lieux qui ont déterminé les souvenirs (et par conséquent les mots), ailleurs c’est l’inverse. Les images, quant à elles,  évitent d’inutiles descriptions. Échanges de bons procédés en quelque sorte…

Parallèlement à tout cela, j’ai fouillé dans ce qui me reste des archives photographiques de mon père : essentiellement des diapositives de format 6×6, fixées sous verre par ses soins. Il pratiquait la photo en amateur, avait un regard mais, s’y consacrant trop peu, l’appareil, petit à petit, était devenu un moyen de réaliser des images de vacances sans intérêt (une collection de monuments, d’églises, de paysages qui ne m’évoquent à peu près rien) ; peu d’instantanés également : si portrait il y a, ils sont souvent posés. Certains sont touchants, d’autre franchement drôles. Ainsi certaines images où je figure en compagnie de ma mère, conçues comme des « allégories » de l’amour filial. Ma génitrice ignorant jusqu’au sens des mots « amour » ou « tendresse », il est bien sûr préférable d’en rire, puis de s’interroger : bêtise crasse de mon père (dont je doute) ?, cécité volontaire ?, désir de construire de toutes pièces, le temps d’un cliché (le terme s’impose), une réalité familiale acceptable, conforme à ses désirs et à ses représentations (c’est-à-dire une fiction) ? Difficile de décider, surtout rétrospectivement. Je n’ai jamais eu l’occasion d’en parler avec lui de son vivant. Je songe parfois que, s’il avait vécu en deux-mille-dix-huit, il aurait peut-être aimé poster sur les réseaux sociaux ces images de bonheur artificiel, comme on en voit défiler par dizaines aujourd’hui sur les écrans.

Sur la vingtaine de diapos en ma possession, on ne me voit jamais en compagnie de mon père. Et pour cause : il est toujours derrière l’appareil (il faudrait écrire – à l’instar de Clément Chéroux – une histoire de la photographie centrée, non pas sur l’image, mais sur la présence fantomale du photographe).

Et puis j’ai trouvé cette photo dont j’ignorais l’existence. Elle était datée : été 70. Mon père a donc quarante-sept ans et j’en ai à peine cinq. L’image a été réalisée avec le 6×6 qu’il utilisait à l’époque. Elle semble avoir été prise dans le jardin de ma grand-mère – à cette époque les hautes herbes n’étaient pas encore domestiquées. Étrangement, mon père est habillé d’un polo et d’un pantalon de ville, vêtements qu’il portait rarement à la campagne. Il a cette position caractéristique, vaguement nonchalante (lui qui l’était si peu), que je reconnaitrais entre mille, surtout la posture du bras, l’abandon de la main, tenant entre le majeur et l’index l’inévitable cigarette. Il avait de très belles mains, longues et fines, presque féminines, malgré les nombreuses activités manuelles qu’il aimait pratiquer.

Sur les très rares images où il apparaît (de sa jeunesse à sa mort), je suis à chaque fois frappé par sa beauté et par cette sorte d’élégance naturelle que les désastreux goûts vestimentaires de ma mère ne parvenaient pas à dissimuler entièrement.

La photo est légèrement floue (le photographe a sûrement bougé). Le photographe ? Qui est derrière l’appareil ? Ma mère ? Mon frère ? Ma grand-mère ? Un(e) ami(e) ? (mes parents avaient peu d’amis et vivaient comme des sauvages). Je l’ignore. Est-ce une demande de mon père (« Tiens, prends-moi en photo avec Laurent ! ») ? Est-ce une initiative personnelle du/de la photographe ? C’est en tout cas un instantané (chose rare, je l’ai dit). La réussite de l’image est-elle due à une « pose » qui aurait, heureusement, « mal tourné », est-elle absolument fortuite ? Compétence de la personne derrière la caméra ou hasard propice ? Les deux ? Impossible de décider.

Nos deux visages se rencontrent dans le même axe, chacun se tournant vers l’autre, simultanément, dans un curieux contrapposto. Il semble que mon attention soit attirée par quelque chose se situant hors-champ. Étrange attention si on considère les deux virgules horizontales qui me tiennent lieu de regard. Peut-être mes yeux sont-ils fermés, comme dans ces photos « ratées » ou un clignement de paupière donne au modèle une expression tantôt ridicule, tantôt inquiétante. Quant à mon père, pareillement, nul regard visible mais une autre virgule, plus fine, presque masquée par l’arcade sourcilière. Et pourtant, malgré nos yeux « aveugles », cette impression de complicité qui m’est précieuse ; échange de sourires – très spontané et enfantin pour moi, plus « maîtrisé » et aussi plus las chez mon père.

J’aime croire que cette photographie porte en elle la trace d’une vérité (seule relation possible à la vérité : la croyance ?). Vérité du lien qui nous unissait, qui me protégeait – parfois – de la versatilité maladive, de la folie de ma mère et qui me structurait tant bien que mal, me permettant, simplement, de grandir. Moi, le petit garçon turbulent, fragile, trop sensible. Lui, mon père-mère. J’ai voulu que ce soit cette image qui inaugure ce retour au pays natal. C’est d’ailleurs la seule qui soit baignée par cette illusion de la présence que la photographie permet. Les autres, les miennes, seront vides.

Je remercie Jean-Philippe Cazier et l’équipe de Diacritik qui me font confiance pour la seconde fois.

(DR)