Entre turquerie et fantasme d’effacement : enquête musicale par temps de révolution (Emmanuel Dongala)

Emmanuel Dongala

« Il ôta ses chaussures, posa ses pieds sur la tablette et cala confortablement son dos dans le fauteuil, ouvrit le livre qu’il avait toujours entre ses mains et attaqua la première phrase. Il avait le culte des premières phrases, elles étaient pour lui la porte qui permettait d’entrer dans l’univers que proposait l’auteur » (p. 115).
Ôtons donc nos chaussures, posons nos pieds sur la tablette, calons-nous confortablement dans le fauteuil et entrons doucement par la porte d’entrée : « L’archer, porté par les dernières notes arpégées du rondo final, resta suspendu un moment au-dessus du violon – le temps d’un demi-soupir – puis attaqua allegro spiritoso la coda du dernier mouvement en un éblouissant jeu de démanchés et de cadences bariolées dont les derniers trilles suraigus se perdirent dans le tutti de l’orchestre et les applaudissements de l’auditoire qui, en apnée jusque-là, n’en pouvait plus de se retenir » (p. 11).

L’archer dont le rythme et le jeu modèlent la première phrase, c’est le jeune George Bridgetower, neuf ans, tout juste venu du château d’Eisenstadt pour se produire à Paris, aux premiers jours de l’année 1789. Le jeune prodige est accueilli de manière triomphale dans les salons parisiens, lui ainsi que son père, né à la Barbade, qui se plaît à se draper dans des soieries chamarrées, à porter de larges turbans, et à se faire passer pour un Prince d’Abyssinie. Tout plutôt que d’être confondu avec un esclave. Tout, surtout, pour faire oublier qu’il vient lui-même des plantations. Se noue en quelques regards l’intérêt de l’intrigue, cette étrange relation entre un père – Frederick de Augustus –, fantasque, beau-parleur, mondain, joueur, et son jeune fils qui grandit de cour en cour, à travers les salons et les concerts privés, navigant entre les langues et vivant dans la fascination d’un père qu’il adore et dont les parures l’émerveillent. Élève de Haydn, le jeune George Bridgetower se produit de scène en scène, reçoit les félicitations des plus grands, et trotte, aux côtés de son père, dans son ombre. Il ne s’en émancipe pleinement que dans le jeu, dont les descriptions sont à chaque fois des pauses dans le récit, à l’image de la respiration et du plaisir du jeune garçon.

Politique de l’histoire : sur une amnésie

Seulement voilà : qui se souvient encore aujourd’hui de George Bridgetower ? Du premier violon de l’orchestre du Prince de Galles, de l’ami intime de Beethoven, du dédicataire originaire de la « Sonate à Kreutzer » avant qu’une brouille entre les deux hommes ne viennent remplacer le nom du jeune métis ? Personne.

C’est bien le pari d’Emmanuel Dongala avec ce nouveau roman : écrire une histoire oubliée. Faire œuvre d’archive. Documenter l’élite noire européenne. Rendre visible une minorité. Militer pour interroger une histoire sociale et intellectuelle que l’on aurait trop tendance à vouloir lisse et uniforme. Or, le voyage auquel nous convie Emmanuel Dongala est bien celui d’un réexamen de l’histoire européenne : à travers les différentes cours que traverse ce couple du père et du fils, c’est à chaque fois la présence noire dans les salons qui est soulignée. Angelo Soliman, l’ami de Joseph II, qui finira tragiquement empaillé dans un musée. Saint George, coqueluche de Paris, amateur de musique, fine lame, à qui l’on refusera finalement de laisser la direction de l’Opéra parce qu’il est noir. Alexandre Dumas, mulâtre, au début de sa carrière de mousquetaire, en rupture de ban. « Décoloniser l’esprit » si l’on peut dire, pour reprendre l’essai de Ngugi Wa Thiong’o, c’est d’abord décoloniser l’histoire et les mémoires. C’est à cette large entreprise de résurrection des oubliés de l’histoire que s’attache Emmanuel Dongala, autour de la figure de ce jeune violoniste de talent. L’auteur a toujours eu une prédilection pour les petites gens, les voix du peuple, que ce soient les femmes casseuses de pierre qui mènent une révolte citoyenne dans Photo de groupe au bord du fleuve (2010), ou les adolescents pendant la guerre civile dans Johnny Chien Méchant (2002). Mais c’est ici d’une fresque historique dont il s’agit et l’auteur relate, dans une intéressante page de remerciements, les étapes de son enquête. Le romancier se fait alors archiviste, investiguant, cherchant, reconstituant à partir de bribes. Précisément, une grande originalité du roman est la place accordée aux documents, insérés dans le texte tels des preuves à l’appui du récit – en faveur du talent de Bridgetower tout autant qu’à la charge de notre propre amnésie collective. Ce sont tour à tour des fragments de La chronique de Paris, des frontispices d’ouvrages, des extraits de gazettes, voire mêmes des tableaux qui trouvent leur place dans le texte, pour en faire un matériau composite, lui-même bigarré, à l’image des parures de Frederick de Augustus.

Frappé à coup de livre

« — Ne te fais pas d’illusions sur ce que tu es. Une marchandise, un bien immobilier. Tu ferais bien de lire ce livre pour comprendre !
Dans un mouvement de colère incontrôlée, il lança l’ouvrage en direction de George qui n’eut pas le temps d’esquiver ; l’objet le frappa en plein visage et son nez se mit à saigner. Stupéfait, il ne peut que pleurer. Le livre comme par hasard tomba en s’ouvrant sur le frontispice et la première page : » (p. 232)

Hautement symbolique, cette scène signe la rupture entre les deux hommes. George, toujours habillé à l’européenne depuis sa plus tendre enfance, n’a eu de cesse de s’intégrer dans les cours qu’il a fréquentées. Poussé par son père, il tend à s’invisibiliser, se rendre incolore – à l’instar de l’étrange rêve de l’homme invisible, de Ralph Ellison. Par un mouvement symétrique et complémentaire, Augustus, son père, a toujours joué la carte de la bigarrure, du déguisement, de l’exotisme, jouant la turquerie que l’on attendait de lui pour être sûr de se distinguer des esclaves. Or ce couple ne fonctionne plus : ni la turquerie exotique ni le fantasme d’effacement.

C’est la mort de ces deux aspirations antithétiques qui se joue ici – ainsi que la naissance d’une conscience politique dans l’expérience du racisme. Augustus se souvient alors de son ami Saint-George, et de la « barrière invisible qu’il ne pouvait dépasser à cause de la couleur de son épiderme » (p. 126). Tandis que son fils ne rêve que de devenir blanc, c’est la gravure d’un homme noir – celle d’Olaudah Equiano –, qui l’atteint de plein fouet au visage, le marquant jusqu’au sang pour lui rappeler sa condition. Cet unique geste violent du père à l’égard du fils reproduit la violence, expérimentée dans la chair, de la ségrégation, du racialisme, de l’esclavagisme de la fin du XVIIIe siècle européen par ailleurs pétri d’idéaux égalitaires et libéraux. Le sang vient brutalement faire taire les fantasmes d’assimilation évoqués par le fils, aveuglé, « ébloui » peut-être pour reprendre la théorie de Joseph Tonda dans L’impérialisme postcolonial, Critique de la société des éblouissements. L’obsession de la couleur – le noir et le blanc bien sûr, auquel il faut rajouter le rouge du sang versé – traverse tout le roman qui raconte en réalité l’éveil d’une conscience politique.

Le père expérimente en effet les différences de traitement des Noirs en France et en Angleterre. Ainsi commente-t-il la posture d’un Dumas ou d’un Saint-Georges, qui aspirent à « disparaître » dans la masse à l’instar de son propre fils : « Il comprit alors pourquoi une telle littérature, une littérature de combat résolument antiesclavagiste faite de témoignages, de protestations et de revendications, n’existait pas en France. Elle ne pouvait venir de personnages de leur sorte dont toute l’entreprise consistait à devenir aussi français que les Français de France, à oublier et faire oublier leurs racines pour finalement essayer de se fondre, incolores, dans une société où il n’y avait aucune place pour leur singularité » (p. 228)

À la suite des nombreuses vexations qu’il subit, Frederick de Augustus adhère en effet à la Society for the Effective Abolition of the Slave Trade. Il lit tout ce qui lui passe entre les mains, il s’engage politiquement – tandis que son fils suit un mouvement inverse, d’adhésion franche et entière à la société qui l’accueille et le célèbre. Ces parcours opposés signalent également l’émancipation du fils par rapport au père, qui se détache de cet excentrique devenu encombrant. Toute en finesse, le portrait de ces deux hommes, se construisant dans des rapports complexes aux multiples sociétés européennes qu’ils côtoient, rend compte avec subtilité de la situation des Noirs et métis dans l’Europe de la fin du XVIIe siècle, au moment où Jefferson milite pour la liberté tandis qu’il est lui-même maître esclavagiste. L’on voit bien à quel point les prolongements politiques dessinés par Emmanuel Dongala résonnent particulièrement aujourd’hui. Ainsi de cette interrogation du jeune garçon : « Mais alors, lui qui était un demi-Noir, qu’allait-il bien pourvoir devenir ? » (p. 327).

Sonate révolutionnaire

L’intense amitié qui le lie à Beethoven, les longues descriptions de leurs balades communes, de la sidération du public lors de leurs concerts, de leur passion – en définitive – pour leur art : le parcours du jeune Bridgetower, à travers sa lente prise de conscience politique, est tout entier dédié à la musique. Elle porte l’écriture d’Emmanuel Dongala qui entrelace finement la vie des salons, des débats tout en contrastes qui initient et qui suivent la période révolutionnaire, et singulièrement de la place de l’élite noire en Europe, à un amour inconditionnel porté à la musique, à l’étude, au travail incessamment repris, aux répétitions solitaires.

Emmanuel Dongala se plaît en effet à présenter une galerie de personnages faisant leur entrée dans les salons, notamment chez l’incontournable marquise de Montesson. Se succèdent ainsi Condorcet en pamphlétaire virulent, Jefferson accompagné de son esclave, Olympe de Gouges qui rédige une pièce condamnant la traite (Zamore et Mirza ou l’affreux naufrage, sur lequel Frederick porte un jugement contrasté), Louise de Keralio ou encore Etta Palm présentant Sur l’injustice des lois en faveur des hommes, aux dépens des femmes.

La révolution éclate au milieu de cette effervescence, sans que la condition des Noirs ait été améliorée ou la traite été remise en cause longuement, puisque bientôt Bonaparte fait son apparition et légalise à nouveau le commerce d’esclaves.

Ce goût du document, depuis le portrait de George Bridgetower en passant par les reproductions de gazettes musicales ou encore la très émouvante dédicace originale de Beethoven à George, ce plaisir de la reconstitution historique et du jeu avec l’archive font de La Sonate à Bridgetower un roman particulièrement intéressant, détournant les trames de l’histoire officielle, en faisant entendre les notes oubliés d’une sonate révolutionnaire.

Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower (Sonata mulattica), éditions Actes Sud, janvier 2017, 336 p., 22 € 50 — Lire un extrait en pdf