Blade Runner 2049 : La vérité d’un film

Blade Runner 2049 : la question de Philip K. Dick, donc, subsiste. Et elle consiste peut-être à savoir où a lieu ce qui s’expose à l’écran sous le regard de Denis Villeneuve. Un esprit chagrin répondrait évidemment que l’intrigue se situe à Los Angeles, montrant ce qu’il en reste dans le brouillard de l’ennui. D’abord le lieu est désigné selon le terme d’une Cité, comme si la metropolis s’était vidée de son âme pour ne laisser qu’une architecture. Il en va comme si la Cité, grecque, dans son organisation sociale, ne laissait plus rien d’autre que des monuments archéologiques sans âme, au bénéfice d’un pouvoir, aristocratique en son principe. Une aristocratie de « Droit divin », la Wallace Corporation avec quelques êtres supérieurement maléfiques, diaboliques, pour en asseoir la domination.

Dieu a en effet, comme on sait, besoin d’une armée infernale pour poursuivre son programme éternel. L’enfer a sa raison. Mais insistons un peu. Où disions-nous que se produit ce film ? De quel côté bascule l’esprit dans un monde futur absolument noir ? Y dominent les restes, les archives d’une civilisation qui s’incarne en un seul, un homme fou, malade de lui-même, isolé dans sa forteresse : un Dieu qui a condamné toute l’humanité à se ranger à son service, à plier sous son pouvoir, non plus comme un Léviathan dont la force garantirait la sécurité de tous mais en une divinité solitaire qui trouve dans l’insécurité son arme absolue, sa puissance et son règne solipsiste. L’insécurité est, me semble-t-il, la thématique essentielle de ce Blade Runner 2049. Elle est le ressort du gouvernement des âmes.

La troisième méditation de Descartes, celle qui insistait sur l’existence nécessaire d’un Dieu parfait, on la voit dérailler dans le monde en engendrant partout autour d’elle l’imperfection. Mais si on peut déplier ainsi le topos de l’intrigue, subsiste toujours la question initiale. Où donc a basculé l’âme que je viens d’évoquer ? Quid de l’esprit ? Vers quel versant a-t-il pris corps tant il est vrai que le cinéma est une incarnation et se doit de nous montrer l’invisible devenir réel ? Impossible de trouver trace d’esprit quand l’espace n’est plus qu’une hécatombe noire et quand les hommes eux-mêmes ne sont plus que les jouets d’un Dieu qui semble devoir maintenir son éternité par la mort des êtres autour de lui. Et cela est vrai même des machines qu’il va programmer « pour la mort », pourchassant les quelques rares Blades runners issus d’une série qui avaient échappé à sa programmation, à cette mort programmée, évadée du premier film de Ridley Scott. Où donc par conséquent trouver un peu d’esprit ? Où, dans un film long de trois heures qui donne sur un monde désert, des espaces déconnectés, vides, des entrepôts désaffectés, sans âme qui vive, sans dialogue pour ainsi dire ?

Là, le bois lui-même est devenu sec ! Bois mort, dur, indestructible, lieu d’une mémoire qu’on ne peut raviver. Et les mégapoles démesurées sont elles-mêmes habitées par des passants vides, des corps mécanisés, des corps lobotomisés, des zombis dont plus aucune question ne surgit. On peut alors en effet s’ennuyer de ne rencontrer nulle âme qui vive. Et, par conséquent, regarder son voisin de fauteuil avant de sortir de la salle. Il se pourrait en effet que rien n’ait eu lieu, pas même le lieu ! Comme s’il ne pouvait rien se passer d’effectif dans un tel espace. Ennui visible, à la sortie de la projection, de celui qui s’attendait à une réflexion profonde ou à une action superficielle.

Alors reconnaissons : il ne se produit aucun événement remarquable dans un régime de surveillance électronique qui interdit la moindre pensée, googelisée, gogolisée. Le son lui-même est comme absorbé par la bruitance du vide. On entend assez mal ce qui se dit. Règne le bruit d’une casserole en ébullition témoignant du régime de choses minimales au sein d’une lande immense. Le mixage des dialogues est au bord du murmure. Parce qu’il n’y a plus rien à se dire et que les faux chiens comme les moutons électriques ont plus de raison de communiquer que les hommes dont on voit les enfants remis au travail, sous le joug de l’esclavage. Et il n’y a de la sorte rien à attendre et à entendre dans ce monde réduit au silence du travail, du recyclage, du déchet à épuiser encore et encore. La déchetterie est le pendant ou le jouet d’un Dieu infâme, néolibéral. Et c’est dans la noirceur de ce vide, de cet espace mort de bois sec et de béton que pourtant renait la vie, notamment une feuille dans le sable.

Le miracle n’est pas dans une feuille dont on sent bien qu’elle n’est qu’un artefact, le résultat d’un usinage qui nous échappe. Il faut cependant croire à un miracle. Tel est le mot de l’androïde qu’un « blade runner » nommé K est venu tuer : un blade runner K dans un monde Kafkaïen. K jeté comme entre « Philip » et « Dick » et qui pourrait être comme le frère de Kafka. De quel miracle est-il alors question ? On dira que le miracle n’est plus attendu de ce qui advient dans des corps naturels. Il n’y a pour ainsi dire plus rien à attendre de la vie organique, des hommes vivants encore ici. 2049 est bien le moment de la mort de l’homme et il est possible en effet que nous n’en sommes plus très loin nous-mêmes dans un monde asservi par la Dette et le marché. Où voyons-nous encore des hommes ? La révolution ne sera plus, semble-t-il, celle de l’homme révolté. Camus, c’est encore (ou déjà) d’un autre âge et même l’hypothèse communiste chercherait en vain ses héros. Il n’y a plus d’âme ! Point final, pourrait-on supposer en attendant le mot fin. Mais reste son ombre encore active dans l’espace numérique. C’est là le deuxième élément du film, la « révolution numérique ».

Voici que nous voyons partout des images, des affiches dans les affiches, des hologrammes, tandis que les corps tombent comme d’un sac en plastique. Les corps sont mous, flasques. Ils ont perdu leur chair, baignent dans un liquide amniotique fade. L’esprit est ailleurs. Il est dans une survivance qui n’est plus celle des corps. Il a versé dans l’image. L’âme dans sa part la plus volatile est entrée dans les nombres et a abandonné les hommes qui n’ont plus rien à promettre. C’est dur, mais c’est presque un constat de ce que nous vivons dans un monde dont le soleil n’est pas encore un « soleil vert », mais pas loin de cette destruction généralisée de la planète, de son climat, de sa vie. Alors dans les caves obscures, dans les ruelles profondes, au sommet de vieux hôtels d’une Manhattan – ou, sans doute mieux, Las Vegas – atomisée, ionisée, restent des bouteilles, des marques, des affiches, des spectacles holographiques que seuls pourront encore contempler les machines, les robots qui s’en foutent du taux de radiation de la ville. Rick Deckard (Harrison Ford), comme dans une première méditation métaphysique, nous y attend en compagnie de ses rêves dont il ne doute plus un instant. La vie survit ici sur un mode numérique. C’est triste, c’est noir, mais c’est peut-être ce qui nous attend de par notre propre faute. Version noire de Calderon.

Je reviens à la question « où ? ». Où se passe le film ? Dans quoi verse-t-il encore une infime substance capable de devenir sujet ? On répondra qu’il n’y a plus de vie autre, de promesse autre que celle de l’image, l’image virtuelle. Le rapport avec l’image est la seule ontologie subsistante dans un monde en décrépitude. Et la sexualité elle-même y survit autrement que comme reproduction. A l’intérieur des hologrammes, des images, celles des prostituées, ou encore dans la silhouette d’Elvis Presley… une belle chanson… La beauté, la perfection des corps s’est transsubstantiée dans l’image. Les hommes ne savent plus aimer. Ce sont seulement les images qui deviennent affectives. Et voici que dans ce film sombre s’élèvent encore des instants de lumière, d’amour pour une belle jeune femme. Si 2049 nous survit, il laissera une scène d’anthologie. Celle de l’’incarnation de l’image dans un morphing surprenant quand la jouissance sexuelle donne au simulacre le pouvoir de s’incarner sous le corps d’une prostituée, elle-même androïde. K aime une image et cette image est un ange qui ne demande qu’à prendre corps en faisant appel à une call girl elle-même cybernétique.

Et c’est ce miracle de l’éternité, anesthésiée dans le bain de l’image, que le pouvoir d’un Dieu absurde cherche à prendre en chasse, à détruire pour que ne restent au monde que des aveugles, des hommes sans vue, édentés, au sexe amolli. Il s’agit pour ceux-là de détruire ce qui échappe encore à la décrépitude, les derniers résistants qui ont trouvé refuge dans l’image, la seule chose qui puisse encore tenir debout par elle-même, former le pari d’articuler l’esprit et la matière sous un peu de grâce. C’était là le dernier aspect sur lequel se refermera ce film, avec pour seule alternative un peu de lumière, des images interdites aux moins de 18 ans dans certains pays, ne sait-on jamais. Alors chassant de telles images définitivement, reste la noirceur d’un monde mangé par une divinité odieuse, propre et libérale seulement avec elle-même. On peut donc repartir de là outré avec la certitude qu’il n’y  a rien eu pour nous les hommes. Mais c’est parce que le vide, les statues humaines que nous sommes en train de devenir n’étaient pas le motif du film de Villeneuve, lequel n’a eu d’autre désir que de suivre les implants de l’image dans la sphère de l’esprit. Demeure par conséquent la création d’un peu de rêve. Avec K, anonyme, pour y parvenir et qui est prêt à mourir afin de sauver une image incarnée.

L’image de la belle compagne, de la plantureuse poupée domestique, détruite, K lui-même attend, contre les hommes de Dieu déjà condamnés, la résurrection des hologrammes, la venue d’une mémoire digitale. Nouvelle utopie dans un monde dont les lieux s’effacent l’un après l’autre pour devenir irrespirables. Et cela, c’est sans doute absolument vrai !

Blade Runner 2049. Réalisation : Denis Villeneuve. Scénario : Michael Green et Hampton Fancher. 2017. Avec : Ryan Gosling, Harrison Ford, Jared Leto, Ana de Armas, Sylvia Hoeks, Robin Wright, Dave Bautista, Mackenzie Davis…

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