Avec la Catalogne

 

(DR)

Ce que l’on voit des images qui proviennent de Catalogne, c’est la violence policière, la violence d’un Etat dont la logique politique est une logique policière. Ces images montrent avec évidence que la police ne protège pas le peuple, elle protège un Etat dont la politique nécessite les coups de matraques, les coups de pieds, de poings, la violence aveugle des « forces de l’ordre ».

Ce que l’on voit, c’est que cette violence est sans but, sans logique autre que sa propre violence : frapper n’importe qui, n’importe comment, n’importe où, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des coups au thorax, aux jambes, sur les crânes, des coups de bottes en pleine figure, des coups de matraques frénétiques, mécaniques, dont la violence échappe même à celui qui l’exerce pour devenir une sorte de pulsion, l’accélération délirante d’un geste qui n’est plus que celui d’une machine qui s’emballe : frapper, frapper, frapper.

Ces coups sont le geste d’un pouvoir qui a peur et n’a rien d’autre à proposer, in fine, que la violence.

Ces coups sont portés contre des gens qui, eux, ne commettent aucune violence, qui sont assis, font la queue, attendent, expriment une intention, réalisent une action qui n’implique aucun crime, aucune mise à mort, aucun vol. Face à la violence policière, ces gens n’ont que leur corps, n’ont pas d’armes, ne portent pas de coups. Face à la violence policière, ils sont démunis, n’ont recours à aucun des moyens habituels ou faciles de la violence. Ils exposent leurs corps, ils lèvent leurs bras, ils exposent leurs mains nues pour montrer qu’ils n’ont pas d’armes, pour montrer que ceux qui ont des armes et qui frappent ce sont les policiers, mais surtout pour affirmer qu’ils sont uniquement des corps exposés, nus, sans défense, fragiles, pacifiques.

Ceux qui font couler le sang, ceux qui blessent, ce sont les policiers. Ce que l’on voit de manière évidente sur les images, c’est que le peuple rassemblé dans les rues est infiniment plus nombreux que les policiers. Pourtant ce peuple ne se livre à aucune violence contre les policiers alors qu’il pourrait s’en saisir et les frapper à leur tour pour que cesse le pouvoir violent de la police et de l’Etat. Il pourrait s’en saisir et les massacrer, mais il ne le fait pas. Il suffirait que ce peuple se révolte contre cette violence pour que celle-ci cesse.

Ce que l’on voit, c’est que ce peuple respecte les vies qui sont en face, respecte non pas les policiers en tant que tels mais les vies de ceux qui, casqués, bottés, armés, harnachés comme des soldats, les frappent et nient pourtant la vie du peuple, des individus pacifiques qui, au sein de la violence qu’ils subissent, persistent dans la non-violence.

D’un côté un pouvoir qui nie la vie, de l’autre un peuple qui affirme la vie.

Il n’est plus question de s’interroger sur la pertinence ou non du vote de ce dimanche 1er octobre, sur celle de la question de l’indépendance. Les images qui sont diffusées de ce qui se passe en Catalogne aujourd’hui montrent qu’il s’agit d’autre chose. Il ne s’agit plus d’être pour ou contre l’indépendance de la Catalogne mais pour ou contre un pouvoir qui n’a que la violence policière comme moyen et horizon politiques, un pouvoir qui dépossède le peuple du politique et transforme le politique en gestion violente des relations sociales, et finalement en guerre.

Ces violences ne sont pas la résurgence d’un vieux fond franquiste avec lequel la droite espagnole n’aurait pas rompu, même si le parti du président du gouvernement espagnol actuel a été fondé par un ancien ministre franquiste. Ces violences sont, de manière plus large, le mode actuel du pouvoir tel qu’il s’exerce à travers l’Europe. Ce pouvoir se révèle de manière manifeste aujourd’hui en Catalogne comme il se révèle quotidiennement depuis des mois et des années contre les migrants ou contre les contestations dans la rue en France. L’état d’urgence en France, la criminalisation de la contestation, la chasse incessante aux migrants, les coups de matraques en Catalogne sont une même politique, une même policiarisation du politique, une même violence politique aveugle, inhumaine, négatrice de la vie, de l’autonomie des existences et de la pensée.

A-t-on suffisamment remarqué que face à cette violence, les migrants n’en commettent aucune ? Que face à la répression très brutale de la contestation sociale en France, la violence réelle, décidée, aveugle est demeurée toujours dans le même camp qui n’est pas celui des manifestants ?

Face à cette politique, quels moyens inventer pour ne pas devenir nous-mêmes violents, quels moyens inventer pour continuer, comme le peuple catalan que l’on voit aujourd’hui dans la rue, à ne pas être violents, pour continuer à respecter la vie de tous ? Quels moyens inventer pour résister à cette politique sans céder à sa logique qui est de transformer chacun en assassin ?

Ce sont sans doute les questions politiques parmi les plus urgentes que pose pour nous tous ce qui se passe aujourd’hui en Catalogne.

(DR)