De la confusion comme vertu

Aurélien Barrau (DR)

Combien d’analyses, écrites parfois par de grands intellectuels, commencent par ces mots affligés : « en ces temps de confusion » ? Cela ne mériterait donc même pas d’être discuté : la confusion serait nuisible, inélégante, voire dangereuse. Il s’agirait d’en sortir au plus vite pour renouer avec un passé – évidemment purement fantasmatique – où régnait la clarté.

Peut-être faudrait-il pourtant prendre le temps de revenir au mot lui-même. « Confusion », de « confus », de « confondre ». Mais « confondre », du latin cunfundere (cum et fundere), c’est donc co-fonder. Le premier sens n’est pas l’erreur ou l’approximation mais le réunir. Le pêle-mêle. L’ensemble dé-hiérarchisé. Le refus de la séparation.

L’appel à la lutte contre la confusion est, évidemment, souvent légitime. Le dessein est généralement louable. Qu’il s’agisse de tenter d’enrayer les terrifiantes machines de désinformation mises en place ici ou là, de mettre en garde contre les amalgames hideux et offensants, de rappeler l’Histoire ou les conclusions scientifiques contre les obscurantismes et conspirationnismes, ou bien de marteler que tout ne se vaut pas, que tout n’est pas correct, que tout ne fait pas sens, il est inconditionnellement souhaitable de soutenir ces démarches. La confusion comme inconnaissance ou désir de tromper ne saurait être d’aucune manière louée ou tolérée.

La confusion qu’il s’agit de réhabiliter ici serait plutôt celle qui accepte de faire face à l’incompressible complexité du réel.  Celle qui ne travestit pas les facettes multiples de chaque situation pour donner l’illusion mesquine de la transparence. L’appel au sortir de la confusion prend parfois la forme d’une injonction à reconstruire un monde intrinsèquement protéiforme en l’atrophiant au travers d’un unique prisme, nécessairement insuffisant parce que procédant d’une coupe violente dans le champ des regards.

La fameuse « confusion de notre époque » évoquée ou invoquée pour fustiger le point de vue adverse (souvent par chacune des parties), c’est peut-être, au contraire, la véritable grandeur de ce temps. Que sur chaque question complexe il y ait la possibilité d’une vision entremêlée où les différentes lignes de monde se croisent, se recoupent, s’ourdissent mutuellement, voilà qui est plutôt rassurant. Que cela réjouisse ou inquiète, il est incontestable que nos convictions – éthiques ou épistémiques – sont souvent en contradiction, au moins en tension, les unes avec les autres lors de l’analyse d’une situation réelle et donc complexe. Faut-il feindre de l’ignorer ?

Au regard de l’Histoire, eut-il été préférable de plaider pour une surenchère affirmatrice de ce qui était déjà cru – souvent pour le pire –, c’est-à-dire de renforcer l’illusion d’une clarté toujours un peu aveuglante ou, à l’inverse, de suggérer davantage de co-fondation pour permettre l’émergence d’une vision plus large, plus nuancée et moins polarisée ?

La vertu désigne avant tout la force, la capacité d’agir, mais aussi la recherche du bien en toute chose. C’est un concept étrange, à la croisée du moral et du praxique. Penser la confusion comme une vertu, ce n’est pas se gargariser d’étrange ou se repaître d’inaccessible. C’est plutôt s’enorgueillir – avec humilité, pourtant – de résistance face à la contrainte toujours injuste d’un choix a priori qui préjuge donc de l’analyse à venir et qui l’ampute de toute portée profonde.

Il n’est pas aisé de distinguer la confusion nuisible de la confusion souhaitable. Comme souvent, c’est vraisemblablement l’intention qui peut servit de guide. Le flou est-il entretenu pour ne rien perdre de la diversité des modes qui doivent innerver la pensée en développement ou est-il surajouté pour parvenir à des fins déjà dessinées et décidées ? S’agit-il de demeurer poreux aux alternatives non encore envisagées et ne pas travestir les ombres présentes ou d’user de l’obscur pour masquer et manipuler ? Tout est là. Laisser un peu de « jeu » entre les rouages du mécanisme cognitif est une vertu. Empêcher l’engrenage de fonctionner par excès d’imprécision relève certainement du vice.

Bien que cette petite considération en faveur de la nuance soit évidemment inactuelle, gageons qu’il sera compris qu’il ne s’agissait en rien de se faire l’apôtre de l’obscur mais, au contraire, de souligner que la « puissance d’agir juste » ne peut, quand elle est honnête, se satisfaire d’une clarté artificielle qui omet la multiplicité des plans d’affrontement et d’investigation d’un réel toujours pluriel. La belle confusion peut certainement être considérée comme un bienfait de notre temps. Cette hypothèse mérite au moins d’être envisagée.

Aurélien Barrau (DR)