Jean-Luc Nancy : Hommage à Werner Hamacher, Am siebzehnten Juli 2017

Werner Hamacher (DR)

Francfort, le 17 juillet 2017

Werner,

Werner, toi ici avec nous, toi si proche et si lointain, aussi lointain que proche,

Werner, plus loin…

Werner je suis sans parole – et tu dis aussitôt : « Qui est sans parole a dans sa privation même quelque chose de la parole ».

Quelque chose ou peut-être tout vas-tu dire car on ne parle qu’à partir du manque de parole et on cherche sa propre disparition.

Parce que je suis sans parole, je me trouve là où tu veux. Là où il est question de « l’aphasie structurelle du langage » – c‘est ton langage – et donc là où il est dit : « le langage est l’auto-préservation, l’auto-récusation de la mort » (Jean Daive & Werner Hamacher, Erzählung des Gleichgewichts 4W, Urs Engeler, 2006).

Et plus loin : « Un Je, un Tu, Lui, Elle, Nous, Vous, Eux – voilà ce qui ne se trouve que dans l’auto-éloignement de la mort que le langage est ».

Ici nous sommes dans la proximité de la mort. Et du mort.

Toi – que nous ne pouvons plus vraiment tutoyer même si nous le faisons.

« Toi » – qui résonne ici et maintenant comme une erreur ou une ironie ou bien un délire, car nous sommes ici et maintenant dans une privation de langage qui appartient à la justice du langage – ton prochain livre.

Nous savons pourtant, et nous le savons grâce à tes mots, grâce à ta langue propre incroyablement idiomatique, idiolectique et idiosyncratique, que le langage « fait plus que parler » ; et que ce « plus », cet excès dans la vacance du langage d’un « surlangage » qui avec une « exubérance folle » fait plus que parler, ce plus se consume et se tait dans le deuil.

Se taire à partir de tes paroles… – ou mieux encore : parler de tes paroles de telle façon que chaque mot devienne comme ce Häm de Celan à propos duquel tu écris qu’« en lui tout mot se trouve brisé et ainsi soumis à une ‚économie de l’anéconomique » (« Häm. Ein Gedicht Celans mit Motiven Benjamins », Jüdisches Denken in einer Welt ohne Gott – Festschrift für Stéphane Mosès, Vorwerk 8).

*

A la mort de Jacques Derrida – un des plus grands de nos amis communs, un de notre communauté d’amis sans être-commun, comme tu dirais –, tu as souligné combien à chaque mort on éprouve la limite de notre rapport avec le mort, les occasions manquées et comme tu dis, « ce que j’aurais aimé dire et que pourtant je n’ai pas dit » (« Pour dire un mot à la fin », Rue Descartes n°48, 2005). Avec toi je n’ai pas conscience de circonstances semblables mais la seule conscience ne suffit pas. Je pense en revanche, ce que tu sais toi-même, qu’une telle imperfection du rapport ou de la rencontre appartient par nécessité à la rencontre – et aussi à la plus forte des rencontres dans l’amitié ou dans l’amour. C’est ainsi que fonctionne l’anéconomie.

Tu répliques : il n’y a pourtant aucun motif d’en faire sortir une économie accomplie. Au contraire. Et tu as raison. L’excédence de toute totalité – que ce soit dans l’ordre de la signification ou de l’être, du monde ou du savoir – a toujours formé ton angoisse et ton désir suprême, elle a fourni la puissante énergie de ton hyper-énergétique pensée, parole et écriture.

De quelque façon tu l’avais déclaré d’emblée dès 1978 avec Plérôma. Ce livre se présente comme une simple introduction à des écrits de Hegel mais en réalité il est beaucoup plus long que ceux-ci car il fait bien plus que les présenter. C’est un livre sur le repas, le manger, l’incorporation et la nécessaire Exkretion.

« Il y a toujours un reste qui ne disparaît pas dans le mouvement du Même mais dont la plus-ou-moins forte présence écœure le cercle du Même ». A quoi appartient le système digestif qu’à travers Hegel tu interprètes comme la rumination. Tu vas jusqu’à relever une note marginale où Hegel se demande si les animaux ruminants ont un pancréas. Tu remarques là une « inquiétude » de Hegel : un estomac multiple exclut-il ou non un pancréas, qui contribue lui aussi à la digestion ? Mais toi tu surmontes l’inquiétude car tu sais très bien que « quiconque mange, quiconque lit, rumine d’une manière ou d’une autre ».

Et c’est ce que tu n’as pas cessé de faire ; c’est de quoi physiologiquement tu es mort – et je t’entends déjà demander ce que « physiologique » peut vouloir dire ici qui devrait être séparé d’un registre noologique, philologique ou philosophologique – d’une manière ou d’une autre.

*

L’excessive répétition du Même – du plérôme – va toujours jusqu’à nuire au Soi-même, ce qui appartient à celui-ci sans être de son appartenance. Alors arrivent les douleurs. Alors arrive, tu l’écris, « un langage de la douleur, qui ne peut dire que ceci : il ne devrait que bredouiller mais il déroge à sa propre loi : il ne porte pas la douleur au langage mais le langage à la douleur » (Werner Hamacher, 95 Thesen zur Philologie).

Bredouiller vient des derniers vers du poème de Celan, « Tübingen, Janvier » que tu as cité auparavant : il pourrait/ seulement bredouiller et bredouiller/ toujours, rebredouiller tou-/ jours, jours// („Pallaksch, Pallaksch“) (Werner Hamacher, Entferntes Verstehen: Studien zu Philosophie und Literatur von Kant bis Celan).

Comme Häm, Pallaksch est un mot sans signification, qui ne se présente qu’en tant que ne signifiant rien et ainsi comme douleur du parler. Tu lis et tu manges ces mots, ces paroles, la langue humaine, finie, infinie avec ton appétit géant – de nourriture, de lecture, de parole, d’amour.

Nous écoutons et nous te remercions pour ton aller géant, pour ta présence géante et même pour l’énorme absence désormais ouverte. Car elle t’appartient aussi, toujours et toujours.

Toi. Qui ? Pas de question ! TOI Werner. Et une fois encore avec Celan : « … un TU, sans mort,/ à même qui tout moi vient à soi » (Paul Celan, « Die Silbe Schmerz »). Mais de nouveau, forcément de nouveau, un écho, une écholalie de toi, Werner : « En chaque nom est déjà à l’œuvre une ruineuse antonomasie (…) non un démonstratif mais un monstre (…) du langage par lequel se déclare ceci, qu’il ne parle pas proprement ; un monstre sans monstratum (Entferntes Verstehen: Studien zu Philosophie und Literatur von Kant bis Celan)

Jean-Luc Nancy

Werner Hamacher (DR)

Werner,

Werner, Du hier bei uns, Du so nah und so fern, so fern wie nah,

Werner, ferner…

Werner, ich bin sprachlos – und Du sagst sofort : „Wer sprachlos ist, der hat in der Losigkeit etwas von der Sprache.“

Etwas oder vielleicht alles wirst Du sagen, denn man spricht nur aus dem Mangel an Sprache und man zielt auf ihr eigenes Verschwinden.

Weil ich sprachlos bin, bin ich, wo Du willst. Da, wo von der „strukturellen Aphasie der Sprache” die Rede ist – Deine Rede – und dann da, wo es heißt: „Sprache ist die Selbst-Verwahrung, die Selbst-Verwehrung des Todes” (W Erzählung des Gleichgewichts 4, 149, 155).

Und weiterhin: „Ein Ich, ein Du, Er, Sie, Es, Wir, Ihr, Sie gibt es nur im Spielraum dieser Selbst-Entfernung des Todes, die die Sprache ist.”

Und hier sind wir in der Nähe des Todes. Und des Toten.

Du – den wir nicht mehr wirklich duzen dürfen, auch wenn wir es tun.

“Du” – das als ein Irrtum oder eine Ironie oder ein Wahnsinn hier und jetzt klingt, weil wir hier und jetzt in einer Sprachlosigkeit sind, die zur Sprachgerechtigkeit – Deinem nächsten Buch – gehört.

Wir wissen aber, und wir wissen es durch Deine Worte, durch Deine eigene, unglaublich idiomatische, idiolektische und idiosynkratische Sprache, dass die Sprache „mehr als bloß spricht”; und dass dieses „Mehr”, dieser Exzess in der Vakanz der Sprache von einer „Übersprache”, die mit „manischer Exuberanz” mehr als bloß spricht, sich selbst in Trauer verzehrt und verstummt (ib., 171).

Von Deinen Worten aus verstummen… – oder noch besser: Von Deinen Worten so sprechen, dass jedes Wort wie dieses Häm von Celan wird, von dem Du schreibst, dass „in ihm jedes Wort abgebrochen ist und so durch eine ‚Ökonomie des Anökonomischen‘ reguliert” wird (Häm, 180).

***

Zum Tode von Jacques Derrida – einem der größten von unseren gemeinsamen Freunden, einer aus unserer Freunde-Gemeinde ohne Gemeinwesen, wie Du es sagen würdest – hast du betont, wie sehr bei jedem Tode die Grenze unserer Begegnungen mit dem oder den Toten empfunden wird, die verpassten Gelegenheiten und wie du sagst „was ich hätte sagen mögen und das ich trotzdem nicht gesagt habe.“ (Pour dire un mot, 56). Ich bin mir davon mit Dir nicht bewusst, aber das Bewusstsein allein ist hier nicht relevant. Aber ich denke, Du weißt selber, dass eine solche Unvollkommenheit der Begegnung notwendig zur Begegnung gehört – auch zu der stärksten Begegnung der Freundschaft oder Liebe. (So ist eben die Regulierung der Anökonomie).

Du antwortest: Es gibt doch keinen Grund, um daraus eine vollständige Ökonomie zu machen. Im Gegenteil. Und Du hast Recht. Die Überfülle jeder Ganzheit – sei es der Bedeutung oder des Seins, der Welt oder des Wissens – war immer Deine Angst und Dein Hauptwunsch, gab die größte Energie Deinem hyper-energetischen Denken, Sprechen und Schreiben.

Irgendwie hattest Du das von vornherein deklariert, schon 1978 mit Pleroma. Es ist ein Buch, das sich selber nur als Einleitung zu Schriften von Hegel darstellt, aber in Wirklichkeit viel mehr ist als die hegelschen Texte, weil es viel mehr tut als diese Texte zu präsentieren. Es ist ein Buch über das Mahl, über das Essen, die Einverleibung und die notwendige Exkretion.

“Es gibt immer einen Rest, der in der Bewegung des Selben nicht aufgeht, dessen Mehr- oder Weniger-Sein aber den Kreis des Selben ekelt” (Pleroma, 302). Dazu gehört das “vermittelnde Verdauungssystem”, das Du, durch Hegel hindurch, als Wiederkäuen verstehst. Du notierst sogar eine Randnote von Hegel, wo er sich fragt, ob die wiederkäuenden Tiere ein Pankreas haben. (ib., 305) Darin bemerkst Du eine „Beunruhigung” von Hegel : Ist ein vielfacher Magen exklusiv oder nicht von einem Pankreas, das auch zur Verdauung beiträgt. Aber Du bist jenseits der Beunruhigung, denn Du weißt darüber Bescheid, dass “wer isst, wer liest, der käut, wie auch immer, wieder”.

Und das hast Du immer wieder gemacht ; daran bist Du irgendwie physiologisch gestorben – und ich höre Dich schon : Du fragst, was “physiologisch” hier heißen soll, das getrennt von einem noologischen, philologischen oder philo-sophologischen wäre – wie auch immer.

***

Die exzessive Wiederholung des Selben – des Pleroma – geht immer bis zum Schaden des Selbst, das auch zum Selbst gehört ohne Gehörigkeit. Dann kommen Schmerzen. Dann kommt, so schreibst Du, „eine Sprache des Schmerzes, die nur sagen kann, dass sie nur lallen dürfte, aber ihr eigenes Gesetz verletzt: den Schmerz nicht zur Sprache, sondern die Sprache zum Schmerzen bringt” (These 52).

Das lallen kommt aus den letzten Versen von Celans Tübingen, Jänner, die Du vorher zitiert hast : er dürfte/ nur lallen und lallen/ immer-, immer- / zuzu. // („Pallaksch. Pallaksch”).

Pallaksch ist wie Häm ein Wort ohne Bedeutung, das nur als nicht bedeutend und so auch als Schmerz des Sprechens auftaucht. Du liest und isst diese Wörter, diese Worte, die menschliche, endliche, unmenschliche, unendliche Sprache, mit deinem riesigen Appetit – auf Essen, Lesen, Sprechen, Lieben.

Und wir hören und wir danken Dir für Dein riesiges Sprechen, für Deine riesige Anwesenheit und sogar für die enorme Abwesenheit, die jetzt offen ist. Denn sie gehört auch, immer und immer zu Dir.

Du. Wer ? Keine Frage! DU Werner. Und noch einmal mit Celan: „…ein Du, todlos, / an dem alles Ich zu sich kam.“ (Celan, Die Silbe Schmerz)

Aber wieder, notwendig wieder, ein Echo, eine Echolalie von Dir, Werner : „In jedem Namen ist schon seine ruinöse Antonomasie am Werk. […] kein Demonstrativum, sondern ein Monstrum […] der Sprache, in dem sich ausspricht, daß sie nicht eigentlich spricht ; ein Monstrum ohne Monstratum” (Entferntes Verstehen, 302).

Jean-Luc Nancy