Pour solde de tout compte, par Jean-Luc Florin

En marche © Christine Marcandier

Le compagnonnage du Président élu avec la démarche philosophique, en particulier celle de Paul Ricoeur n’a pas manqué de produire une interprétation hâtive de ses potentialités.

Dans l’aspiration à dépasser les clivages des partis traditionnels et leurs réflexes, l’attention s’est ainsi concentrée sur une approche reconnaissant le tragique du politique, au sens que les différents buts collectifs tels que la justice, la liberté ou l’égalité sont reconnus par Ricoeur comme incompatibles entre eux. Il en résulte un espace public de la discussion à aborder avec mesure, une mesure telle que l’on s’impose de conjoindre au mieux les visions antagonistes, en acceptant la pluralité des significations, en établissant une déontologie acceptée par toutes les parties.

Avec de tels thèmes moraux, et en terrain miné par les poncifs, il était inévitable que soit convoqué un vocabulaire voisin, celui de Jürgen Habermas, et ce d’autant plus volontiers que le philosophe allemand a apporté son soutien à Emmanuel Macron. Pour l’auteur de De l’éthique de la discussion, l’horizon est le consensus. Celui-ci s’approche par une démarche rationnelle, n’excluant en rien un conflit initial dont on s’éloigne par la communication. L’essentiel étant d’accorder à l’autre la possibilité d’offrir ses meilleurs arguments. Ricoeur avait amorcé un débat critique et constructif avec cette œuvre mais si l’on prête attention à ce que les zélateurs en Marche veulent bien retenir en 2017, les différents apports théoriques se voient mêlés en une version rebootée, dans laquelle l’auteur de Soi-même comme un autre invite à assumer un « consensus conflictuel”, pendant des “désaccords raisonnables” formulés par John Rawls en son temps.

Ainsi, de manière naturelle, refont surface quelques auteurs en débat dans les années 80-90 du siècle écoulé, tous partageant plus d’affinités théoriques que de véritables oppositions, sans oublier la forme de leurs textes, et leurs lieux de diffusion communs.

Pour mieux saisir ce qui est tout aussi naturellement écarté, il importe de revenir sur des événements de cette période, en particulier sur les échanges musclés entre Derrida et Habermas. La controverse porte alors sur la ligne de démarcation entre philosophie et littérature, Habermas affirme que son homologue outre-Rhin est hostile au primat de la logique sur la rhétorique, et partant qu’il « ne se distingue guère par son goût de l’argumentation ». L’accusé regrette alors une lecture malveillante de ses textes, sans aucune citation ni référence, et plus généralement une attitude bien éloignée des principes éthiques revendiqués. Sa réponse se range du côté d’une étrange originarité : « C’est toujours au nom de l’éthique, d’une éthique prétendument démocratique de la discussion, c’est toujours au nom de la communication transparente et du “consensus” que se produisent les manquements les plus brutaux aux règles élémentaires de la discussion (…). C’est toujours le discours moraliste du consensus – du moins celui qui feint d’en appeler sincèrement au consensus – qui produit en fait la transgression indécente des normes classiques de la raison et de la démocratie ».

Curieusement, au moment où les deux grands philosophes rendent les armes et se rapprochent à la fin des années 90, un nouveau disrupteur en la personne de Peter Sloterdijk teste involontairement les résistances du pape de l’éthique allemande. Son texte intitulé Règles pour le parc humain, trop vite considéré comme un appel à envisager les potentialités des techniques génétiques provoque la réaction des anticorps moraux et une condamnation indirecte par presse interposée. La nouvelle victime d’Habermas compare alors l’espace de discussion, à celui de la Cène à laquelle on est « cité à comparaître sans pain et sans vin à la table du Seigneur”. Et il ajoute : “celui qui ne se soumet pas d’avance n’est même pas invité ». En définitive, la Théorie critique dont Habermas est le représentant aurait imposé en Allemagne un consensus par une mainmise sur la raison, supprimant toute tentative de penser à côté, et installant un « centrisme mou ».

Si la part de malentendu et de mauvaise foi est indéniable dans les deux affaires, il n’en reste pas moins qu’elles ont eu lieu. Aux dernières nouvelles, Peter Sloterdijk aurait rejoint le banquet sacré, nous laissant un peu plus seuls. L’espace de discussion semble en effet plus que jamais contrôlé et régulé par la dictature du “raisonnable”, par la prévalence de la “réalité” contre l’utopie, autrement dit par un accès réservé au cercle de la raison, dont Anne Dufourmantelle a relevé toute la morgue, dans une tribune à Libération.

On ajouterait alors d’autres toujours à ceux de Derrida. Ainsi, qu’il faut toujours se méfier lorsque l’on vous promet un espace apaisé et ouvert, alors que l’on contrevient d’une manière ou d’une autre à ces principes. A ce titre, l’éviction récente des pensées économiques alternatives est frappante de contradictions inavouées. D’un côté, un livre relègue les opinions divergentes en la matière au rang des révisionnismes – qualitatif douteux pour amorcer un dialogue serein ; de l’autre, l’Académie des Sciences Morales et Politiques (sic) propose de soustraire aux programmes d’économie au lycée une des approches de cette discipline (la macro-économie) pour lui en préférer une autre (la micro-économie), au motif encore une fois discutable que ces savoirs seraient plus établis. Au bout du compte, quoi de plus naturel que cette confiscation de la raison scientifique, dans un univers public où les contre-propositions et les réticences les plus minimes se voient systématiquement qualifiées de radicales, transformant par exemple le recours à Keynes en adhésion à des thèses révolutionnaires ? L’invite au débat nécessite de redoubler notre vigilance, en particulier lorsque la contestation des fondements mêmes du débat s’imposerait. Car, toujours l’on vous reprochera de ne pas vous y positionner comme il faut, ou de ne pas être vraiment dignes d’y participer, que vous aspiriez à autre chose qu’une réforme du droit du travail, à une autre urgence que de légiférer sur les binationaux, ou simplement à déplacer la fausse opposition entre une Europe souverainiste et un contre-projet trop raisonnable pour être honnête.

Vouloir repousser les bornes du débat, l’intensifier et le transformer n’est pas forcément preuve de mauvaise santé, c’est ce vers quoi tendent d’autres philosophies et pensées récentes, à condition d’envisager un oubli raisonné du vingtième siècle, pour être définitivement quittes avec celui-ci.

Jean-Luc Florin

Jean-Luc Florin essayiste et enseignant en économie, coauteur du Livre des trahisons consacré au bilan du quinquennat Hollande (paru en 2016 aux PUF, dir. Laurent de Sutter)