Life origine inconnue : Autopsie d’un fantasme anxiogène (cinéma)

Life : origine inconnue est probablement l’un des films les plus insignifiants qui soient. Le genre qu’on ne peut pas aller voir par choix ou par accident mais par désespoir.
Ni film d’auteur, ni blockbuster incontournable, il flotte dans la galaxie des films pop-corn qui remplissent tout de même les salles de moitié. On notera néanmoins deux têtes connues au casting, à savoir Ryan Reynolds et Jake Gyllenhaal – présents, on s’en doute, pour le cachet.

Période de disette cinématographique, moral à zéro, tumulte politique, amis qui mettent l’option sur la table, et le tour est joué. Vous voilà coincé pendant près de deux heures dans une station spatiale internationale et son équipage qui rentre d’une mission sur Mars. Nos cinq astronautes en reviennent avec une entité vivante, emplis de curiosité quant aux potentielles découvertes scientifiques qu’ils pourraient en tirer. L’enthousiasme règne jusque sur Terre où un véritable show est organisé à Times Square – encore imposé comme le centre du monde – en son honneur. Une classe d’élèves a eu l’honneur d’être désignée pour baptiser la chose qui répond désormais au doux nom de Calvin. Elle est néanmoins maintenue en quarantaine dans un laboratoire et soumise à quelques stimulations qui la réveillent et la font se développer. Arrive alors rapidement le moment tant redouté : la chose n’aime pas qu’on la chatouille et se montre hostile. Elle attrape et congestionne la main puis le bras d’un astronaute qu’elle manipule jusqu’à percer le gant de protection. C’est le début d’un point de non-retour qui est enclenché dans la relation désormais conflictuelle entre l’équipage et l’extra-terrestre. Le conflit va crescendo jusqu’à l’extermination totale et une fin qui propulse la menace sur Terre : dans une ultime tentative, les deux derniers survivants du vaisseau spatial partent chacun dans une capsule de secours: l’une en direction de notre planète avec un message d’avertissement, alors que l’autre se sacrifie en piégeant la créature avec lui à la dérive. Mais une collision inverse hasardeusement leurs trajectoires. C’est implacable, on y passera tous.

De quoi cette histoire sordide est-elle le nom ? On peut émettre au moins deux hypothèses radicales et contradictoires dont il résulte une morale brouillonne et douteuse. Ici, il parait approprié d’esquisser des pistes de lecture qui expliqueraient dans quelle mesure le film construit une figure purement hostile de l’altérité, de l’étranger, et concourt simultanément à dessiner une incarnation du totalitarisme dans ses dimensions les plus implacables et létales.

Le péril de l’étranger

Des barbares des auteurs grecs jusqu’au Choc des civilisations de Huntington, l’idée que la différence serait un danger n’est évidemment pas nouvelle. Aujourd’hui, les théories xénophobes les plus virulentes ont le vent en poupe en politique et contaminent jusqu’au régime discursif des arts et divertissements (Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, À bras ouverts, en porte étendards du genre du cinéma, dans la lignée de la Naissance d’une nation de Griffith). La science-fiction est un genre privilégié pour questionner l’altérité de manière détournée, sans lui donner un visage humain, tour à tour rétive, hostile ou sympathique. Les bodysnatchers et ses remakes, la saga Alien, Independance Day, E.T ou la série Stargate SG1 ont tous à leur manière soulevé des questions qui se rapportent à cette thématique.

Dans Life : origine inconnue, il n’y a pas de doute quant aux intentions du dénommé Calvin. C’est une entité qui a l’extermination comme unique but d’existence. L’équipage était pourtant prévenu, puisque celle-ci provient de Mars (Mars étant le dieu de la guerre). L’étranger serait ainsi, nécessairement, une source de danger bizarre. Ne dit-on pas de quelqu’un qu’on ne comprend pas que c’est un martien ? En l’occurrence, la chose a une apparence et une constitution cellulaire différente de la nôtre. Son confinement en quarantaine dans le laboratoire convoque encore l’imaginaire de la ségrégation. On ne se mélange pas spatialement impunément avec l’inconnu. Le titre français assorti de « origine inconnue » insiste encore davantage sur l’idée qu’il faudrait se méfier de ceux dont on ne connait pas les origines – comprendre : les sans-parents, « bâtards », apatrides, sans papiers, etc.

Notons que le suspense du film repose en grande partie sur la capacité des différents espaces de la station spatiale à contenir et résister à Calvin. En d’autres termes, faites naïvement entrer l’étranger chez vous et il en demandera toujours plus en détruisant tout ce que vous avez. Nul besoin d’aller chercher une image, elle est manifestement mise en scène : la première victime se voit broyer le doigt qu’il tend, puis la main, puis le bras et se fait littéralement bouffer tout entier. Il faudrait être sur ses gardes avec ceux que l’on ne connait pas et, surtout, ne pas être trop généreux. Le péril est poussé à son paroxysme dans la diabolisation puisque que Calvin n’est doté d’aucune compassion, d’aucun sentiment, n’a pas une once d’hésitation. Il est en dehors de toute humanité. Et ce qui se lit comme la xénophobie s’applique à toute forme d’altérité, de différence.

Attraction suicidaire pour le totalitarisme

Le film, curieusement, produit dans le même temps un discours assez antithétique puisque la chose extraterrestre semble incarner non la figure de l’altérité mais l’allégorie d’une forme de totalitarisme. Cette indentification se dévoile à deux niveaux : sa nature et le type de relation que l’équipage noue avec elle. Ses caractéristiques précédemment énoncées servent aussi à cet endroit : c’est une boule de « muscles et neurones » ontologiquement meurtrière. L’assimilation à l’idéologie totalitaire, au régime autoritaire, au fascisme, présente certainement des limites mais parait opportune au regard du peu de prétentions du film.

Ce qui fait problème se situe surtout dans notre rapport à ce danger que l’on vit au travers de l’équipage qui éprouve une forme d’attraction pour celui-ci. Les astronautes ont une sorte d’attrait irrépressible pour quelque chose qui dépasse la saine prise de risques ou la curiosité de la recherche. Ils savent que la chose est potentiellement très dangereuse mais l’embarquent malgré cela sur le vaisseau. Lorsque les premiers indices sur ses propriétés leur parviennent, ils continuent à creuser alors que la réaction raisonnable aurait été de s’en débarrasser le plus rapidement possible. C’est, à l’inverse, l’adrénaline qui monte, la fascination pour une forme de puissance, fût-elle mortelle. Ils l’anthropomorphisent, la couvrent de superlatifs : elle a un nom, elle est mignonne, magnifique, impressionnante. Il faudrait le cas échéant se battre pour sa paternité, jouer avec elle, etc. – bien que l’équipage pressente la menace à peine voilée qu’elle porte en elle.

Le film – recouvrant presque une forme d’avertissement – n’est-il pas symptomatique de l’époque que nous vivons, concernée par la montée d’idées totalitaire, par la visibilité nouvelle de ceux qui les portent, par leur médiatisation ? Une fois que la chose est invitée à bord, il est impossible de s’en défaire. Facile d’y voir l’appétence des médias envers les partis d’extrême droite qui ont maintenant pignon sur rue. Évidemment, ils existaient en eux-mêmes, mais ne l’auraient pas été dans le regard des gens s’ils n’avaient pas été médiatisés. La chose est petite, on l’infantilise, on lui donne de l’attention tout en se croyant à l’abri puisqu’elle reste en quarantaine. Or, elle trouve un moyen de s’échapper, de se faufiler par des tuyaux d’aération, des fissures, grâce à des propriétés qu’elle possède et qu’elle développe. Elle bat en brèche avec une facilité déconcertante le protocole sensé être infaillible (comme celui du Titanic).

La leçon parait limpide : il ne faut jamais se risquer à discuter, à argumenter, avec des idées ou porteurs d’idées nihilistes en croyant qu’on pourra les endiguer puisque c’est comme cela que les discours purement liberticides utilisent la liberté pour la mettre à mal (voir les cas d’écoles : Dieudonné, Soral, Zemmour, Trump, Le Pen, etc.).

La médiatisation, l’intérêt porté ici à la chose, la rend fréquentable avant qu’elle ne devienne monstrueusement ingérable. Elle grossit progressivement en se nourrissant de l’équipage qui l’a accueilli. Les trois quarts du film se basent sur le processus de résistance, les mécanismes et stratégies pour lui survivre. Concrètement, l’espace vital des membres de l’équipage diminue, ils ne se nourrissent plus. Tous les aspects de la vie quotidienne – la vie en somme – sont remplacés par la lutte infernale, épuisante, létale contre la chose. Pour continuer le parallèle avec l’état de notre débat public et politique, les idées nauséabondes des poubelles dont on a soulevé les couvercles sont si répandues que notre attention et nos forces sont kidnappées, asservies, occupées à les combattre alors que les véritables sujets restent en suspens…

Produit anxiogène

La concomitance de ces deux régimes discursifs produit la sensation d’un film fourre-tout qui révèle surtout la perdition, à l’instar de son errance spatiale, de notre époque embourbée dans un vide politique de plus en plus inquiétant. Si le film pointe sans doute avec une certaine radicalité ce phénomène, il ne peut en revanche se dédouaner de la responsabilité qu’il a dans sa capacité à construire notre société et les fantasmes qui la traversent. Il ne propose rien d’autre que de l’anxiété. La fin est en cela caractéristique puisque la capsule où est embarquée la chose arrive sur Terre, à la surface d’un lac. Et des pécheurs asiatiques intrigués se dépêchent d’aller ouvrir cette capsule – libérant ce qu’elle contient…

En résumé, la planète est déjà perdue, de surcroit par le fait d’asiatiques sans nationalité particulière et que l’on ne comprend pas lorsque qu’ils s’expriment faute de sous-titres. On peut s’amuser, avec les genres, à se faire peur, à appuyer là où ça fait mal, à mettre en scène des personnages odieux. Mais quel intérêt si ce n’est pour produire une vision méliorative, l’idée d’un meilleur pour les humains et la planète ? La misanthropie (de Michel Houellebecq à Bruno Dumont) semble être la nouvelle tendance de créateurs cyniques, sans espoirs. Les « survivants » de films catastrophe étaient largement source d’une moquerie autorisée parce que renvoyant à une norme solidement établie. Que dit leur disparition ? Peut-être la défaite du vivre ensemble.

Life : Origine inconnue. 2017. Réalisation : Daniel Espinosa. Scénario : Rhett Reese et Paul Wernick. Avec : Jake Gyllenhaal, Rebecca Ferguson, Ryan Reynolds, Hiroyuki Sanada, Ariyon Bakare, Olga Dihovichnaya, Naoko Mori.