La La Land : « That’s entertainment ! »

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Une comédie musicale est toujours le pari le plus osé que puisse tenter de relever un cinéaste. Dans le meilleur cas de figure, le spectateur se sent soudainement des fourmis dans les jambes, se met à pianoter sur son fauteuil et peut même esquisser de légers mouvements d’épaules avant que son cerveau ne lui rappelle qu’il est dans un lieu public et que la peur du ridicule l’attache à son fauteuil. Ou alors, la magie ne prend pas et les personnages ressemblent à des alcooliques, le spectateur est gêné pour eux et regarde ailleurs. C’est ce qui fait la différence entre Chantons sous la pluie et Glee

Ce n’est même d’ailleurs pas toujours une question de qualité mais d’harmonie. Depuis des années j’essaie de comprendre comment les films de Jacques Demy peuvent susciter autre chose que des rires moqueurs, alors que, Damien Chazelle compris, tous ceux qui se risquent à une comédie musicale le citent pavlovement comme référence (généralement en troisième position.) On peut considérer la comédie musicale, comme l’un des genres ayant construit la légende du cinéma, et rester totalement insensible à Demy qui reste, dans mon esprit, lié à une publicité pour papier toilette des années 80 où un homme voulait faire une surprise à sa femme. Bref, la comédie musicale est un genre casse-gueule, il ne s’agit plus de faire le malin, on ne peut pas se contenter d’espérer que les critiques sauveront votre film en citant Deleuze : il faut faire du cinéma.

La la landLa La Land est donc d’abord un pari réussi. Celui de rappeler à la génération Grease que la comédie musicale est une affaire sérieuse, toujours un brillant exercice de style où il ne faut pas plaire mais éblouir, et Damien Chazelle nous éblouit dès la première séquence : sous le soleil californien un immense embouteillage de voitures multicolores, quelques notes de musique, une jeune femme chantonne et rapidement l’échangeur bondé devient une scène où la caméra virevolte, suivant danseurs et chanteurs dans un technicolor flamboyant, signant l’hommage de ce jeune cinéaste aux maîtres du genre. On capture-decran-2017-01-29-a-20-43-10a alors compris que le pari est gagné.

Comme dans toutes les grandes comédies musicales (ce qui explique d’ailleurs les ratages que furent Chicago ou Nine), tout l’intérêt est dans le surgissement du merveilleux dans la réalité. Les plans séquences de Donen ou Minnelli débutaient dans la vie réelle et faisaient basculer acteurs et spectateurs dans un monde irréel, où le chant et la danse sont les projections de l’état d’esprit des personnages, signant le triomphe du cinéma. Chazelle respecte ce pacte, la comédie musicale est le monde où tout est possible, plus encore que la science-fiction. Un travelling latéral, quelques pas d’Emma Stone, un geste de Ryan Gosling, et nous voilà transportés dans un univers onirique et littéralement merveilleux.

Merveilleuse mise en scène qui règle chaque pas au millimètre et tandis qu’à la fin de chaque mouvement de caméra on s’attend à retrouver Cyd Charisse. On sait qu’il en est des scènes de danse comme des scènes d’action, trop découper le mouvement cela facilite la vie, mais c’est perdre la continuité du geste et donc la grâce, Chazelle à l’intelligence de ne pas multiplier les plans mais plutôt faire comme si Vincente Minnelli avait pu utiliser une Steady Cam pour organiser ses plans séquences. Avec l’usage du 35 mm, la communion entre les deux époques est parfaite.

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C’est dire si nous sommes loin de Glee… Si le livret musical est terriblement efficace (méfiez-vous, quelques morceaux restent dans la tête), ce sont bien le décor et la mise en scène qui donnent au film son unité, bien au-delà des séquences chantées. Aussi curieux que cela puisse paraître, c’est lorsque la musique s’arrête que les comédies musicales se jouent : c’est là qu’il faut garder le tempo pour que le film ne se limite pas à une succession de clips. C’est la grande réussite de La La Land : la fluidité des mouvements de caméra, la beauté des décors ou encore les mouvements gracieux des acteurs donnent au film son unité, le spectateur n’attend pas qu’un nouveau titre soit lancé, Damien Chazelle ne le lâche pas, bien aidé en cela par le charisme d’une Emma capture-decran-2017-01-29-a-20-53-31Stone rayonnante. Si l’on n’avait pas si peur de passer pour un critique de Télérama, on oserait le mot « Jubilatoire ».

Ryan Gosling, on le sait, a le charisme d’une star de l’âge d’or, bien moins servi que sa partenaire, il sauve un personnage assez mal écrit. Car c’est par là que le film pêche : l’écriture. Chazelle accumule les nombreuses références aussi bien aux classiques du genre comme Un Américain à Paris ou Tous en Scène qu’aux films de Woody Allen — on pense à la sortie dans le Planetarium de Magic in the Moonlight avec la même Emma Stone ou au superbe numéro de danse entre Woody Allen et Goldie Hawn au bord de la scène dans « Tout le monde dit I love You ». La différence entre référence et plagiat est parfois mince, l’absence d’un véritable scénario renforce la gêne. Si le genre n’a pas toujours brillé par l’originalité de ses histoires, la romance impossible entre les deux jeunes héros que tout semble devoir réunir pour mieux les séparer n’est pas à la hauteur de la mise en scène, le souci étant, entre autre, que rien ne justifie qu’il puisse s’agir d’un amour impossible…

En créant un univers où les années 2000 se mélangent aux années 50 (club de jazz, vêtements, voitures), le film séduira le spectateur en quête d’évasion, ce qui est l’essentiel. Mais comme il utilise des techniques modernes, Damien Chazelle aurait été mieux inspiré en confrontant un genre classique à un scénario plus fouillé, plus contemporain. La simplicité est parfois une bonne chose pour peu qu’elle ne tourne pas à la mièvrerie.

Peu importe même une histoire d’amour si prévisible, mais on regrette l’humour et la fantaisie qu’avait su apporter Woody Allen dans Tout le monde dit I Love You, peut-être moins virtuose mais au final plus abouti. Cette absence totale d’humour nous rappellera que dans Chantons sous la pluie, autre référence du film, l’aspect comédie du film était tout aussi réussi que sa partie musicale… Mais quelles que soient les réserves que l’on puisse faire, il est évident que le film constitue une réussite majeure et que nous assistons là à la naissance d’un film culte.

La séquence finale est d’ailleurs l’une des plus émouvantes qu’Hollywood ait pu proposer depuis longtemps. A l’image des grands classiques, « Le Final » est à la hauteur des ambitions du film. Un film dans le film, dont le modèle rappelle autant Tous en Scène que Mommy de Xavier Dolan, qui invente une autre fin, sans dialogues, sans paroles : la comédie musicale triomphant de la réalité. Damien Chazelle multiplie alors les inventions visuelles, chaque plan devient une proposition. On est enfin sincèrement touché par l’histoire d’amour et subjugué par la beauté de la séquence. Le happy end rêvé, celui d’un autre temps, celui des Donen, des Minnelli , de Gene Kelly, de Fred Astaire. Mais nous sommes en 2017. Mêmes les comédies musicales ont un arrière-goût amer. Cyd Charisse n’apparaitra plus : La La Land est un film lumineux sur un monde merveilleux qui n’existe plus.

La La Land – États-Unis – 2h08 – Un film écrit et réalisé par Damien Chazelle – Directeur de la photographie : Linus Sandgren – Montage : Tom Cross – Directeur artistique : Austin Gorg – Musique : Justin Hurwitz – Avec Emma Stone, Ryan Gosling, John Legen