Littérature des monstres : Ravive de Romain Verger

Romain Verger
Romain Verger

L’idée qui traverse les nouvelles composant Ravive, de Romain Verger, est que l’étrange et le surnaturel, le fantastique, n’existent pas en dehors de la nature mais dans une nature hors des cadres de notre pensée encore classique, celle de la représentation et de la rationalisation.

Dans ce livre, les éléments et phénomènes naturels sont omniprésents : mer, vent, orage, pluie, terre, rochers, désert, soleil, air, nuit, etc. Dans chacune des histoires, leur présence ne correspond pas seulement à un cadre pour l’action ou à quelques éléments anecdotiques. Cette présence insiste, se diffuse, impose son étrangeté et, en un sens, sa vie propre, sa logique illogique. L’univers qui existe dans ce livre semble être celui que nous connaissons, que nous croyons pouvoir y reconnaître, en même temps qu’il paraît renvoyer à un autre, inconnu, dont l’homme n’est pas le centre, encore moins le maître et possesseur, et qui ne se conforme pas à nos modes habituels de perception et de représentation. Le surnaturel n’est pas une autre nature ou au-delà de la nature : il est notre monde mais au-delà ou en-deçà des cadres logiques par lesquels nous l’appréhendons, en dehors de ses liaisons rationnelles. Le surnaturel est ici une physique et une biologie inédites, hors de leurs gongs, comme le temps chez Shakespeare ou la nature apparemment si peu naturelle des œuvres de Sade.

Cette nature est d’autant moins le cadre bien ordonné à l’intérieur duquel l’homme peut exister en maître que celle-ci l’absorbe, l’aspire, le change, le détruit. Des êtres étranges la peuplent, d’étranges succubes ou des enfants assassins et sadiques – tout un peuple de pulsions, sans identité fixe, aux identités multiples et réversibles, vagues et obscures. La matière elle-même y développe une vie faite de cette obscurité, de cette disparition des évidences, de la plasticité des identités : les rochers ne sont pas comme des animaux, ils sont aussi des animaux autant qu’autre chose que des animaux ; une poupée est un bébé vivant qui demeure pourtant une poupée ; les êtres sont en même temps des monstres, et les gestes de l’amour se confondent avec ceux de l’assassinat le plus cruel ; etc. L’écriture et le monde ne sont plus ceux de la représentation mais existent par des relations réelles et inédites, très étranges. Dans un tel monde, on ne sait plus qui est qui ou quoi, rien n’est évident ni « logique ». Il s’agit d’une sorte de construction baroque où la perception est trompeuse, où les jugements sont déjoués, où les règnes glissent les uns dans les autres, où les contradictions s’abolissent.

Ravive Romain VergerChacune des nouvelles rassemblées dans Ravive suit le mouvement d’une traversée du connu à l’inconnu, de l’évident et familier vers l’étrange et le fantastique. Les éléments s’y modifient au fur et à mesure : le sens, la logique, les identités, les perceptions, les univers. A chaque fois, il s’agit d’un basculement du quotidien vers l’incompréhensible. C’est ce mouvement qui est ici le mouvement de l’écriture : faisant advenir le « surnaturel », à son contact, la langue se dissout, son ordre se fissure, son système se fragmente. Apparaissent alors des monstres de la langue et de la logique, une mobilité ou une tempête des significations et désignations, un monde de la nuit soudainement libéré et dominant.

Les personnages font aussi, dans la plupart des cas, ce même voyage, pris dans un mouvement qui les dépasse, les emporte, comme s’ils avaient ouvert la porte d’entrée d’un univers autre, une autre dimension de notre monde qui les écrase de toute sa puissance. Y vivre, c’est surtout y être détruit, en tout cas transformé, changé en un être disloqué – un non être –, l’ancienne identité, l’ancien moi errant au milieu de la nuit ou s’étant effacé pour toujours. Cette expérience faite par les personnages – autant que par le lecteur – est celle d’un monde qui se double d’un autre et dont le double monstrueux remonte à la surface, envahit l’univers. C’est aussi l’expérience d’un dérèglement des facultés : l’entendement n’y reconnait plus ses images, pas plus que la raison ne peut y appliquer ses relations, la mémoire et l’imagination se confondent, l’espace et le temps perdent leur ordre rigoureux au profit d’espaces-temps fluides, aberrants. L’aptitude à la signification est alors contrainte à de nouvelles narrations fantastiques, à des interprétations dont l’évidence est celle du « délire », au-delà des cadres et limites de la représentation.

Si le livre de Romain Verger s’enfonce dans le fantastique et le surnaturel, ce serait moins pour nous proposer une évasion facile hors du monde que parce qu’il s’enracine dans une problématisation du monde et de la nature, une problématisation des facultés, de la raison et du sens et que, par cette problématisation, y sont surtout perçus la nuit du monde, son obscurité et son chaos, toutes les forces et pulsions qui existent autant en nous qu’au dehors de nous et qui forment les matières et vitesses d’un autre du monde dans notre monde. C’est à cet envers du monde qu’il est ici donné vie, le monstre du monde qu’est sa vie.

Romain Verger, Ravive, éditions de l’Ogre, octobre 2016, 208 p., 18 € — Lire un extrait