Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy sur l’enseignement

Nicolas Sarkozy
Nicolas Sarkozy

Ce que vous ignorez, cher Nicolas Sarkozy, en multipliant les déclarations sur les enseignants qui – vous le dites pour le démentir aussitôt – « font le métier le plus difficile », c’est qu’un professeur d’histoire, un professeur de littérature n’ont pas étudié des œuvres critiques pour échapper au service que ces disciplines ont exigé. Un professeur de philosophie ne rêve pas de s’évader du choix qui fut le sien lorsqu’il est entré, jeune, dans l’étude des œuvres. Cela n’aurait aucun sens, pas plus que le menuisier ne fuit le bois (même si on peut vous concéder que ces métiers se font rares en France depuis que le libéralisme dont vous avez la charge vandalise toute chose). Le but d’un métier si difficile ne pouvait donc pas consister à se passer enfin de tout travail, de manière infantile, dans une vision primaire, celle des cahiers jetés au feu après l’obtention d’un concours redoutable. C’est là un bien pauvre poncif. Peut-on imaginer une réussite dont le seul sens consisterait à déserter des savoirs acquis à la force du poignet, ne devenant professeur que pour succomber à la paresse ? Ce serait, pour reprendre le «franc parler» que vous appréciez, comme si le comble de la réussite consistait à pouvoir partir en colonie de vacances !

Revenons plutôt à la longue expérience que vous avez du pouvoir lorsque vous vous sentiez pousser des ailes à propos de La Princesse de Clèves. Il n’y aurait aucun sens comme vous l’aviez démontré par votre méconnaissance de l’œuvre à aborder ce titre sans un travail extrême afin d’en dire quelque chose d’intelligent, en l’occurrence qu’une femme enfin se voit appelée à devenir un personnage de la littérature, ouvrant la voie à Justine, Emma Bovary, Madame de Rênal… Princesse par conséquent de ne pas succomber au mal et d’en souffrir à mort, d’une souffrance que les hommes politiques apparemment ne devinent guère, quitte à se targuer de noblesse de sentiment. Il est certain qu’à ce prix, pratiquer l’enseignement en disant n’importe quoi d’une œuvre, tout le monde pourrait le faire à moindre frais, à commencer par vous-même. Mais il n’est pas sûr que les élèves en sortent victorieux d’un savoir véritable.

Ce qui vaut d’un professeur de littérature vaut tout autant d’un professeur de mathématiques dont l’intelligence des fonctions réclame un exercice quotidien, un athlétisme qui ne consiste pas simplement à partir pour un footing devant des caméras, ce que les enseignants sportifs également pourraient déplorer. Un professeur de mathématique n’exècre pas les mathématiques. Il entre dans un problème, avec nerf, avec passion. Il comprend que pratiquer une telle discipline, ce n’est pas être présent ici ou là pour poinçonner des tasses de café. Il faudrait vraiment inverser le raisonnement, cher Nicolas Sarkozy ! L’enseignement a ceci de particulier qu’il est lié à la passion d’une matière tellement difficile à acquérir qu’on ne peut pas vivre en dehors de l’exercice de son art. Un passionné de philosophie sait qu’il n’y a de philosophie que dans l’approfondissement de cette discipline, une dialectique qui passe par un enseignement auquel il n’est pas question d’échapper ! Comment pourrait-il en aller autrement ? On admettra certes quelques mauvais contre-exemples comme c’est également le cas ailleurs, lorsqu’un ministre de l’impôt se dispense de s’en acquitter. Mais on ne peut en faire la règle et considérer que le progrès, l’indépendance d’une nation passent par un acquittement de tout impôt. Un motif devenu une véritable obsession ! Un professeur d’économie pourrait montrer assez rapidement que la destruction de l’espace public est calamiteuse pour la moindre activité. On voit suffisamment par là que l’enseignement de l’économie, à raison de 18 heures chaque semaine, suppose une dose de connaissances pratiquement excessive, une finesse dans l’analyse qui exige des heures d’élaboration, de répétition.

Vous me direz qu’il est des disciplines qui ne varient guère. On pourra certes vous l’accorder. Mais, même à supposer que le programme ne change pas et que Platon reste Platon, la finesse de son analyse s’avère intarissable comme le montre le nombre d’études différentes qui lui sont consacrées, toutes aussi belles, aussi puissantes les unes que les autres. Pour comprendre Platon, une vie n’est pas de trop et il faut se lever de bonne heure, entrer dans l’agora que représente la réalité intransigeante de plusieurs classes dépassant chacune trente cinq élèves. Il ne suffit pas de leur servir une phrase sur La Princesse de Clèves déjà évoquée pour les convaincre de quoi que ce soit. Il faut aimer lire des heures durant pour séjourner dans le concept. Et ce n’est que la connaissance – généralement reconnue par les élèves et les parents – qui justifie l’autorité d’un enseignant. Ce ne sont pas des mesures sécuritaires qui régleront le problème de l’attention passionnée qui naît en cours, ni celui de l’autoévaluation que vous impulsiez jadis dans les formes de compétences.

Nous ne comprenons pas en ce sens votre obstination à réduire l’effectif des enseignants comme vous l’avez pratiqué avec mépris et sans succès à en juger par votre échec aux dernières élections qui montre que, à la différence de Trump qui n’est pas un exemple, vous avez déjà été là pour nous dire ce que vous saviez faire. Il y a, vous vous en douterez, une différence criante entre nous. Il me semble que les enseignants, dont le casier judiciaire doit être vierge, ne ressemblent pas en tout cas à ces hommes politiques qui ne font de la politique que pour être réélus, pour fuir l’Assemblée nationale, cumuler des fonctions, prendre le pouvoir dans des buffets dinatoires et éventuellement fêter la réussite de leurs tâches au Fouquet’s, ou se reposer de leur victoire sur un yacht. Nous ne rêvons pas vraiment de vacances pour entrer en fonction. Nous sommes aux antipodes d’une telle satisfaction festive, dans la dure exigence des sévérités mathématiques ou des tragédies grecques. Un art de vivre et un désir de créer que certains hommes qui nous gouvernent ne pourront pas même soupçonner sans étouffer de honte.

Pour toutes ces raisons, il est toujours inquiétant d’écouter un homme politique confisquer le monopole de ce qu’il convient de faire pour la Recherche, l’Enseignement… Certes il s’agit d’un bien public, mais comme tout ce qui est public, comme tout ce qui est un bien véritable, cela ne relève pas du tout de l’opinion d’un ancien président, ni même d’un ministre. Les horaires, relativement au nombre d’heures de cours, sont en moyenne équivalents en Europe, fixés par des nécessités historiques qui n’ont rien de commun avec l’avis d’un candidat à la présidence. Comment pourrait-on admettre que vous-même, ou Juppé qui vous ressemble sur ce plan, Fillon également, interveniez sur la manière d’opérer d’un chirurgien, sur les dispositifs techniques d’une centrale nucléaire, sur les heures d’ouverture d’un théâtre ? Mais vous n’en savez rien !

Je vous ai entendu parler de centrale nucléaire dans une émission où vous affirmiez que « les Français doivent savoir s’ils veulent l’indépendance énergétique ou pas » et que notre situation n’était pas celle du Japon. Très bien, mais ne vaudrait-il pas mieux demander à un physicien issu de l’Université de nous éclairer sur ce point. Il se trouve en effet que les réacteurs des centrales ont été fabriqués avec des composantes défectueuses venues du Japon… Voici une dépense inutile pour réparer des réacteurs hautement radioactifs qu’on ne peut plus manipuler sans un dispositif technique énorme ! Faire bien exige un savoir et non un caprice. Comment pouvons-nous accepter, dans ce contexte de dépenses inutiles, que les horaires des cours soient pointés du doigt, que le contenu de l’enseignement dépende désormais de spécialistes du rythme du sommeil, ou encore que la manière de conduire la recherche soit décidée par les sciences de l’éducation dont les acteurs n’ont jamais mis les pieds dans un amphithéâtre en tant que professeur, voire même en tant qu’étudiant ? Admettons même, comme vous le pensiez, que nous sommes en effet fermés au dialogue (là je l’ouvre, remarquez), que nous sommes critiques, hostiles au changement, immobiles… Le progrès ne nous a pas touchés, certes. Mais dites-nous donc quel progrès ? Pourquoi faudrait-il, comme c’est le cas aujourd’hui, que toutes les mesures dans le domaine de l’éducation fussent prises sans consulter ceux qui vraiment enseignent, pratiquent de la recherche ou participent au dynamisme d’une discipline ?

Pour toutes ces raisons, il faudrait veiller à ne pas diviser les Français comme vous dites en le faisant et à retrouver une certaine unité dans l’exercice des tâches en comparant des activités comparables au lieu de mettre en avant des privilèges qui n’en sont pas, de remonter les électeurs contre les fonctionnaires comme si un Etat pouvait s’en passer. Il le peut sans doute, mais en tant qu’Etat mort, mort de n’avoir rien à offrir aux citoyens qui en attendaient tout autre chose que des déclarations de principe, vides et creuses, qui ont été resservies, éventées à souhait, mais qui sont encore efficaces à attiser la haine, les passions tristes tant dénoncées par Spinoza dont la lecture ne vous serait pas inutile pour redonner à la politique le sens de sa créativité.