Laurence Zordan, « La vengeance est une lecture du monde » (La vengeance des papillons)

Laurence Zordan, La vengeance des papillons

Quand la douleur est là, comment lutter ? Fermer les yeux, s’absenter n’y suffit pas, l’exergue de Paul Eluard en instruit d’emblée le lecteur. « Ses yeux ont tout un ciel de larmes/ Ni ses paupières ni ses mains/Ne sont une nuit suffisante/Pour que sa douleur s’y cache . » Reste au contraire à ouvrir les yeux, apprendre à lire le monde pour en décoder les signes, bons ou hostiles, et compter sur les papillons pour emporter sur leurs ailes, telle Psyché, l’âme délivrée du mal.

Dès son titre, La vengeance des papillons est un livre d’une énigmatique beauté qui tient à la fois aux caractères des personnages et au style de l’auteure, cet art de l’ellipse, du signe poétique qui déclenche moins une intellection immédiate qu’il n’ouvre un espace d’empathie pour la narratrice et sa sœur. Il y a Edmée, Edwige (la narratrice), Édouard, trois prénoms qui commencent comme Eden, quoique la vie de ces trois-là ne soit pas un paradis. Passé le prologue, la narratrice raconte de façon globalement chronologique une histoire familiale dont on ne lèvera pas ici les mystères et les tabous sur trois générations, mais que le lecteur découvre (en même temps que le personnage) au fil d’une sorte d’enquête.

Viennent d’abord les événements anciens, quand elle avait cinq ans et qu’elle a offert à sa grand-mère hospitalisée, impudique, incontinente, un livre sur les papillons. Inutile cadeau, désappointement de la vieille femme, colère de l’infirmière. C’est un terrible spectacle pour une enfant que le corps abimé, nu, malodorant d’une vieille femme réduite à l’impuissance. La grand-mère meurt, l’enfant se sent à jamais coupable. Seule Edmée, la très belle et très aimée sœur, la console : ses mots et ses chastes caresses réconcilient l’enfant anorexique avec ce corps qu’elle refuse d’alimenter pour ne pas ressembler un jour au corps de l’ancêtre. Mais la beauté qui sauve la petite Edwige, est aussi celle qui perd sa grande sœur : convoitée par le maire, condamnée par le curé, bientôt corrompue par un médecin, tous hommes de pouvoir, tandis que grandit, bon an mal an, la jeune sœur. Huit ans (un scandale, un déménagement) ; douze ans (la mort, de plus en plus proche).

Je ne raconterai pas les détails des drames qui jalonnent le destin du personnage. La mort, la folie, la culpabilité se tordent et se nouent en son centre, mais sans pathos, sans ostentation. Le personnage, tendu comme la corde d’un arc sur son projet de vengeance, a la force invincible de celle que rien ne peut arrêter et la fragilité de l’âme en détresse. La logique de son amour pour sa sœur la conduit au bord de la folie, où elle a basculé. Longtemps, face à cette très belle sœur, et à son frère très doué, elle est l’analphabète de service, obstinée, qui refuse de lire, qui ne parvient pas à lire. À chacun son rôle, dans cette famille « dissonante », dont la différence signe tous les malheurs : elle est l’illettrée. Le langage écrit est une arme de puissants, du côté de ceux qui écrasent les plus faibles, des grands-parents qui font des secrets, des hommes qui tuent des femmes, de ceux qui maltraitent les patients dans les hôpitaux psychiatriques. Edwige, d’abord, n’y trouve « rien à redire, considérant … que la vie n’allait pas de soi, n’étant guère le bien suprême, les lois de la vie se confondant avec le résidu infinitésimal laissé par la mort universelle. » Puis elle décide de venger sa sœur. Pour cela, elle a besoin des mots. « Parce qu’ils m’étaient inaccessibles sur du papier, j’étais persuadée de pouvoir les empoigner pour les dompter et faire qu’ils m’obéissent. Les mots étaient des chevaux sauvages et j’allais capturer le plus fougueux : vengeance. » Pour accomplir son dessein et déchiffrer le monde, elle apprend à lire, à écrire sa vie sur un cahier, à « épeler l’horreur » et en organiser les signes et les symptômes en un ensemble signifiant : « La vengeance est une lecture du monde ».

Alors peut-être, l’âme aux ailes de papillon pourra-t-elle s’extraire de sa chrysalide de culpabilité.

Ella Balaert

Laurence Zordan, La vengeance des papillons, éditions des femmes, mai 2016, 146 p., 14 €