Laure Murat in love with L.A. (ceci n’est pas une ville)

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Historienne d’archives et experte en pratiques de lecture, Laure Murat vient de nous donner un beau livre, tendre comme une caresse, mouvant et énergique comme la ville de Los Angeles. Car c’est bien de cette dernière qu’il s’agit dans ce petit ouvrage inspiré par la question de savoir si l’on peut s’éprendre d’une ville avec passion. Pour cette Française qui enseigne à UCLA depuis dix ans, pas d’hésitation : la Parisienne que fut Murat aime éperdument la grande cité californienne si souvent stigmatisée pour sa criminalité comme pour son cinéma starifié à l’extrême. Et, pour elle, L. A. est adorable en ce qu’elle est la négation (l’envers ?) même de Paris mais aussi, en un sens, de la trop rectiligne New York.

En fin de volume, Laure Murat récapitule d’ailleurs les raisons qui lui font aimer Los Angeles à ce point et cela va de l’éternel printemps local, ce distributeur d’une lumière incomparable, jusqu’à une façon toute pascalienne de se déployer, car L. A. est « une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». (p. 190). Et l’auteure de vivre dans un coup de foudre ininterrompu, qu’un de ses étudiants US auxquels elle enseignait Racine appela par mégarde et si joliment « un coup de Phèdre ». Et puis ceci encore : « J’aime Los Angeles parce que c’est le contraire de Paris, le contraire de l’histoire, le contraire de la contrainte. » (p. 189) Et c’est une historienne qui vous le dit, s’étonnant d’ailleurs de constater que l’histoire de l’immense cité n’ait pas été écrite.

Laure Murat ceci n'est pas une villeSi Murat vit sa ville d’adoption comme un immense espace de liberté, c’est en toute conscience que la voiture occupe ici toutes les voies de circulation et qu’on ne peut se passer d’elle pour sauter d’un endroit à l’autre. Mais quel dépaysement à chaque fois ! Dépaysement dont témoigne par exemple la diversité vertigineuse des cuisines offertes aux passants le long d’une longue avenue sans fin. Et de lui opposer sur ce point les « manières de table » de la côte Est, coûteuses, prétentieuses et médiocres.

Ce qu’aime encore l’auteure dans son L. A. est qu’elle digère admirablement l’excentricité et, pourrait-on dire, la bigarrure, prise qu’elle est entre océan et montagnes. Et de donner l’exemple du « Museum of Jurassic Technology », où chaque pièce exposée — inventée ou recueillie — tient de l’improbable, y compris ces madeleines de Proust animées et dégageant un parfum de mémoire. Murat parle aussi avec bonheur de l’immense campus d’UCLA, où elle fréquente le « good old girls club », amies non-américaines se livrant à des recherches pour le moins inattendues comme celle qui porte sur la culture des ordures ménagères. Et, en même temps, ce sont de grands savants de partout qui rendent visite à cette UCLA, de Judith Butler à Patrick Boucheron, savants qui viennent s’imprégner là d’un esprit communautaire si typique.

Pour en revenir à la ville même (si du moins c’en est une), Laure Murat aime aussi L. A. parce qu’elle crée un rapport unique à l’espace et au temps. « Il n’y a pas de semaine, note-t-elle, où je ne sois sortie de chez moi sans remarquer une scène, un détail, un tableau urbain excitant la curiosité ou suscitant une émotion. » (p. 109). Soit tel pan de décor désolé : poussez la porte, franchissez le mur, et surgit un autre monde, beau ou luxuriant. Quel autre remède contre la routine ?

Comme on voit, le coup de foudre (de Phèdre ?) a durement frappé. Laure est éprise et l’est sans doute pour longtemps. Oserais-je pourtant contrarier un instant une passion aussi unique ? Je m’y risque en me reportant à un épisode un peu ancien de mon existence. J’ai vécu deux ans à Minneapolis, étant prof invité à l’université du Minnesota. Ma femme qui m’accompagnait et moi sommes tombés en amour de la ville. Nous avons adoré la lumière des hivers minnéapolitains donnant sans rupture sur l’étendue neigeuse ; nous avons adoré les petits lacs épars à même la ville et la rivière Minehaha ; nous avons aimé la population de souche scandinave voguant sur le campus (ah ! les grandes filles blondes !) ; nous avons partagé l’esprit démocratique de l’État, parti trotskiste y compris ; nous avons croisé là-bas un jour Foucault, un autre Deleuze. Nous avons été épris de ces uniques « twin cities », Minneapolis la luthérienne, Saint-Paul la papiste. Pourquoi ne s’être pas installés au Minnesota ? Aujourd’hui encore nous nous le demandons.

Bravo, chère Laure Murat, pour votre ouvrage délicieux. J’irai un jour à Los Angeles. Mais vous-même faites à l’occasion le détour par les villes jumelles tout au nord.

Laure Murat, Ceci n’est pas une ville, Flammarion, septembre 2016, 190 p., 16 € (11 € 99 en version numérique)