Bonjour, monstre

Citation Jorge Semprun

Point zéro. Souvent, le bureau de poste, à partir duquel on calcule les distances. Point zéro de l’écriture. Le « je ». Mon point zéro, en Grèce. Grèce intérieure, autofictionnée, objectif agrandissant, ou rapetissant les distances, focus, zoom grand angle, gros plan, laboratoire de pataphysique (science des solutions imaginaires), remontage de la réalité. Lieu trouvé, trouvaille, langue retrouvée. Sauf que là, c’était la zone. Ma réalité, démontée. Je roulais à toute allure dans ma voiture autofictionnelle, des chansons grecques plein la tête, j’allais d’une chronique à l’autre au petit bonheur, et soudain, police. Ma voiture, arrêtée en rase campagne. Madame, vos papiers, vous avez enfreint la réalité, vos petits trafics ne nous ont pas échappé. C’est du lourd. C’est La Disparue d’Egine, qui excite l’agent. Voiture confisquée. Plus de point zéro. Des mois à raturer. Finito la musica, finito la fiesta.

Cadre de l'ouverture du ferry sur l'île d'Egine

C’est Philippe. Je l’appelle Philippe parce que sa voix. Il a une voix qui fait penser à Philippe Noiret. Philippe a lu La Disparue d’Egine. Il ne fallait pas, pas maintenant. Il ne fallait pas parce que Philippe n’était pas en état de se réjouir de ma percée sur diabolikcity.fr, the web revue littéraire et pool d’écrivains, même s’il m’avait soutenue vingt ans pour précisément que je perce comme écrivain. Avec une certaine persévérance, je dois dire. A l’entendre, depuis que Brian son coach de ski, avait voulu l’assassiner après lui avoir vidé ses comptes genevois, panaméens et luxembourgeois, l’empoisonneuse d’Istanbul (1) c’était une débutante à côté de ce que j’étais devenue. Les faits s’étaient déroulés à l’appartement de Staad, station de sport d’hiver suisse ultra chic, trois ans auparavant. Brian avait débarqué comme tous les jours pour emmener Philippe skier sauf que quand Philippe avait ouvert la porte, il était tombé sur un Brian chargé au captagon, les yeux hors de la tête et armé jusqu’aux dents. Trois jours de thriller. Philippe m’avait skypé depuis son iphone un gun sur la tempe, il avait besoin de moi pour débloquer le compte luxembourgeois, je devais me rendre de toute urgence notre maison rue du Parc Montsouris pour trouver dans le tiroir de gauche un papier avec des codes, c’était une question de vie ou de mort, Brian le retenait en otage, Philippe en avait profité pour me dire que nous étions sur la paille, j’avais dit pas de problème, j’en parlerai à mon cheval, en attendant oui, c’est cela, je prends un vol pour Paris. Je raccrochai sacrément choquée, mais je venais juste de tirer un coup, c’était l’aube, ça me met toujours le compas dans l’axe. J’appelai depuis Athènes ma copine genevoise Maya. Maya déclencha les opérations de police suisses. Philippe finit à l’hôpital de Zurich pour blessures et état de choc, à demi ruiné puisqu’il avait quand même viré ses comptes suisses et panaméens sur un obscur compte qatari d’un complice de Brian. Le compte luxembourgeois, c’était des cacahouètes. Brian avait été abattu par un tireur d’élite. Les Suisses ne font pas dans la dentelle. J’avais pris le premier vol pour Zurich, j’étais restée deux semaines aux côtés de Philippe. Entre en psychanalyse d’urgence, avait-je dit à Philippe à sa sortie d’hôpital. Tu me crois fou ?, avait-il riposté, commençant déjà à me regarder de travers. Minute, je ne t’ai pas suggéré de te faire interner mais si tu en es avec ton bagage intellectuel à penser comme ça, je passe mon tour. Philippe avait accepté d’aller se reposer chez maman à La Baule. J’étais repartie fissa à Athènes, très énervée, je déteste les thrillers. Trois ans après, Philippe était au dernier stade de la parano, il m’incendiait de mails. Il n’en démordait pas, j’étais derrière Brian, j’avais payé Brian, Brian et moi avions dû baiser un jour, Brian et moi étions complices, j’avais la main sur la compte qatari, c’était l’axe gréco-qatari-suisse. Tout juste si je répondais, c’était pisser dans un violon.

N°2 main du diable

Je le savais, Philippe bloquerait sur La Disparue d’Egine. Dans La Disparue d’Egine, je fais apparaître une maison. J’écris : « Ma maison. Une maison que je n’aime pas. Elle est arrivée comme ça. Je me suis retrouvée avec une maison sur les bras ». J’élude la réalité. Mais qu’aurais-je été parler de Philippe et moi, de mariage, d’opérations immobilières, de Brian, de la ruine de Philippe, de l’été 2014 où je me suis lancée dans Conchitta & Compagnie agence immobilière, sur l’idée même de Philippe qui ne pouvait plus m’entretenir ? « Mon usine, mon petit capital » : Si j’étais un oiseau, je volerais de mes propres ailes. Si j’étais propriétaire par opération surréaliste, alors, alors. Avant cette expérience, jamais je n’aurais soupçonné que ça changeait tout. Absolument tout. Tout à coup, je m’appropriais ma vie. « Captain, mon homme », écrivais-je dans la même chronique, toute surprise de sortir ça. Je m’appropriais mon écriture, mon désir, je n’étais plus en surnombre sur cette planète, plus ou moins subventionnée ou entretenue ; mon argent, c’était celui que je gagnais à la sueur de mon front, j’en devenais radine, inapte au consumérisme. La maison, c’était ma ZAD, mon distillateur de réalités, qui branchait la réalité sur la fiction, ma vie sur une possibilité de la gagner, mon « je » à la Grèce, mon écriture à l’autofiction. Ma langue au grec. Je savais bien qu’elle n’était pas à moi mais je pouvais jouer, faire comme si. Ta maison, ton autofiction, tu aurais mieux fait d’écrire ça, me dit Mélanie, venue boire le café chez moi au Pirée. Dans le mille, d’autant que sur le papier, c’est-à-dire dans la fiction juridique réelle, cette maison constitue le capital d’une société off shore de N*** dont je détiens 100% des actions. Un petit capital de fiction pour une autofiction MAISON. Et de là, je regardais la crise des réfugiés prise dans un scénario de télé-réalité, les réfugiés réduits à des débris de réel que mâche le moloch politico-médiatique.

Scène finale de Zabriskie Point

Philippe, la crise des réfugiés, il s’en foutait. Ne parlons pas des ruses de l’autofiction, rien à cirer. Pire, il en découvrait les coulisses, tout ce en quoi il croyait en littérature n’était peut-être pas vrai-vrai ? Philippe, ce qui le fit tourner de l’oeil, c’est son absence de la chronique. Une petite mention lui aurait suffit, genre Philippe existe. Il était incapable de se dire qu’après trois ans de mails incendiaires, j’avais vraiment envie de l’oublier, surtout quand j’écrivais. Il me faisait peur, il me faisait de la peine. Donc Philippe lit La Disparue d’Egine, il traine toujours son syndrome post-traumatique, il en a par-dessus la tête de la réalité déformée. Brian l’a projeté dans l’irréalité d’un monde de freaks où le passage à l’acte est la loi, un monde borderline, Philippe a besoin de preuves qu’il existe encore en tant que Philippe et seulement Philippe et par exemple en tant que propriétaire de la maison d’Egine, ne serait-ce que dans une chronique. Lui qui avait déjà quelques légers problèmes d’identité bien avant les crimes de Brian. Sous un nom parfaitement français, ses ascendants sont des américano-soviétiques, ce qui ne va pas sans conflits pour quelqu’un né avec la guerre froide. Conflits que Philippe avait fuis dans les années soixante-dix en Extrême-Orient, au pays du zen, en se japonisant donc. Il s’était installé à Tokyo, avait appris le japonais, s’était marié à une Japonaise, avait fait sa première fortune dans le business du musée d’art contemporain, ça avait fait fureur à l’empire du signe. Face à Brian, le zen n’avait rien pu faire. Pour Philippe, la réalité avait dépassé la fiction mais, c’était ça l’os, au-delà de ses espérances, si j’ose dire. Philippe a toujours rêvé de mourir en beauté sur une piste de ski, sous un grand ciel bleu de cristal, alors pourquoi pas de la main de Brian ? Philippe couvait de sévères pulsions homosexuelles qu’il assouvissait parfois avec des trans ou des travestis. C’était d’ailleurs Vanity qui s’était fait notre entremetteuse. Une vieille histoire. Je soupçonnais ce qui va de pair avec l’homosexualité refoulée – des pulsions masochistes effarantes. Brian, bon coach, n’avait peut-être agi que sur commande du fantasme de son client ? Philippe avait besoin de retrouver une réalité terre-à-terre, de se reconstituer avec les petites choses de la vie simple. Mais il n’avait pas tenu deux mois chez maman bien qu’il l’aimât beaucoup. Philippe, ruiné, ne se sentait plus personne. Il lui fallait à nouveau tourner autour de la terre. Ça le faisait exister, ces billets d’avion et ces réservations de grands hôtels, ces rendez-vous avec des businessmen dans des bars de palace à Milan, Genève, Londres, Tokyo, Los Angeles, Bangkok, Rio, que sais-je. Il lui fallait se refaire, et que ça saute. Je n’avais plus trop de nouvelles, sinon ces mails incendiaires. Je doutais que Philippe ne réussît, mais je négligeais l’avantage des tendances paranoïdes dans le cynisme du business. Philippe m’annonce une semaine après la parution sur diabolikcity.fr, fin janvier, débouler en Grèce. C’est je déboule, je m’installe. Ah bon, mais c’est pas trop flashy, Athènes pour le business ? Philippe me répond qu’il ne veut plus entendre parler de ski et de neige ; il veut du soleil, de la mer, il veut des Méditerranéens qui boivent leur café entre hommes, il veut la vie. Jusque-là, pas de problème. Mais Philippe ajoute, je vais s’installer dans notre maison, pardi j’ai une maison en Grèce, la maison d’Egine – ton usine, c’était fin, hein ? Oui, c’était feint – je la veux neuf mois par an, je vais apprendre le grec, je vais me RECONSTRUIRE dans cette maison, puisque tu ne l’aimes pas – non mais est-ce que cette maison à une gueule d’usine ? – je suis à nouveau riche, je te la laisse trois mois si ça te plaît de jouer à Conchitta & Cie, pour le reste vois avec mon avocat du Pirée, tu veux combien ? On est dans un café pourri place Koraï. Les larmes roulent sur mes joues impassibles, je suis Isabelle Huppert larguée par Toscan à un moment où plus personne ne veut d’elle sur un plateau, Isa est devenue trop chiante, trop vieille, les maquilleuses n’y arrivent plus, Isa n’arrivera jamais plus à faire la femme mûre envoûtante, elle ne jouera plus, je me liquéfie. Isa bredouille d’une voix éteinte, histoire de s’intéresser : Tu es à nouveau riche, c’est-à-dire ? Philippe s’explique, il a reçu trois millions d’honoraires d’un fond d’investissement mexicain, il est chargé de racheter à vils prix de l’immobilier grec, portugais, espagnol et italien, grâce à la crise ça coûte que dalle, il va se baser à Athènes, enfin à Egine. Je cherche dans ses yeux bleu ciel l’intelligence que j’y aime, je le connais assez pour savoir qu’il ne tiendra pas, il va vite se lasser du bar de l’hôtel d’Angleterre ou du Hilton, sans compter Egine l’hiver, il n’a pas du tout le tempérament méditerranéen, le petit café du matin avec son canard français, il se le prendra tout seul, il n’est pas près de ragoter en grec avec les pépé du coin qui se tripotent les couilles entre deux clopes. J’arrive à sortir : Philippe, si tu es à nouveau riche, tu peux louer à Athènes pour une bouchée de pain un appartement de deux cents mètres carrés et cent mètres carrés de terrasse, vue sur l’Acropole et au loin la mer, j’ai été invitée à une fête dans ce genre d’appart hype, il y avait tout le gratin hype de la Documenta d’Athènes de 2017, ça va être hyper hype, il y avait même des réfugiés hype, peut-être même qu’il en existe avec piscine ? Tes clients seraient bluffés. Tu y accrocherais tes Bacon, Basquiat, Warhol, Sam Francis, Pollock, le petit Music, le Jimmy Paulette de Nan Goldin, tu mettrais le grand Giacometti sur la terrasse, et le tableau serait complet. Et quand tu veux, viens en week-end ou une semaine dans notre maison jouir de la vue hollywoodienne sur la mer et le Péloponnèse, mais laisse-moi gagner mon petit argent. Cet argent c’est le carburant de ma voiture autofictionnelle, je te jure que d’ici peu, je publie. Philippe, furibard : Tu emmerdes tout le monde avec ton écriture de merde depuis trente ans, tu n’es qu’une branleuse, et moi, hein, tu y penses à mon syndrome post-traumatique, à mes envies de suicide pendant trois ans ? Cette maison est à moi, et – et là je tombe de ma chaise – je vais y écrire l’histoire-de-ma vie comme Proust, Marcel Proust, oui parfaitement, comme lui. Dis-moi, tu veux combien par an ? Vingt, trente, cinquante mille ? Et rends-moi ma BMW demain, ce serait mieux, il y a une plainte contre toi pour vol. Manquait plus que ça. Avec le fric qu’il a, il peut s’en acheter dix. C’est pour me casser ma baraque. Va falloir que j’achète une caisse, moi qui ne sais pas conduire, Captain ne pourra pas m’aider – entre les impôts, le baptême de Marini et l’enterrement de Dimitra, il est rincé. J’aurais tout fait.

N°3 Gris

Sur Giorgiou Vassiliou vers chez moi, plus rien ne se ressemble. Je ne suis plus nulle part. Le décor a été plié, il y a encore des traces du tournage, mais c’est fini. Je suis down. Je n’en veux pas de son fonds d’investissement mexicain, certainement du blanchiment, et voilà qu’il se met à la littérature et au grec. C’est du plagiat. Philippe me plagie. Il ne va quand même pas se mettre dans le lit de Captain ? Moyen drôle. C’est fichu. Adieu Captain. adieu diabolikcity.fr, je suis bonne à rien, Philippe a raison, je vais sur mes cinquante ans, personne ne me publiera, je vais rentrer chez maman à La Baule et me tuer là. Finito la musica, finito la fiesta. Captain mourra de chagrin, maman aussi. Ma liberté autofictionnelle, c’était de la conditionnelle. Autre fin pour éviter à maman un chagrin total : Je sombre dans l’alcoolisme méthodique, c’est une bonne camarade de boisson d’ailleurs. Captain mourra quand même. Je suis down. Mon monde s’est effondré, je suis effondrée, je m’en fous, du monde. Tout ce qui lui arrive au monde, ça ne m’intéresse plus – Nuits debout effacées, vrai putsch d’Erdogan après le faux coup d’Etat, train-train de la machine eurocratique à broyer la Grèce, sourire postmoderne ultra bright sur la gueule de Tsipras, sans parler de la soit-disante sécession britannique surnommée BREXIT, j’aimerais bien voir ça, un référendum de rejet de l’UE qui se retrouve suivi d’effets, pas envie d’écrire ça, pas envie d’écrire qu’Orwell a tout vu, je déteste la littérature d’anticipation– je me fous du monde, oui, Philippe a raison. Je n’ai aucune légitimité à écrire. Je n’ai jamais vécu en vrai, j’ai toujours inventé ma vie pour écrire, c’est de la simili vie. La maladie de la digression me reprend, machine à remonter le temps, archéologie des faits, je me justifie. Ça rend narcissique d’aller mal. La poisse. Finalement, Pirandello a été plus visionnaire qu’on ne le pense. Je sais que l’ordinaire de l’écrivain qui donne dans l’autofiction, ce sont les procès pour violation de la vie privée. Mais le cas du candidat personnage qui se venge d’un auteur qui ne l’a pas fictionné-frictionné de ses mots, connaissait pas – ça a dû arriver. Crever d’envie de sortir des limbes du réel pour pénétrer la vraie vie imaginaire d’un pauvre auteur, ma bonne dame, mais où va t’on. Je me sens sale.

Image 4

J’ai jeté L’Incognito d’Hervé Guibert dans mon sac pour Agistri. Agistri, l’île de Captain. Hervé Guibert se sentira bien, là, ça lui rappellera l’île d’Elbe. Hervé Guibert, il m’a rebootée. A la sortie de l’adolescence, j’étais cruche. J’aime bien rétrospectivement avoir été cruche. Je ne comprenais rien mais rien au continent masculin. Sans sexe, sans texte. Tout restait à écrire. J’ai fini par faire l’amour une première fois à vingt-et-un ans parce que ça allait bien comme ça, je n’étais pas sans désir, ça non, mais ça ne m’a rien fait. Rien du tout. C’était plage de la Baule, un garçon que je trouvais beau, c’était la nuit, l’été, son corps s’était auréolé de rouge, tout ça c’était bien, c’était romantique mais je n’ai senti que le sable dans ma petite culotte en me rhabillant. Bref, il y avait du boulot. Hervé Guibert, son mauvais esprit, c’était le mien à l’intérieur de ma cruche. Ma cruche, en réalité une couverture pour dissimuler mon monstre. Ou son cocon. Hervé Guibert brisait la cruche et me tendait un miroir. Je me rencontrais. Il me contaminait. Je rencontrais mon devenir homosexuel homme – rien que ça, et pas facile à assumer, on ne peut pas mieux trahir sa cause. Dans le miroir, je voyais un homme qui aimait les hommes, et pas d’enfant. Je voyais un homme qui aimait la queue. Un homme qui ne se voyait pas trop en couple. Pas sans amour ni amours mais un marin solitaire en quête du Captain qui le matera. Mes aventures sur le continent masculin, ou à la recherche du sexe perdu, il y a de ça. J’allais jouir comme homme. Tout est dans le « comme ». Je suis sortie une première fois en boîte au Scorpio, boulevard Poissonnière, parce que c’était là qu’avait eu lieu le trafic d’AZT du danseur mort dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Un garçon torse nu, en pantalon de vinyle noir m’a roulé d’entrée de jeu une pelle comme on dit bonjour toi, avant de retourner à son petit copain. Me voilà baptisée, ai-je pensé. Ç’a m’a emmenée loin de suivre les traces d’Hervé Guibert, détective à la recherche des infiltrations de la fiction dans la vie. Une nuit au Banana Café, j’ai rencontré Christopher alias Milko, il disait qu’il était le fils du docteur américain dans A l’ami…, top model richissime ou mégalo en vrai. Dans mon journal, je retrouve ce 3 novembre 1994, je note : « Christopher me dit que Hervé lui a beaucoup apporté, mais que le docteur Chandi n’existe pas. Si ça se trouve, tout Hervé Guibert est une immense fantasmagorie. » Tu m’étonnes. Sept ans plus tard, il y a carrément eu une fuite de fiction sous la porte de la maison du Parc de Montsouris. Une lettre adressée à Madame Guibert, que Philippe me tend un 3 novembre à un retour de la Baule. Je me rends compte de cette coïncidence de dates en ouvrant le cahier de 2001. Je précise, je ne truque pas ce genre de coïncidence, j’ai bien eu en main cette lettre sept ans jour pour jour après Christopher. Et n’importe quel surréaliste haussera les épaules, rien que de très normal pour notre secte. Donc, je me suis dit que revenir à Hervé Guibert, ça pouvait me doper. Je l’ouvre à bord d’Albatros, la vedette de Captain. Captain disparaît des heures à la chasse au harpon. Il connaît les fonds où il mouille en face d’Agistri comme sa poche, ce qui veut dire les trous de roche où se planquent les gros poissons qu’il veut. Ça lui fait un dos hypnotique, tout doré et super charpenté, ces centaines d’heures à guetter à plat ventre, au masque et au tuba, la poiscaille. J’ouvre L’Incognito. Je vois que je l’ai lu en 2002. Je note toujours la date de lecture sur la page de couverture intérieure – que les chapardeurs se souviennent de moi. Je suis pliée de rire à bord d’Albatros. Hervé Guibert alias Hector Lenoir a gagné deux ans de résidence à l’Académie espagnole de Rome pour écrire l’histoire-de-sa-vie, mais au lieu de l’écrire, il débine tout ce qu’il peut de ce qui est en fait la villa Médicis, des fonctionnaires aux résidents. Il narre par le menu toutes les bêtises qu’il ferait bien ou a faites, pour se changer les idées, vu que de vivre enfermé dans cet asile d’artistes subventionnés le déprime à mort. Hector Lenoir, rumine-t-il, ça fait penser à Gaston Leroux (Le Mystère de la chambre jaune, La Dame en noir) ou Maurice Leblanc (Arsène Lupin), des auteurs à succès au moins, il se plaint qu’on le surnomme Chochotte ou Mémé, il trouve qu’Arsène ou la Dame en noir, ça lui va mieux. Tout à coup, j’ai un coup de chaud, j’ouvre mon macbook, je tiens mon attaque : « Finalement, Pirandello a été plus visionnaire qu’on ne le pense… » Je suis dans la cabine avant, à plat ventre et tordue pour me caser là-dedans, il y a du vent, ça tangue, je me bats avec le clavier, Philippe prend forme. Tout à coup, mon monstre n’en peux plus, il a second coup de chaud. Mon monstre s’appelle des fois Juliette. La vedette tangue et ma menotte avec. Juliette me jette parmi des putain dressées, des chiens lubriques – oh oh -, des enfants sex toys – mais qu’est-ce qu’ils en font, maman j’ai peur -, des fouets, oui, ça c’est bien les fouets. C’est dans des souterrains. Ça crie, ça claque. On ne voit presque rien. Juliette s’arrête à neuf-dix, avant de m’infliger un Eros géant, molosse possédé de ces secousses telluriques, ça vient du nombril de la terre, c’est sûr. Ça va à la vitesse de la lumière, ça remonte le temps, ça monte, il faut un certain quand même, mais ça y est. Il y est. J’avoue, oui, j’aime ça. J’y suis, je suis lui. Je ressens comme lui. Le drôle de cri rauque qui fulgure dans ma gorge. C’est le sien. Rencontre érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle, a dit Breton, maître de la secte. Et je plonge dans la bleue marine me rafraîchir.

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Lettre de Holger Doetsch du 1er novembre 2001

Anne, Loran, et leur fils Chouchou, huit ans, m’attendent. Je leur avais prêté l’appart du Pirée. Ils partent marcher dans le nord vers Volos demain, ils prendront le train. Chouchou m’ouvre la porte. Salut, je t’ai fait une chasse au trésor MAISON. Il y a sept surprises à trouver. Tu brûles, jubile Chouchou. Ou : Nan, tu gèles. Ses cheveux longs et fins dansent avec ses balancements de tête. Je trouve une bouteille de blanc au frigo, un balai-serpillère flambant neuf sur le balcon de derrière, un faux cornet de glace rempli de guimauves sur le frigo, un savon à la cannelle en forme de demie noix de coco dans la salle de bain ainsi qu’un super peeling vert menthe, et, sur la terrasse, un petit youka dont je rêvais. Sur la terrasse, Loran ouvre la bouteille de blanc. La touffeur tombe à peine avec la nuit. Anne me dit qu’elle adore mes cactées. Loran ne dit rien, Loran l’aime et l’enfant tout grand et fine tige lui ressemble. Qu’est-ce qu’ils l’aiment, elle. Elle sait. Elle trace, marche, randonne, écrit, tout ce qu’il faut de force pour écrire, publier, mener les projets, avancer, avancer, elle ne se retourne pas sur son écriture, elle trace. A suivre le regard de Anne, je regarde les cactées. Ce sont à l’origine des boutures. Je les ai prélevées à Agistri ou Egine. Rien de plus simple, il suffit de les planter et ça pousse tout seul, dis-je. Sans eau, elles tiennent des semaines. Ça pousse, ça produit des formes incroyables, c’est psychédélique. Ça fait tilt, ces images de boutures psychédéliques. Je pense : L’autofiction c’est du bouturage psychédélique. Je me suis bouturée à Hervé Guibert et je pousse toute seule. C’est un raccourci – je me suis bouturée à d’autres. Contamination, enlèvement à soi, arrachement. La littérature ça arrache. Poison entre remède et dope. Et que je te sniffe Romance nerveuse de Camille Laurens d’un traitLe peyotl mexicain, ça produit la mescaline. Littératures hallucinogènes, chamaniques. Cellules de papier qui s’hybrident à des cellules organiques. La littérature grouille partout. Faut seulement faire gaffe à quoi on s’hybride. On peut s’hybrider à Marx, à Closer, à Arsène Lupin, à Mylène Farmer, à un avatar sur Meetic, au catalogue IKEA, à Tintin, et s’y croire, voire se prendre pour Marcel. On peut en perdre toute intimité avec soi, ça peut désaxer. Intimité : sensations dans la nudité à la douche ou aux cabinets, il n’y a plus que moi et le sexe perdu ou ma mort. La seule réalité qui tienne. Une hyper-réalité, fictive depuis les fictions de la vraie vie. Faut suivre. Vie : Assemblage fantastique, je dis bien fantastique au sens du genre littéraire, de milliards de cellules biologiques et de cellules de papier qui se baisent, s’entredévorent, se refilent des secrets de famille plus ou moins mortels, et des désirs, tout cela de façon muette, et dans le dos. C’est gore. Ça finit par faire détester la littérature et ses sorciers qui s’esquintent à proposer des hybridations singulières à des « je ». L’autre jour, j’ai dîné avec Philippe à Microlimano. C’était toujours je veux neuf mois la maison, je l’aime moi la maison, je vais y écrire l’histoire-de-ma-vie, mon Oeuvre, je n’ai plus d’humour depuis ce qui m’est arrivé, tu ne me fais pas rire, rien ne va plus, tu veux combien ? Il y a eu un silence où je me suis demandée s’il voulait faire une portée à la maison chaque année. J’ai vraiment mauvais esprit. Je me suis demandée aussi si je devais lui rappeler que Proust n’avait pas tout à fait écrit l’histoire-de-sa-vie, mais pour Philippe qui tripe Proust depuis ses dix-sept piges, sans compter le syndrome post-traumatique, la descente ne serait pas de la tarte. Silence dont Philippe m’a tiré : Et la…. la littérature, alors ? J’ai cru m’évanouir. Marcel s’informant de la santé de la duchesse après l’avoir traitée de tous les noms, cette rombière ayant oublié de l’inviter à son dernier raout. Marguerite va bien, merci, mais demande-le lui directement. Je n’ai pas de téléphone rouge. – T’énerves pas, c’est juste qu’entre gens d’écriture, nous pourrions parler littérature. Mon sang ne fit qu’un tour. Je me lève, je tire la nappe, fais valser la bouffe, les assiettes, les verres, crache par terre, hurlant : JE NE VIS PAS DANS UN SALON. Les garçons sont venus me neutraliser. L’un m’a tendu fissa un shot de tsipouro à boire cul sec, ça calme. Philippe était coi. J’ai largué vingt euros, je suis rentrée à pied, pliée de rire. Mon monstre jappait, bondissait. Un sale petit monstre.

N°6 Bouture

Je reviens sur terre, à ma terrasse, au Pirée, à Anne, Loran et Chouchou. Au fait, Anne, je n’ai pas pu faire autrement que de rendre sa BMW à Philippe. J’ai racheté un vieux quatre-quatre, une plaque grecque. Je l’appelle Saravalo. Σαράβαλο en grec c’est carcasse de bagnole, ça éloignera les envieux. Chouchou éclate de rire. Sara va à l’eau ? Elle nage, ta carcasse ? Bien sûr mon chou, elle est tout terrain, tu viens, je t’embarque.

11 août 2016, Agistri.

Mari-Mai Corbel 

(1) L’empoisonneuse d’Istanbul, de Patros Markaris (Seuil, 2010).

Remerciements à Romain Blanchard, Nicolas Sabatier et Florence, Maya Bösch qui m’a offert La Haine de la littérature de William Marx, Mélanie Sweeny, Anne Penders et Loran, Simge Gucuk, Christiane Corbel et Jacques Berger pour les questions que tous font vivre.