Le grand entretien : Ted Conover, «nous, journalistes, avons tant à apprendre des écrivains»

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Les éditions du Sous-Sol publient le premier livre de Ted Conover, Rolling nowhere, sous le titre Au fil du rail, un reportage. L’occasion pour Diacritik de rencontrer l’une des grandes figures du journalisme américain et d’évoquer avec lui les quatre mois qu’il a passés en 1980 avec les « hobos », la forme très particulière qu’il a donné à ce livre devenu culte et de l’interroger sur sa définition du journalisme, alors que son sixième livre, qui doit paraître cette année aux USA, est justement une réflexion sur ce sujet.

Ted Conover, à son retour (Au Fil du rail, cahier photo)
Ted Conover, à son retour (Au Fil du rail, cahier photo)

Au fil du rail est un livre inclassable : c’est, d’abord, un roman d’aventure, tant sauter dans des wagons ouverts et trains de fret, échapper aux « bouledogues » (les flics du rail) et s’adapter au mode de vie des hobos est à la fois dangereux et exaltant. Et Ted Conover partagera leur vie durant quatre mois.
Il aborde son premier train, qui lui semble une « forteresse imprenable » à Saint-Louis, parvient à se hisser mais son wagon est rapidement abandonné sur une voie de garage, « au milieu de nulle part ». Il entend un autre train, un « monstre », saute et son aventure peut commencer : « J’étais dans un train de fret ! J’avais embarqué ! Après des semaines d’anticipation surexcitée et des jours d’attente lasse et frustrée, mon rêve devenait réalité ».

Durant quatre mois, Ted Conover, alors âgé de 22 ans, voyage de train en train, découvre les lignes et les rails, les villes de correspondances, il partage le quotidien de hobos solitaires ou en groupe, lutte pour manger, se laver, survivre et parler la même langue que le hobo, cette figure de légende de l’imaginaire américain, le « hobo renégat, objecteur de conscience du métro-boulot-dodo, un homme qui défit les conventions et l’autorité pour trouver la liberté sur les rails ».

Mais l’aventure est aussi un apprentissage pour le jeune étudiant en anthropologie, encore un peu naïf, nourri des légendes épiques de la conquête de l’Ouest. Sa connaissance des hobos est d’abord livresque, Whitman, Kerouac, Dos Passos, Jack London, Steinbeck, références cruciales, même dans les situations les moins littéraires : C’est en souvenant d’une page des Vagabonds du rail de Jack London qu’il trouvera le courage d’aller quémander du sel : « Les très pauvres constituent l’extrême ressource du vagabond affamé. On peut toujours compter sur eux : jamais ils ne repoussent le mendiant. Maintes fois, partout aux États-Unis, on m’a refusé du pain dans des maisons cossues des hauteurs ; mais toujours on m’en a offert près du ruisseau ou du marécage, dans la petite cabane aux carreaux cassés remplacés par des chiffons où l’on aperçoit la mère au visage fatigué et ridé par le labeur. » (Jack London, dans une traduction de Louis Postif, cité p. 59).

Au fil du rail est ainsi un roman d’apprentissage au sens le plus classique du terme : sortir de ses illusions, confronter son savoir antérieur et théorique au réel le plus quotidien, savoir jouer des codes, apprendre de ses échecs : « j’étais pressé de rencontrer des hobos et pressé d’apprendre à brûler le dur comme un pro. Mais le rail n’est pas fait pour les gens pressés ».

Pops, Portola Californie (Au Fil du rail, cahier photo)
Pops, Portola Californie (Au Fil du rail, cahier photo)

Et Ted Conover, endurci par les épreuves surmontées, « armé d’un réalisme nouveau » apprend : il découvre un autre rythme, la débrouille, la nécessité de ne jamais montrer sa peur et une langue argotique d’une richesse poétique infinie. Jamais un hobo ne parle pas d’un dispensaire de l’Armée du salut mais d’un Sally ; un Willy est une association qui offre du travail aux démunis (de Goodwill Store). Une partie de cette langue est commune aux hobos et aux cheminots, une « unité » est une locomotive, un fourgon-frein se dit « cambuse », un wagon réfrigéré un « frigo ». Cette langue est le signe d’un rapport différent au monde et aux choses, aux êtres aussi. Ainsi Lonny distingue-t-il les « trimards » (ceux qui voyagent et travaillent) des « hobos » (qui se contentent de voyager) et des « clodos » (qui n’en foutent « jamais une, ni boulot ni voyage — le clodo, il branle rien »). Cette langue est directe, brute, « vivre dans les jungles revenait à ôter le masque que nous contraignaient à porter les sociétés policées. Les hobos semblaient dire ce qu’il pensaient et faire ce qui leur chantait ».

Forrest à la jungle d'Everett (Au Fil du rail, cahier photo)
Forrest dans la jungle d’Everett (Au Fil du rail, cahier photo)

Au fil du rail est le récit d’une rencontre et d’un apprentissage de l’altérité. Ted Conover rencontre les hobos, souvent taiseux, apprend à les apprivoiser et recueille leurs histoires, le récit se fait galerie de portraits, incarnation du mythe, dans le contraste et la pluralité des êtres croisés. Ainsi Lonny, vétéran du Vietnam, jeté sur les routes par un divorce dramatique, Thomas et son chien Fripon, Buddy et Sam, Bill, Carmelo et Juan, Pistol Pete et BB Roger ou Forrest. Peu à peu, au fil des rencontres et des récits, se construit une fresque de l’Amérique par ses marges, chaque être rencontré étant un autre éclairage sur une histoire à la fois collective et individuelle. Partager la vie des vagabonds — dont certains sont aussi des sans papiers et clandestins —, c’est faire l’expérience de la violence policière, de l’absence de respect de beaucoup, de l’exploitation, d’une forme de rage et de colère : « on pouvait traiter les gens comme ça aux États-Unis ».

Vue du mont Shasta depuis un train (Au Fil du rail, cahier photo)
Vue du mont Shasta depuis un train (Au Fil du rail, cahier photo)

L’Amérique est autre, vue depuis les trains. De loin, ce champ entre Lincoln et Denver, ressemble à du maïs ou de mauvaises herbes ; vu de près, depuis le wagon, c’est du cannabis. Denver, ville dans laquelle vivait Ted Conover, lui devient « étrangère sous cet angle nouveau ». Il découvre des quartiers qu’il ne connaissait pas, s’aperçoit qu’avec sa barbe et ses vêtements sales et déchirés il est devenu « invisible », même pour ses amis : « je me sentais comme Rip Van Winkle, le personnage de Washington Irving rejeté par ses propres amis après une trop longue absence »…

Mais voyager ainsi, au hasard des trains de marchandises et des rencontres, c’est aussi faire l’expérience d’une autre cartographie, « c’est l’Amérique (…) là, devant toi, sans pare-brise ni panneau au milieu », les départs sans but précis, vers « quelque part ». C’est traverser les « plaines infinies » du Dakota, le Wyoming, la Californie, comprendre « la taille de l’Ouest comme personne ou presque », découvrir les « personnalités » des villes « bonnes ou mauvaises, aux yeux des bobos. Être à la dèche à Portland était apparemment comme essayer d’ouvrir un cabinet médical à Aspen : il y avait trop de gens qui essayaient de faire pareil ».

Il y a un monde entre le jeune étudiant en anthropologie de 22 ans qui débute ce voyage et celui qui écrira Rolling Nowhere quelques mois plus tard. Ted Conover a découvert sa vocation, le journalisme « undercover », qui passe par la juste distance entre l’observation et l’empathie. Ce qui frappe le lecteur de ses livres c’est combien tous ses sujets à venir sont déjà présent dans Au fil du rail.
Son livre suivant, Les Coyotes, « un périple clandestin au-delà des frontières avec les migrants clandestins » (paru en France en octobre dernier chez Globe), est sans doute né de sa rencontre avec les ouvriers agricoles mexicains, « les nouveaux hobos américains, à mon sens » (Au Fil du rail, p. 306).  Ted Conover évoque Aspen, p. 227, sujet de son troisième livre Whitout, lost in Aspen.  Il fait la dure expérience de la prison à Denver — pour avoir osé marcher sur un pont sous lequel allait passer la voiture du Président, Reagan à l’époque — et deviendra gardien de prison à Sing Sing (Newjack). Il voyage au Pérou, en Chine, dans l’Himalaya, en Afrique dans The Routes of Man.

Tous ses livres semblent en germe dans Au fil du rail, et toujours du côté de ceux restés « à l’écart du rêve américain », « étrangers partout où ils allaient », nous montrant que le hobo — comme tous ces autres exclus — « n’est pas « l’un d’entre eux ». Il est l’un d’entre nous ».

 

Ted Conover, Au fil du rail, un reportage, traduit de l’américain par Anatole Pons, éditions du Sous-Sol, mai 2016, 333 p., 22 €

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A noter, la revue Feuilleton publie, dans sa dernière livraison (n° 16, printemps 2016), « Le tribut de la chair », un reportage de Ted Conover, à Cargill Meat Solutions, abattoir du Nebraska, soit six semaines d’immersion en tant qu’inspecteur du service sanitaire.

Signalons également la parution récente, aux éditions du Sonneur de Vagabonds de la vie, Autobiographie d’un hobo (1924) de Jim Tully, traduction de l’américain et préface de Thierry Beauchamp (288 p., 18 €) — Lire un extrait