Comment parlent les fantômes

© Jean-Philippe Cazier
© Jean-Philippe Cazier
Tu connais cette histoire. Tu la connais depuis l’enfance. On te l’a racontée lorsque tu étais enfant. On te la racontait en chuchotant au creux de ton oreille. Une bouche s’approchait de ta peau, contre l’oreille, et les lèvres murmuraient l’histoire. Tu te souviens ? Non ? La bouche s’approchait et tu entendais l’histoire. Tu croyais l’entendre. Tu ne voyais pas la bouche qui s’approchait. Il faisait noir, tes yeux étaient fermés. Chaque nuit la bouche s’approchait et murmurait les mots. Tu t’en souviens ? La bouche murmurait ses mots au creux de ton oreille. C’était toujours la nuit. Tu fermais les yeux et la bouche était là. Parfois elle ne venait pas aussi près de toi. Parfois elle restait de l’autre côté de la chambre, dans le coin le plus sombre, le plus noir. Parfois tu sentais son souffle contre tes lèvres. Tu la voyais à travers tes paupières closes. Tu croyais la voir, tu aurais pu la voir. La bouche parlait mais toi tu ne disais rien. Tu écoutais ses mots. Elle était là, proche. Est-ce que tu avais peur ? 

Sur le trajet, tous les soirs. Tu passais devant la grille et derrière les barreaux, à travers les barreaux de la grille, un peu plus loin, le long des allées de ciment, tu les voyais. Ils travaillaient dans le jardin, ou faisaient semblant, de faire des trous dans la terre, de planter des choses dans le sol. Des légumes ou des fleurs. Est-ce que leurs fleurs étaient comme eux ? Si on mange leurs légumes, est-ce que l’on devient comme eux ?

Tu marchais le long de la grille. Elle te protégeait d’eux. Elle empêchait que tu t’approches. Tu aurais pu escalader, te pencher de l’autre côté. Tu les regardais un moment, chaque soir. Par le regard tu t’approchais d’eux, de ces ombres. Ils te faisaient signe d’approcher plus près, pour les toucher, toucher leurs mains et, toi aussi, avec ta main, planter dans la terre des fleurs, les tordre dans tes mains. Tu aurais pu entendre leurs voix. Tu aurais pu, dans le noir, toucher leur peau. Pourraient-ils te voir ? Ton visage tourné vers eux, le voyaient-ils? Voyaient-ils tes yeux ? Ta bouche ? Que, comme eux, tu avais des yeux, une bouche ? Et que ta bouche sert à parler et embrasser ? Le savaient-ils ? Et les mots que tu leur murmurais, chaque soir, au plus près de ces ombres?

Tu demandais qui parle et ce qu’il dit. Tu demandais si ce que tu entends, c’est bien ça. Tu demandais qui parle et si c’est bien lui qui parle. Tu demandais ce qu’il fait là, chaque soir. Tu ne sais pas qui répond. La bouche murmure encore, contre ta peau, au creux de ton oreille. Tu disais que tu as dix-huit ans et que tu passes chaque soir devant cette grille. Tu disais que tu les observes, tu essaies de voir leur visage, leurs mains. Que l’obscurité les a transformés en ombres lointaines. Tu leur demandes ce qu’ils murmurent à ton oreille. Tu dis que tu n’entends pas leurs mots et c’est comme s’il ne disait rien. Pourquoi es-tu là-bas, si loin de moi ? Viens plus près. Est-ce que toi aussi tu as des yeux ? Une bouche ? Est-ce que toi aussi tu peux parler ? Le savais-tu ? Que nous ne voyons pas, que nous ne parlons pas ? Nous ne te voyons pas. Ferme les yeux, ferme tes paupières. Regarde l’obscurité dans tes yeux. Ouvre-les, ouvre les yeux. L’obscurité a tout recouvert. Il fait nuit à présent. Tu ne nous vois plus. Nous t’offrons une fleur. N’aie pas peur. Prends cette fleur. Prends-la avec toi, approche ta main. Tu peux toucher la fleur. Tu peux passer tes doigts sur les pétales. Ferme les yeux. Tu vois ? L’obscurité a tout recouvert. Il fait nuit noire.

Tu disais il faut marcher plus vite, que l’on va être en retard. Rester là, il fait nuit déjà, c’est dangereux. Cette nuit totalement noire. Tu disais on court on court. Tu prenais la main dans la tienne. Tu courais très vite, de plus en plus vite. Tu regardais le trottoir mais le trottoir était absorbé par la nuit. Il disparaît dans la nuit qui le recouvre et tu as déjà quitté le sol. Tu regardais tes jambes qui s’envolent. Tu étais comme un ballon gonflé d’air et tu riais. Ils étaient là aussi, près de la grille, leurs visages pressés contre les barreaux de la grille. Ils regardaient en souriant. Ils agitaient leurs bouches et leurs mains et riaient aussi, même s’ils ne voient rien car leurs yeux sont fermés.

C’était le soir qu’ils apparaissaient, la nuit. Une bouche te parlait à voix basse lorsque tu dormais. Des mots prononcés par tu ne sais pas qui. La bouche de ce corps que tu ne voyais pas. Tu l’as vue aussi en rêve, là, à l’intérieur de ta tête. Toujours le même rêve. L’appartement est tout en longueur. Ni bruit ni fenêtre ouverte. Tu es seul, tu dois avoir cinq ans. Soudain des coups retentissent, forts, et qui t’effraient. Des coups de plus en plus rapides. Tu cours, tu te précipites. Tu ouvres une porte blanche et un drap blanc te recouvre de ses ténèbres, jeté sur toi…

Les cendres de la vie sont encore chaudes. Sous le feu du soleil, les géraniums éclatent comme des cœurs de sang. Le rouge des géraniums s’écoule dans la terre brûlée par le soleil. Le rouge des géraniums imbibe la terre morte qui boit ce qui s’écoule en elle et va nourrir d’autres plantes. Elles veulent plus de sang et se réjouissent lorsque ce sang leur est donné. Leurs couleurs, leurs pétales, la peau si douce de leurs pétales. Les fleurs sont fragiles, plus fragiles que des corps. Comme les mots. Les mots sont fragiles, plus fragiles que des corps. Des mots rouges s’écoulent dans la terre, comme les battements d’un cœur fragile. Les entends-tu, leurs murmures, au creux de ton oreille ?

Ce sont des mots d’amour. Ce que tu dis, que tu entendais. Les mots des ombres, les mots de ceux que tu voyais la nuit, derrière la grille. Des mots qui disent je t’aime, je t’aimerai. Viens plus près, je t’aime, je t’aimerai. Mets ta main dans ma main, viens, courons le plus vite à travers les ténèbres de la nuit. Courons le plus loin dans la nuit. Sans fin. Ton rêve la nuit, au creux de ton oreille, tout près de ta bouche, murmure je t’aime, je t’aimerai.