Identités, errances et rires (Malika Wagner, Ali Bader, Mohammed Aïssaoui)

tumblr_mjco89cUVY1rkz363o1_1280Il est rare de pouffer de rire, en lisant un roman. Qui plus est : un roman sur la (grave) question des origines et des (sacro-saintes) racines. Quoi de plus salvateur que de rire à un enterrement – celui du père, en l’occurrence ? Effacer sa trace de Malika Wagner fait partie de ces livres, facétieux et légèrement désespérés, dont certains passages arrachent le sourire (voire le fou rire) aussi sûrement qu’un dessin de Reiser ou qu’une blague de Fellag. On ne rit jamais mieux qu’en s’attaquant aux siens.

Quand s’ouvre le récit d’Effacer sa trace, le patriarche – banlieusard endurci, radin, raciste et solitaire – vient de tomber malade. La famille, plutôt banale et désunie, se recompose comme un seul homme, d’abord autour de son lit d’hôpital, puis autour de sa mort. C’est à ce moment là, seulement, que le lecteur découvre l’origine des parents (divorcés) : le vieil atrabilaire est né en Kabylie, la mère en Normandie.

9782226318268mL’une des habiletés de la romancière était d’avoir gardé masquée, jusqu’au décès du père, l’origine maghrébine de celui-ci. La photo de couverture du roman, hélas, vend la mèche. Plutôt qu’un bled de carte postale, un perroquet aurait suffi : le jour où l’un de ces volatiles exotiques fait irruption dans son appartement, sans doute échappé d’un immeuble voisin, la narratrice y voit un signe. Celui de la mort qui approche.

Le dommage n’est cependant pas grand, puisqu’une bonne partie du récit est un voyage – hilarant – en Algérie, où l’héroïne et sa fratrie chercheront en vain les traces de ce « grand peuple », dont leur géniteur est censé descendre. Pas besoin de nommer Alger ou la Kabylie – très facilement reconnaissables. « Sur l’avenue principale qui longeait la mer, les dentelles de fer forgé et les réverbères Napoléon III qui voisinaient avec des palmiers languides, des hommes en burnous et des femmes en hijab me parurent l’exacte transcription de ce que nous étions nous-mêmes : une aberration. Au nom de cette splendeur décatie, le sang de nos parents s’était mélangé pour le meilleur et avait coulé pour le pire », observe la narratrice. Dont on découvre, dans la dernière partie du roman, comment son prénom, Khadidja, reste dans la France d’aujourd’hui si bêtement lourd à porter.

Se jouant des assignations identitaires, les contournant, s’en amusant, Malika Wagner se moque de ses propres douleurs et de son destin présumé : elle tient ce fatras à distance, par le rire. La scène de baise avec le bel Étienne, un collègue de bureau, adepte du papier recyclé, est un modèle du genre. Sans parler de la rencontre au village avec la grand-mère de la narratrice, alors adolescente, qui voit dans cette créature stupéfiante le fantôme de Géronimo. L’écriture fluide, faussement orale, porte avec bonheur ce court récit iconoclaste.

1540-1Pour ceux et celles que ces histoires d’identité chiffonnent, le dernier roman de l’irakien (devenu bruxellois) Ali Bader, Vies et morts de Kamal Medhat, est vivement recommandé. Il raconte, façon poupées russes, les errances d’un journaliste parti sur les traces d’un musicien bagdadi, que les séismes moyen-orientaux ont poussé à disparaître, puis à renaître, changeant de masque et de nom chaque fois, de Damas à Amman, en passant et repassant par Bagdad, bien sûr. Une jolie fresque, un peu bavarde, mais avec un sens appréciable de l’auto-dérision, par l’auteur de Papa Sartre (2014). Ali Bader sera l’un des invités de la Foire internationale du livre de Tunis, du 25 mars au 3 avril.

Plus léger – c’est le but : Comment dit-on humour en arabe ? est un florilège de blagues et d’histoires drôles, une compilation réussie signée Mohammed Aïssaoui.

Malika Wagner, Effacer sa trace, Albin Michel, 2016, 192 p., 16 € 50 — Lire un extrait

Ali Bader, Vies et morts de Kamal Medhat, traduit de l’arabe (Irak) par Houda Ayoub et Hélène Boisson, éditions du Seuil, 2016, 336 p., 21 € 50

Mohammed Aïssaoui, Comment dit-on humour en arabe ?, illustrations Cloé Floirat, Folio, 142 p., octobre 2015, 7 € 50

product_9782070466450_195x320