Petit précis littéraire : Nina Bouraoui

NB canapéNina Bouraoui, romancière française vivante, née à Rennes en 1967. 14 romans, 1 pièce de théâtre, une dizaine de nouvelles et textes courts dans diverses anthologies et pas mal de paroles de chansons.

Connue et reconnue, Nina Bouraoui, citoyenne d’un « pays de mots », appartient à cette catégorie d’écrivains qui se réinventent, repoussent les limites et les contours de leur écriture avec une évidence surprenante. En 25 ans de publications, elle passe d’une plume presque gothique au roman social en faisant un détour par l’autobiographie romancée placée sous le signe de la recherche identitaire, sans jamais se départir de thématiques fortes, signatures ancrées dès ses premiers écrits.

NBSDAC’est qui ?

Une écrivain franco-algérienne née à Rennes en 1967. De mère bretonne et de père algérien, Nina Bouraoui passe les premières années de sa vie à Alger, venant en France dans sa famille maternelle pour les vacances. L’été de ses 14 ans, ses parents lui apprennent qu’elle ne rentrera pas en Algérie, à cause de la santé fragile de sa mère. Une fissure, une faille apparaît, terreau de son œuvre écrite, courant violent qui traverse ses livres du premier au plus récent. Son premier roman La Voyeuse Interdite est publié par Gallimard alors qu’elle a 24 ans et étudie la philosophie. Succès immédiat, il remporte le Prix du Livre Inter et lance son auteur dans la cour des grands (rencontrer Marguerite Duras et Yann Andréa à 25 ans n’est pas la pire chose qui puisse arriver dans une vie d’écrivain). En 2005, elle obtient le Renaudot pour Mes Mauvaises Pensées.

MMPElle parle de quoi ?

De recherche de soi, de construction de l’identité (géographique et sexuelle), d’enfance, d’adolescence, d’amour et de désir, beaucoup. De nostalgie vertigineuse et de déracinement. De sensations que seuls les personnes liées à une terre étrangères peuvent comprendre dans leurs cellules par ce rapport aux sensations, aux ressentis d’un pays et à la tristesse indélébile laissée par l’exil.

PML’écriture, souvent métaphorique, de Nina Bouraoui bouge, vit. A chaque phrase, une évocation, invocation parfois même, quand elle parle de l’Algérie et surtout d’Alger. La construction de soi, le « métier de vivre », dans toute son humanité et ses fragilités, sous-tendent l’ensemble de son œuvre, à travers différentes facettes, plus ou moins explicitées. L’amour et le désir, la mise en perspective des schémas amoureux constitue une autre pierre angulaire de son travail, inscrit dans une filiation durassienne palpable qui ne tombe jamais pour autant dans une pâle copie admirative. Jamais de mièvrerie, non plus. Il semblerait que ça ne soit pas le style de la maison. Toujours, une certaine forme de violence traverse le récit, qu’elle soit contenue, ressentie, générée, transformée.

Autre particularité, et non des moindres, le joyeux éclectisme culturel qui ponctue les livres de Nina Bouraoui. Sans pour autant verser dans un name dropping fanatique à la Bret Easton Ellis, elle jalonne ses récits de références cinématographiques, photographiques, littéraires comme autant de petits cailloux artistiques à suivre jusqu’à un univers où Bret Easton Ellis (oui encore lui) voisine avec David Lynch, Robert Mapplethorpe avec Belle and Sebastian. Un paysage se dessine, des références parfois pop, parfois classiques, un véritable panthéon culturel dans lequel trouver des correspondances, des repères, et bien souvent, des échos.

GMPourquoi c’est bien ?

Parce que Nina Bouraoui possède un sens de la narration très particulier. Loin les intrigues sentimentales, loin les atermoiements et les auscultations auto-centrées que l’on retrouve parfois dans le genre très fourre tout que l’on appelle « autofiction » et dont on pourrait rapprocher certains de ses romans (du Jour du Séisme jusqu’à Mes Mauvaises Pensées) sans s’y identifier à 100%. Si Nina Bouraoui parle souvent de son enfance, de ses souvenirs et de ce qui la constitue, elle ne se place jamais vraiment au centre de ses romans. Oui, la tentative de description du style peut sembler hasardeuse, ou contradictoire, mais c’est pourtant vrai. Il est possible de puiser dans son histoire, ses ressentis et signifiants sans pour autant se mettre en avant et faire tourner ses romans à une déclinaison de « moi je ». En s’inspirant de son histoire, Nina Bouraoui renvoie une image au lecteur, tend un « miroir de papier » dans lequel il se voit, lui.

LJDSSon écriture, son style font preuve d’une évolution frappante, reflet d’un permanent travail sur les mots, sur la langue et ce qui ressemble à une recherche d’intégrité littéraire. En extrapolant à l’extrême, on pourrait même rapprocher la plume de Nina Bouraoui de celle d’un conteur par la façon dont elle donne vie aux situations. Peu importe qu’on ne soit jamais allés à Alger, aux Seychelles ou à Boston. Ses descriptions des sensations plus que des paysages et des décors inscrivent les mots dans la peau. Pour les situations, c’est pareil, comme des réminiscences en résonance, qu’on ait vécu ce qui est raconté ou non.

LBDMIl faut lire quoi ?

Tout dépend de l’ambiance et de l’univers recherchés. Nina Bouraoui écrit par tranches, par cycles presque. Ses premiers romans frappent par leur violence ciselée, extrême et à fleur de peau à la manière poétique d’un Lautréamont. Ses romans suivants, jusqu’à Mes Mauvaises Pensées partent plus du lieu de l’écrivain, dans un style plus doux et sensoriel. On observe se dérouler un travail d’introspection et de projection, de construction identitaire. Parfois dense et touffu comme Mes Mauvaises Pensées, roman fleuve, déconstruit dans sa structure narrative et écrit d’une traite selon un principe d’associations d’idées typiques d’un travail analytique. Parfois syncopé comme autant de polaroïds amoureux, jalons d’histoires et de référents dans Nos Baisers sont des Adieux.

LVHLa Vie Heureuse, premier roman de Nina Bouraoui que j’ai lu sur les conseils éclairés d’une littéraire tout de noir vêtue, est une excellente entrée en matière : les thèmes phare sont là, le rapport à l’adolescence est rendu dans une certaine dualité sensible, l’amour et le désir déploient leurs ailes. Le lire à 17 ans a sans aucun doute contribué à changer ma vie, il n’y a pas de raison que ça n’arrive pas à d’autres, quel que soit leur âge. Le dernier roman en date, Standard, rompt nettement avec tout travail introspectif et autobiographique en mettant en scène un loser moderne en prise avec ses démons intérieurs et ses aspirations.

Il est possible de préférer certaines époques, certains romans et leurs thématiques plus prononcées, mais Nina Bouraoui a l’élégance de ne pas avoir écrit de « mauvais » roman.

LVIBref, il est donc tout à fait possible de vénérer Bret Easton Ellis et de rechercher tout ce que la littérature américaine peut produire de plus trash tout en appréciant l’écriture délicate et inspirée de Nina Bouraoui. On appelle ça de l’éclectisme. Et si on lit bien, on perçoit avec un certain amusement que cet écrivain ne renie pas un certain goût pour d’autres écrivains plutôt brutaux et âpres. Les paradoxes, cette complémentarité parfaite !

 

Bibliographie

stanardLa Voyeuse Interdite, 1991, Gallimard

Poing mort, 1992, Gallimard

Le Bal des murènes, 1996, Fayard

L’Âge blessé, 1998, Fayard

Le Jour du séisme, 1999, Stock

Garçon manqué, 2000, Stock

La Vie heureuse, 2002, Stock

sauvavgePoupée Bella, 2004, Stock

Mes mauvaises pensées, 2005, Stock

Avant les hommes, 2007, Stock

Appelez-moi par mon prénom, 2008, Stock

Nos baisers sont des adieux, 2010, Stock

Sauvage, 2011, Stock

Standard, 2014, Flammarion

Otages, théâtre, pour le Paris de Femmes, au théâtre des Mathurins, janvier 2015

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