Petit précis littéraire : Frederick Exley

© Tara Lennart
© Tara Lennart

Frederick Earl Exley : Écrivain américain mort en 1992 et né en 1929 à Watertown. Un paquet d’articles, et trois romans plus ou moins autobiographiques, dont deux traduits en Français (le troisième le sera sans doute un jour).

Il y a des jours, on va vers un livre sans trop savoir pourquoi ni comment. Un titre, un nom, une quatrième de couverture. Un hasard. Tiens ça a l’air sympa. Il y a poète, bar, marginal, boisson, loser comme mots clés sur la 4e de couverture. Deux nuits blanches plus tard, le livre se referme à regrets. Frederick Exley écrit des histoires dont on ne voudrait jamais sortir. De sa vie en demi-teinte, il a écrit une fresque grandiose, profondément humaine et touchante. Il était persuadé du contraire, mais Frederick Exley apparaît comme l’une des grandes voix américaines de la seconde moitié du 20e Siècle.

Frederick Exley
Frederick Exley

C’est qui ?

Un demi-raté, un loser magnifique, un artiste de génie comme seul les États-Unis savent en produire. Fils d’un athlète adulé et entraîneur de basket, Fred Exley envisage d’abord une carrière sportive qu’il doit vite abandonner à cause d’un accident de voiture.

Après un diplôme d’anglais l’université de Californie, il se voit promis à une vie planplan dans les relations publiques d’une société de chemins de fer à New-York, puis Chicago. En 1956, Fred perd son travail et sombre alors dans l’alcoolisme, l’instabilité professionnelle et sentimentale, avec en prime un détour par la case HP. C’est d’ailleurs après son séjour en HP qu’il commence à écrire sérieusement.

Il a quand même réussi à être admiré par ses pairs, et de son vivant, et à ramasser un certains nombres de prix littéraires pas sales (nomination pour le National Book Award, Prix Faulkner, Prix Rosenthal du Centre National des Arts et des Lettres, et prix Rockfeller doté de 10 000 $). Pas mal pour un pseudo écrivain raté qui a soigneusement claqué sa fortune en bitures.

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Il parle de quoi ?

De lui. Fred Exley parle de lui, de la vie, de ses aspirations, de ses espoirs, de son enfance, de ses errances, de sa solitude, des femmes, de son sale caractère, de l’écriture, d’alcool, de football américain (beaucoup !), de ses errances, de sa folie et de sa sensibilité.

Sensibilité fragile et immense qui lui permet de surnager dans les marasmes sordides dans lesquels il se plonge, avec un sens de l’embrouille qui rappelle Bukowski, en moins trash. On croise des gens simples, des espèces d’escrocs loufoques, des piliers de bars, des pauvres gars, des gens internés…

Exley parle simplement de la vie qui se déroule, des hauts et des bas qu’on peut éprouver, des gens qu’on peut croiser, et des situations nauséabondes qu’on va chercher sans avoir la moindre idée de comment s’en dégager. Ses romans ne seraient pas non plus totalement autobiographiques, même si son histoire et ses propres obsessions constituent la majeure partie du terreau de ses livres. Il parle aussi beaucoup d’écriture, des affres de la création et de l’absence d’inspiration.

Exley n’était pas satisfait de son succès d’estime, et se voyait comme un super loser complexé par des modèles grandioses (Edmund Wilson, tout simplement le plus grand critique littéraire jamais imprimé) et des pairs reconnus, comme Nabokov. On peut dire qu’il visait la lune et qu’à force de patauger dans le caniveau, il ne se rendait pas compte qu’il évoluait bien au-delà des étoiles.

Pourquoi c’est bien ?

Parce qu’Exley réussit à ne jamais nous apitoyer. Il ne se plaint pas, il ne se complait pas dans sa vie un peu pourrie, même s’il ne semble pas trop chercher à en sortir. Il arrive à décrire des événements difficiles qui lui arrivent avec une délicatesse étonnante. Jamais on ne tombe dans le pathos, dans le lourd ni dans le sordide.

Une p(o)inte d’humour, une pincée de cynisme ou d’auto-dérision sardonique décalent toujours le propos. Ce type est capable de rendre drôle un séjour en HP, sans non plus la jouer Tex Avery. Exley alterne passé et présent, introspection et exaltation, et finit par nous captiver totalement par son sens de la narration et de la description. Il rend chaque personne attachante, à commencer par lui, qui pourrait bien être un vieil oncle un peu loufoque mais gentil. Même s’il est bourré 90 % du temps et qui rate un peu beaucoup de choses dans sa vie, qu’il a divorcé de ses deux mariages et qu’il radote sur le sport.

Quelque part, Exley est déjà post-beat. Les rêves et les aspirations, il les caresse, mais il tourne comme un lion en cage, prisonnier d’un système qui ne laisse pas trop d’espace au rêve. Le ton tragicomique qu’il emploie, c’est sans doute pour ne pas se suicider. Sans doute pour mieux montrer la réalité des États-Unis dans les années 1950 et 1960, ce pays vainqueur et dominant qui est plein de cinglés alcooliques. A travers des thèmes forts comme la camaraderie, le sport, la masculinité, la célébrité (Fred est fou d’admiration pour Frank Gifford, star du football américain qu’il a côtoyé dans sa jeunesse), Frederick Exley pointe les contrastes, la solitude, la réalité d’une culture qu’on présente toujours sous l’angle le plus lumineux. Apparemment, au pays des aigles, il ne fait pas bon être un poulet.

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Il faut lire quoi ?

Avec deux livres, pas de risque d’exploser le budget loisir du mois ! Cependant, Le Dernier Stade de la Soif est (à mon humble sens) bien bien bien meilleur que A l’Épreuve de la Faim, qu’on appréciera sans doute mieux en étant déjà familiarisé avec la plume d’Exley. Et puis c’est toujours mieux de lire les livres d’un auteur dans l’ordre, surtout quand ils se suivent plus ou moins. Les allusions aux épisodes passés de la vie d’Exley faites dans A l’Épreuve de la Faim seront aussi plus clairs. En attendant, vivement le troisième!

Bibliographie

Le Dernier Stade de la Soif (A Fan’s note, Harper & Row, 1968), traduction de l’anglais (USA) par Philippe Aronson et Jérôme Schmidt, préface de Nick Hornby, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2011, 448 p., 23 € 50.  — Lire un extrait. Disponible en poche : 10/18, 2013 (8 € 40)

A l’Épreuve de la faim (Pages from a Cold Island, Random House, 1974), traduit de l’anglais (USA) par Emmanuelle et Philippe Aronson, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2013, 320 p., 22 €

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