Petit précis littéraire : Donald Ray Pollock

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Donald Ray Pollock : Écrivain américain vivant, né dans l’Ohio en 1954. Un recueil de nouvelles et un roman à son actif.

Il y a parfois du bon à ne capter qu’une seule radio quand vous êtes au volant de votre vieux break Volvo, plus polluant qu’un tracteur. France Inter vous fait découvrir, entre deux crépitements, un écrivain américain prodigieux. Quelqu’un qui sait extraire le beau dans la fange, redonner une âme à des êtres prisonniers d’une existence proche du misérable sans pour autant verser dans le misérabilisme.

Donald Ray Pollock
Donald Ray Pollock

C’est qui ?

Un ancien employé d’une usine de pâte à papier du fin fond de l’Ohio et conducteur de camion (toujours dans l’Ohio). Quand j’ai entendu son nom pour la première fois à la radio, je me suis dit qu’on allait encore avoir droit à un écrivain de polar d’un niveau moyen, un redneck récemment alphabétisé dans ses montagnes peuplées de consanguins enfumés. Et puis, j’ai compris qu’il avait été publié par Granta, PEN America et Epoch, par exemple. Puis qu’il aimait Richard Yates, Céline, et Flannery O’Connor. Après 32 ans passés à travailler dur, Donald Ray Pollock a décidé d’entrer à l’université à 50 ans et d’apprendre à écrire.

Knockemstiff
Knockemstiff

Des nouvelles d’abord, Knockemstiff, (nom du bled dont Pollock est originaire — et qui après un tour sur Google images, a l’air digne d’un film de Rob Zombie) puis comme c’est sympa aussi, un roman : Le Diable, tout le temps, élu (entre autres distinctions) meilleur roman de l’année 2012 par le palmarès L’Express/Lire. Tout un programme. Par contre, on ne sait pas encore si son site internet qui le qualifie de « best writer known in the world » et de héros pour les petits travailleurs est du second degré ou non, mais bon…

Il parle de quoi ?

De la vie quotidienne de débiles profonds, violents, consanguins, drogués, alcooliques, bagarreurs, illettrés, bigots… Des vrais gens très folkloriques qui ont l’air de peupler l’Amérique profonde, ce qui rend plus frileux quand au fait de traverser le pays au volant d’une Dodge en se prenant pour un beat. Même David Lynch n’en voudrait pas comme figurants.

Ils ont eu des enfances atroces, des vies rudes, ils évoluent dans la vie comme les personnages des tableaux de Jérome Bosch. Ce sont des marginaux condamnés et Donald Ray Pollock s’en fait le porte-voix, il leur permet de sortir de l’anonymat méprisé, eux les pauvres confinés dans une petite ville des Appalaches. Eux les sauvages d’une société qui les laisse pourrir sans sourciller. Eux les zombies de la première puissance mondiale, véritable enfer sur terre dans ces villes ouvrières loin de tout et sans autre perspective de distractions que la violence, le sexe coupable, la drogue bas de gamme et les alcools maison. La violence, toujours. A force de savoir qu’ils ne réaliseront jamais leurs rêves, ils finissent par ne plus en nourrir. Et on se demande si la laideur qui se dégage des descriptions de leur quotidien ne viendrait pas autant de cette résignation que de la brutalité de leur mode de vie. Ou des deux…

Pourquoi c’est bien ?

9782752908773_1_75Parce que ce type est un conteur né. Ses nouvelles, d’abord, sont de véritables bijoux de psychologie, de descriptions, d’humanité. C’est paradoxal de parler d’humanité dans le cas des tarés dont il fait le portrait, mais c’est comme ça. Donald Ray Pollock arrive à rendre attachant un chômeur alcoolique qui tabasse sa femme! Il parvient à extraire le beau, l’absolu de chaque individu, de chaque situation, même au cœur de la misère la plus sordide. Jamais obscène, toujours entre le glauque d’un naturalisme nouvelle génération et la réalité supposée, entre la perdition et l’aspiration, entre le trash et le sublime, Donald Ray Pollock réussit un tour de force littéraire sur le fil. Il n’est pas plus extrême que Zola dont il s’avère même proche au niveau de l’intention, et du procédé descriptif. Les données culturelles ont un peu changé depuis Germinal… Imaginez les mineurs de Zola sous amphétamines de dernière qualité, et vous voilà en plein dirty realism le plus pur.

Donald-Ray-Pollock-Le-diable-tout-le-tempsSon roman, Le Diable, tout le temps, est du même acabit. Il décrit les trajectoires croisées de quelques personnes prises au piège avec leur histoire, leurs pulsions et leur aveuglement dans une sorte de polar humain et très réaliste. Si la forme est aussi parfaite dans son roman, très maîtrisé, que dans ses nouvelles, ses textes courts dégagent plus de brutalité, à tous les sens du terme. Son roman quasi biblique raconte les trajectoires croisées de drôles de gens : un fils de rescapé de la guerre du Pacifique un peu givré qui sacrifie des agneaux pour tenter de sauver sa femme d’un cancer, un couple qui sillonne les USA au volant d’un break et massacre des auto-stoppeurs, un prédicateur qui annonce l’apocalypse avec un joueur de guitare handicapé et détraqué… Une bande de freaks presque, qui pose la question du bien et du mal, de la recherche du sens. S’ils sont tous à moitié tarés, n’en sont-ils pas encore plus humains dans leurs interrogations et leurs fêlures ?

Donald Ray Pollock rappelle un peu Flannery O’Connor, cette écrivain du Sud des USA, spécialisée dans les portraits de bigots cruels et stupides, un peu Faulkner dans la flamboyance des événements, un peu Carver dans le sens de la description et du détail qui tue. Mais en même temps, pas du tout : Pollock a un style unique, fulgurant, surdoué. Et il n’est pas sudiste. Pourtant, il écrit un southern gothic âpre et parfois presque insupportable de violence, de misère et de solitude sociale. Son écriture, parfois aussi ravageuse qu’une qu’une gorgée d’alcool frelaté fabriqué dans un garage poisseux, reste sans jugement ni moquerie, mais pleine d’un humour grinçant.

On ne ressort pas indemne de ces livres, un peu comme d’un match de boxe (décidément, cette métaphore revient souvent…), ou comme un voyage dans le coffre arrière d’une voiture diesel qui n’aurait pas connu de révision depuis les années 90. Pourtant, loin d’être désagréable, l’aventure dépayse et captive autant qu’elle sonne le cerveau. La poésie de Pollock fait tout, son sens de l’observation et sa tendresse latente élèvent le débat, évitant de le laisser mariner dans la boue avec les cochons et de servir du trash pour le trash.

Il faut lire quoi ?

Vu qu’il n’a écrit que deux livres, pas besoin de trop réfléchir ni de chouiner chez votre libraire pour qu’il fous fasse une carte de fidélité spéciale biblio intense. Commencer par les nouvelles permet de bien entrer dans cet univers, mais risque peut-être d’affadir le roman par leur niveau de perfection très élevé. S’il fallait faire un choix et un seul, ce qui reste une très mauvaise idée en littérature, ça serait donc le recueil Knockemstiff.

Bibliographie

Le site internet de l’auteur

Knockemstiff (Knockemstiff, Anchor, Reprint Editions, 2009) Buchet-Chastel, 2010 & Libretto, 2013. Traduction de Philippe Garnier.

Le Diable, tout le temps (The Devil All the Time, Anchor, Reprint Editions, 2011) Albin Michel, 2012 & Livre de Poche, 2014. Traduction de Christophe Mercier

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