Au-delà des montagnes : À l’ouest rien de nouveau


Go West des Pet Shop Boys résonne, sur l’écran des jeunes dansent et fêtent la nouvelle année. Le dernier film de Jia Zhang Ke débute en 1999, il finira en 2025, quand, à travers le destin de trois amis, la Chine aura achevé sa mutation. Durant ce qui est sûrement le plus long prologue de l’histoire du cinéma (45 minutes avant le début du générique), le film s’ouvre sur un triangle amoureux : une femme, deux hommes – l’horreur scénaristique absolue ?
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Venant du plus grand cinéaste chinois actuel, aucun risque. Au-delà des montagnes n’est pas Jules et Jim mais l’aboutissement d’une filmographie observant d’un regard aiguisé le passage de la Chine communiste au mirage Capture d’écran 2015-12-22 à 07.37.04ultra libéral. Tao hésite entre Jinsheng, le jeune affairiste ambitieux et Liangzi, l’ouvrier laborieux : c’est la Chine écartelée entre capitalisme et communisme, plus encore entre modernité et tradition. À chacune des trois époques – 1999, 2014, 2025 – correspond un format vidéo, l’image s’élargissant au fur et à mesure que les personnages semblent de plus en isolés, perdus. Sans jamais verser dans la nostalgie facile, Jia Zhang Ke livre un film désabusé mais lucide qui dépasse largement le contexte de son pays. La Chine comme métaphore du reste du monde…

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Débutant par un feu d’artifice et se clôturant sur un magnifique paysage enneigé, Au-delà des montagnes prend acte de la dissolution d’une civilisation dans la mondialisation. Le propos est d’autant plus fort que le cinéaste n’est pas suspect d’entretenir une quelconque nostalgie de la dictature communiste, contrairement à Zhang Yimou par exemple. Jia Zhang Ke n’a pas vocation à devenir le cinéaste officiel du pourvoir, il suffirait de revoir Platform pour s’en convaincre. Si le système s’effondre, c’est d’abord de ses propres absurdités : ouvrier modèle, Liangzi est victime de la corruption comme de la hiérarchie du parti. C’est le parti encore qui semble encourager Jinsheng, prêt à tout pour s’enrichir. Car en fait de Jules et Jim, le film n’offre pas de suspens quant au choix de l’héroïne. Tao choisit vite la réussite, « le jeune homme à la voiture », ambitieux mais passionné. Comme Liangzi, il est issu d’une classe populaire, mais lui se veut un homme du XXIè siècle quand son rival, idéaliste, semble dépassé. Entre modernité et immobilisme la Chine a choisi : Go West est le mot d’ordre.

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Dès la deuxième partie, en 2014, l’échec est consommé. Alors que voitures, téléphones portables, moyens de communications diverses envahissent l’écran, le récit devient celui des désillusions. La gaité de Tao a laissé place à une profonde mélancolie qui ne la quittera plus. Le constat du réalisateur est impitoyable : ni véritablement libéral mais plus du tout communiste, le pays n’obéit plus qu’à la seule règle de la corruption. Jia Zhang Ke filme une Chine où les ambitions ont été perverties tandis que la fameuse croissance économique n’a aucun effet sur le sort de la majorité. Malade, solitaire, Liangzi fait partie de cette classe ouvrière sacrifiée.

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Le cinéaste a la grande idée de rendre cette toute-puissance du capitalisme en faisant disparaître du film un de ses personnages centraux. Plus que de la jalousie de son rival, Liangzi est victime du bond en avant économique initié entre autres par son ex-ami d’enfance. Une fois le cœur pur rejeté hors-champ, le film ne laisse plus de place aux histoires d’amour, même tragiques. Pas de syndrome Lady Chatterley : Tao subit les effets de son choix tandis que de petit Capture d’écran 2015-12-22 à 07.42.10opportuniste amoureux, Jinsheng est devenu un mafieux cynique. Si le trio éclatait dans la première partie, le deuxième chapitre sera celui de la mort du couple. Au fur et à mesure que Tao prend conscience de son erreur, la Chine traditionnelle disparaît. Le fils de Tao et Jinsheng s’appellera… Dollar. Nom ridicule, comme pour placer un enfant sous la protection de la dernière des divinités. Un monde semble séparer le temps de l’insouciance, celui du long prologue, de celui du désenchantement. Au-delà des montagnes filme le triomphe de la réalité sur les espoirs de jeunesse, tandis qu’un personnage en costume traditionnel erre d’époque en époque, vestige du passé qui n’est plus qu’un sujet de curiosité pour touristes.

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La dernière partie est la moins aboutie, le cinéaste perdant un peu le fil de son récit dans une histoire d’amour impossible entre le jeune Dollar et son professeur de chinois. Ironiquement, le Go West s’est matérialisé par un départ vers le sud-est, en Australie. Le seul repère de 2025 est l’évolution de la technologie : Dollar et les portables ont «grandi » ensemble sous notre regard. Dollar, perdu dans un cadre encore élargi, peine à trouver sa place dans un monde où le téléphone semble l’unique compagnon. Dollar n’est pas plus chinois qu’australien : il ne parle pas sa langue maternelle, se souvient à peine de sa mère ou de son pays, membre de cette diaspora coupée de ses racines et de ses origines.
Si Jia Zhang Ke semble peu à l’aise pour filmer cet épisode australien, c’est en Chine qu’il retrouve le fil de son film, par la grâce de sa sublime actrice. Au-delà des océans et des montagnes, Tao prépare des raviolis, répétant encore pour quelques temps les gestes de fêtes ancestrales, elle danse seule.
On entend à nouveau Go West, mais tout a disparu : les couleurs, les autres, les illusions, la musique. Même l’ouest n’est plus.

Un film réalisé par Jia Zhang Ke – 2h11 – Scénario de Jia Zhang Ke – Directeur de la Photographie Yu Li-Wai – Avec Zhao Tao, Zhang Yi, Liang Jin-Dong, Dong Zijian, Sylvia Chang.

En salles le mercredi 23 décembre 2015

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