De la frustration

Une petite histoire vraie, j’ai envie de balancer en ce moment, en état d’urgence, comme s’il n’y avait plus de temps à perdre. Une petite histoire vraie, une histoire d’argent. Il y eut une époque dans ma vie où j’ai vécu dans un film, exactement à l’intérieur d’un film. Et c’était génial, le montage était top, jamais de fatigue, pas de temps morts, l’image et la lumière très belles, dialogues réussis, forts, un bon film avec du suspense, des choses économiques, sociales, de beaux décors, du cul et du destin. C’était il y a longtemps, j’étais très jeune, très pauvre et très con. Enfin con, peut-être pas con, mais je ne prenais jamais le temps de réfléchir, le film avançait et je courais. J’étais très romantique aussi, j’avais vu J’embrasse pas de Téchiné, j’avais lu Sodome et Gomorrhe — il y a une façon de lire Proust comme un manuel de stratégie militaire, un art martial — et puis j’avais vu Angélique et le Sultan, et je me sentais superman, wonderboy…

Je venais de débarquer de ma province, je découvrais Paris, la ville lumière, j’étais une sorte de petit lapin ambitieux, rêveur, paralysé devant la lumière, en permanence admiratif. Évidemment je voulais être comédien, acteur, alors je faisais le cours Florent. J’avais 21 ans. Pour payer mes cours et ma chambre d’hôtel à Barbès, rue Bervic derrière Tati, j’ai vendu mon corps parce que c’était écrit dans le film. Je vivais dans une fiction, un cliché à ciel ouvert, de jour comme de nuit. A Florent je répétais La solitude des champs de coton, Koltès…

La nuit, je ne répétais plus, je jouais vraiment, je mentais vrai. J’avais 21 ans, je répète l’âge, aujourd’hui j’en ai 40 et ce 21 me tirerait presque les larmes si je me laissais aller. C’est aussi qu’à 21 ans je n’avais pas du tout la même tête, voici la tête que j’avais, la voici.

Je la mets, je la montre comme pour y croire, c’est la seule preuve de mon histoire vraie, c’est tout ce qu’il me reste et c’est comme s’il s’agissait d’un autre personne : il s’agit d’une autre personne. Donc je vendais ou je louais mon corps, difficile de faire la différence. Ça s’appelle pute. Ça s’appelle survie. Et c’est toujours ça quand on fait des choses extrêmes, on se risque à vivre des choses extrêmes, improbables.

C’est ainsi qu’un soir j’ai rencontré un prince saoudien, Saad. Rencontré signifie que la voiture a ralenti, qu’elle est repassée deux fois puis s’est arrêtée. J’ai joué le client ou le dealer, je ne me souviens plus, j’ai joué un peu des deux. Le prince parlait un français impeccable, raffiné, il n’a pas demandé combien, ça m’a plu. Après la baise j’ai eu mon enveloppe, une enveloppe blanche, ça aussi ça m’a plu. Nous nous sommes revus, avons dîné à la Maison du Caviar près des Champs, encore un vrai cliché, nous avons parlé. Je me souviens qu’à la table à côté Michèle Morgan dînait avec sa petite fille Sarah. Et elles avaient de beaux yeux, vous savez… Le prince a payé mes cours Florent, de l’eau a coulé sous les ponts, j’ai changé, j’ai oublié.

Mais aujourd’hui, avec ce qui se passe, l’actualité, mes bouts de discussion avec le prince me reviennent en tête, ça insiste. Car il m’apprit plein de choses sur son pays, Saad, et j’aimais beaucoup poser des questions, j’étais curieux. L’argent était l’un des sujets favoris, aussi parce qu’il circulait entre lui et moi, toujours, petite enveloppe blanche glissée dans la poche du jeans. Le prince m’apprit notamment qu’en Arabie Saoudite il n’y a pas de distinction entre argent public et argent privé, ça n’existe pas. Tout est flou et poreux. Quand il y a un trou dans la caisse le Roi fait un versement, idem quand il y a un excès le Roi fait une ponction. Et c’est pareil pour les familles des quelques 10 000 princes qui gravitent autour. J’appris également que chez eux c’est le désert, et je ne parle pas que de sable. Ils se privent de presque tout, ils se frustrent. Alors quand vient le temps des vacances en Occident, c’est l’explosion, plaisirs et péchés, bonne chair, ils rattrapent le temps perdu. Après, quand ils rentrent chez eux, le surmoi, la culpabilité les recouvrent, les accablent. Savez-vous ce qu’ils font ? Vous croyez qu’ils prient, demandent pardon, font pénitence ou pratiquent le jeûne ? Non, ils achètent des indulgences. A eux tous ils versent des millions de dollars en cachette et arrosent les religieux de tous bords, ceux qui s’octroient le pouvoir d’absoudre, et l’argent disparaît dans la nébuleuse. Où croyez-vous qu’il arrive ?

Aujourd’hui je vois la petite ironie, je vois notamment comment à mon corps défendant j’ai pu contribuer à financer Daesh ou ses ancêtres. Indirectement, en toute innocence bien sûr, en toute inconscience. Mais c’est fou quand même… les ramifications, comment tout est lié, intriqué, la petite et la grande histoire. Donc les indulgences et la frustration. Luther et Freud ne sont pas loin, ils nous avaient déjà avertis en quelque sorte, prévenus… Aujourd’hui je regarde cette photo prise par le prince, je crois que c’est durant l’été 97, je vois que sur la photo je le regarde et lui souris, j’ai l’air bien, je souris à son argent, j’ai l’air bien. Nous étions en vacances en Sardaigne, Saad avait un yacht et du personnel, on se promenait, c’était la belle époque. Je ne savais presque rien du monde.