Hors Limites est un festival unique en France : né en Seine Saint-Denis, porté par les bibliothèques du département, il met en avant une littérature ambitieuse. Il est entièrement gratuit et se déroule sur tout le 93, dans ses librairies, bibliothèques et médiathèques, cinémas mais aussi universités, avec plus de cent invités et cent événements, sur quinze jours.

 

Un jour dans la vie de Billy Lynn, Photo Joe Alwyn, Copyright 2016 Sony Pictures Releasing GmbH

Le film de Ang Lee, Un jour dans la vie de Billy Lynn, est en salles depuis le 1er février. Le scenario de Jean-Christophe Castelli est l’adaptation d’un roman remarquable de Ben Fountain, paru en France en 2013 chez Albin Michel dans une traduction de Michel Lederer, et désormais disponible en poche chez 10/18 : Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn.
Or le roman était justement centré sur un projet hollywoodien : s’emparer de l’histoire vraie de huit soldats de la compagnie Bravo, si du moins ces films sur l’Irak ne commencent pas à « « contreperformer » au box-office ». Le film joue donc d’une mise en abyme pensée par le roman.

Camille de Toledo

« Ce qui attire le lecteur vers le roman, c’est l’espérance de réchauffer sa vie transie à la flamme d’une mort dont il lit le récit » avance, au tremblement de son existence bientôt dérobée, Walter Benjamin afin de dessiner du conteur cet art du récit qui, en offrant aux hommes la vive chaleur d’un destin couronné de mort, finit par leur révéler le sens de la vie. Où se donne, après toutes les morts, la vie qui se peut vivre ? Comment surseoir aux morts qui surnombrent le réel ? Comment se relever des cadavres qui trament tout récit et le Récit majuscule du monde ? Autant d’ardentes questions qui, en flagrant écho à la figure du conteur de Benjamin toujours appelée à revenir des morts et des désastres, rejoignent l’intime projet et l’éclatante réussite de l’épique et furieux de vitalité Livre de la Faim et de la Soif de Camille de Toledo, paraissant demain chez Gallimard.

Après quatre années d’absence, Tanguy Viel revient en cette rentrée d’hiver avec sans doute l’un de ses romans les plus puissants : Article 353 du code pénal. Dévoilant l’histoire tramée d’échecs de Martial Kermeur en butte aux manipulations d’un promoteur immobilier, Viel offre le terrible récit d’un homme bientôt abandonné de tous au cœur d’une rade de Brest comme à la dérive. Diacritik a rencontré Tanguy Viel le temps d’un grand entretien pour évoquer avec lui ce nouveau roman qui s’impose déjà comme l’un des plus importants de cette année.

Nous avions laissé Tanguy Viel entre Paris et Brest – où tout déjà se tenait « là, sous mon crâne, comme les parois d’une bibliothèque qu’on aurait renversée » –, le revoici à Detroit, avec La Disparition de Jim Sullivan. Il avait pourtant envisagé d’abandonner le roman pour l’essai ou l’autobiographie. Mais l’appel de l’Amérique a été le plus fort ou, plutôt le constat qu’il y a désormais dans sa « bibliothèque plus de romans américains que de romans français ».

« On sentait bien qu’il allait se passer des choses violentes et tendues, des choses, disons, gothiques, parce que ce que je voulais aussi, c’était que ça fasse comme un roman anglais du XIXe siècle, quelque chose comme Les Hauts de Hurlevent. D’un côté je voulais faire un roman familial à la française, de l’autre je voulais faire un roman à l’anglaise, et cela d’autant plus que tout se passe en Bretagne et pire qu’en Bretagne, dans le Finistère Nord, c’est-à-dire dans la partie la plus hostile, la plus sauvage et la plus rocheuse de Bretagne, alors c’était d’autant plus normal de donner à tout ça un côté, disons, irlandais, un côté Cornouailles, avec des oiseaux noirs et des pierres fatiguées ».

Tanguy Viel - Roland Allard/Les éditions de Minuit
Tanguy Viel – Roland Allard/Les éditions de Minuit

Lise devient madame Henri Delamare, sous les yeux de son témoin, Sam, son frère. Durant la noce, elle le retrouve, à l’écart, Sam et Lise s’étreignent, s’embrassent, s’aiment… Premier choc. Violent. Suivi d’un réajustement des perspectives : si histoire de famille il y aura, dans Insoupçonnable, ce ne sera pas sous le signe de l’inceste, du moins pas comme ça, pas si ouvertement. Sam est un « faux frère », l’amant de Lise, et tous deux, un peu paumés, un peu Bonnie & Clyde, ont ourdi une machination :

Sans doute notre contemporain est-il taraudé, secrètement, soudainement, par l’idée, impossible mais toujours vive, d’un contre-livre, d’un Livre nu et comme noir qui aurait compris dans l’envers négatif et comme néantisé de toute Littérature, qu’écrire, ce serait désormais écrire après tous les livres, bien après les bibliothèques, quand la dernière page du dernier livre a été tournée depuis longtemps et que tous les livres sont à présent refermés et rangés, irrémédiablement.

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Tanguy Viel le note ironiquement dans La Disparition de Jim Sullivan (Minuit, 2012) : la guerre en Irak est « ce genre d’événements qu’on ne passe pas sous silence quand on est américain, je veux dire, écrivain américain, de ce genre d’événements qui planent au-dessus des livres et savent impliquer les personnages dans les problèmes de leur temps. C’est une chose dont on ne peut se passer en Amérique, la présence d’événements récents qui ont eu lieu en vrai comme la destruction des tours ou la crise financière ou bien l’intervention en Irak. » Cette mise en fiction d’une guerre récente n’en est pas moins remarquable quand le conflit est saisi avec acuité, ce qui est le cas dans Yellow Birds, le premier roman de Kewin Powers invité du festival America 2016 pour ce livre et un recueil de poèmes paru depuis, toujours aux éditions Stock, Lettre écrite pendant une accalmie dans les combats (2015).

Sans doute est-ce toujours un enfant qui, absolu et écrasé de douleur, dit la littérature. Sans doute est-ce toujours ce même enfant qui, de très loin, appelle en lui le devenir, réveille en lui le monde terrassé de ruines, sait le poursuivre depuis tout décombre, y survit de pâleur consumée, continue des ses poings neufs ce dont plus personne n’a résolument la force. Sans doute est-ce toujours ce même enfant qui sait combien la parole saura surgir en lui, qu’elle se fera à nouveau le miracle de ce qui saura dire, encore. Car c’est toujours un enfant qui dit la littérature tapi dans l’ombre, qui sait sans savoir qu’il franchit la barrière de la parole, qu’il s’arrache au silence et que lorsqu’il parle il creuse la survie en lui de la littérature ou le nom qui en reste au seuil d’un présent toujours reculé à soi.

Yan Gauchard
Yan Gauchard

Paru au cœur de cette rentrée d’hiver aux éditions de Minuit, Le Cas Annunziato, premier roman de Yan Gauchard (lire sur Diacritik l’article de Laurence Bourgeon), s’impose déjà comme l’une des plus belles et plus fortes réussites de cette année 2016. Contant l’histoire rocambolesque et pourtant statique de Fabrizio Annunziato, traducteur prisonnier d’une cellule de Fra Angelico à Florence, Yan Gauchard livre un roman distancié et joueur de la disparition ainsi qu’une fable politique sur l’Italie berlusconienne des années 2000. Diacritik a interrogé Yan Gauchard le temps d’un grand entretien sur son puissant premier roman.

Olivia Rosenthal
Olivia Rosenthal

Olivia Rosenthal vient de faire paraître sous le titre Toutes les femmes sont des aliens un recueil de trois textes courts dont le premier donne son titre à l’ouvrage. Il est suivi de « Les oiseaux reviennent » et « Bambi & co ». Il s’agit là de son onzième livre publié aux Éditions Verticales depuis 1999, le troisième dans la collection « Minimales ». L’occasion de faire le point sur une œuvre riche et exigeante, cohérente et multiforme à la fois, puisque ce dernier ouvrage brasse de nombreux éléments déjà présents ailleurs dans l’œuvre tout en donnant une nouvelle fois au cinéma une place centrale.

Arno Bertina
Arno Bertina

La littérature n’arrive jamais à temps. Inlassablement et comme malgré elle, elle ne cesse de temporiser l’Histoire, d’accuser sur elle et de lui faire accuser un retard qu’aucun temps ne saurait refaire et qui, au fur et à mesure, creuse un abîme à figure de faillite et d’effondrement où le Présent semble s’éloigner de lui-même, où, d’unique et indivisible, il finit par ne plus s’appartenir non plus que véritablement exister.

Eugène et les églantines © Hervé Guibert
Eugène et les églantines © Hervé Guibert

« Tout ici semble écrit dans le langage d’un vent de dégel », s’exclamait impétueusement Nietzsche dans sa préface au Gai Savoir en une formule qui pourrait servir de préambule et de guide idéal à la lecture de Fraudeur et À la cyprine d’Eugène Savitzkaya.

Eugène Savitzkaya qui vient d’être couronné, mardi 1er décembre, par le prix Rossel, 2015, pour Fraudeur.