Vidal-Lablache, carte Amérique du Nord (détail)

Anthony Poiraudeau est un arpenteur d’espaces géographiques frontière ou fantôme : dans Le projet El Pocero (Inculte, 2013), c’était une ville espagnole, un « raz-de-marée maçonné venant recouvrir le monde », un délire urbain demeuré inachevé, entre vide et « opacité », entre-deux propre à l’investissement par l’imaginaire.
« J’avais rêvé des villes au loin dans la plaine », écrivait-il, vers blanc qui pourrait être la matrice de Churchill, Manitoba (Inculte, 2017), nouvel entre-deux, nouvelle exploration spatiale et géographie de la limite, cette fois centrée sur « un morceau de ville générique qui filait vers l’horizon » dans laquelle se rend l’écrivain « comme un petit reporter dans les limbes ».
Manitoba ne répond plus, titrait Gérard Manset, sans doute en référence à Hergé : c’est à cet appel du Grand Nord que répond à son tour Anthony Poiraudeau.

 

Le livre d’Anthony Poiraudeau s’ouvre sous le signe d’un rêve géographique, urbain et lexical où surgit l’image de la ville d’Aranjuez – ville que le rêveur n’a jamais vue mais dont il est certain qu’elle correspond à celle nommée Aranjuez : « Comme si, connaissant un mot sans en savoir le sens et rencontrant pour la première fois l’objet qu’il désigne, l’évidence s’imposait de faire de l’un le signe de l’autre ». Par le rêve, les mots et les choses se séparent, flottent les uns parmi les autres, se rencontrent ou demeurent distincts : ce qui est vu ne peut être clairement nommé, ce qui est dit tourne autour de la chose sans vraiment la dire (disjonction accentuée par le fait que le narrateur, en Espagne, ne maîtrise pas l’espagnol). Les mots et les choses se détachent les uns des autres, s’éloignent, se croisent. Quant à l’espace et au temps, leurs repères se perdent, leur ordre se trouble. Ce que voit l’œil du rêveur n’est plus nécessairement accompagné des mots adéquats et apparait selon une autre temporalité, d’autres rapports spatiaux. Ce lieu ouvert par le rêve n’est-il pas celui de la fiction – une autre logique de la réalité, du temps, de l’espace, du langage, de la pensée, du monde ?

Gilles Deleuze (DR)Je ne comprends pas le travail de Gilles Deleuze en détail. J’ose peu m’aventurer dans les ouvrages de philosophie, car je sais que mes connaissances en cette discipline comportent d’importantes lacunes, et que donc, je ne comprends pas tout lorsque j’en lis. Bref, tant que je n’aurai pas fait l’effort de rompre cette circularité (d’en faire une ligne ouverte), je risque d’en rester à cette situation tautologique avec la philosophie : parce que je lis peu de philosophie, je lis peu de philosophie. Néanmoins, parce qu’il y a L’Abécédaire, que j’ai beaucoup regardé, et que mes études d’histoire de l’art contemporain m’ont donné l’occasion de lire quelques textes de Gilles Deleuze (un peu de Mille Plateaux, un peu du Pli, un peu de L’Image-mouvement — ou, à une autre période Pourparlers), il m’arrive de me servir de concepts ou d’articulations de concepts que j’ai attrapés chez lui. L’Abécédaire a beaucoup fait, certainement, pour que Deleuze soit une référence fréquente chez les étudiants en histoire de l’art contemporain ou en arts plastiques au début des années 2000 (la période où je l’étais), et que ceux-ci utilisent assez fréquemment des petits morceaux de pensée deleuzienne, éventuellement à tort et à travers, attrapés là, sous cette forme orale et filmée, sans avoir à affronter la difficulté des livres pour en prendre connaissance.