Avec Logique de la science-fiction, Jean-Clet Martin poursuit son œuvre singulière, multiple, inventant à chaque fois des agencements avec d’autres créateurs qui sont autant de mondes étranges qui forcent à penser. Traçant cette fois une ligne entre Hegel et la science-fiction, Jean-Clet Martin attire le philosophe allemand dans des zones où celui-ci s’aventure à travers des mondes pluriels, acosmiques, alternatifs qui altèrent les contours de sa philosophie, en redessinent les frontières, en redéfinissent les implications. Parallèlement, lue à travers les yeux d’un Hegel explorateur de nouveaux espaces anormaux, la science-fiction s’affronte à une tension qui la transforme en un point de vue sur le monde par lequel le monde devient autre. Avec ce livre, Jean-Clet Martin trace les directions d’une philosophie spéculative/spéculaire qui, contemplant son visage dans le miroir de la SF, ne s’aperçoit plus que sous les traits d’une chose nouvelle, étrange, déformée, contrainte à penser un monde multiple d’accidents, contingent, un monde de différences où les possibles existent en même temps, habité d’un devenir à l’échelle de l’univers entier. Entretien avec Jean-Clet Martin.

Logique de la science-fiction, de Jean-Clet Martin, est un livre de philosophie qui peut être lu avec plaisir par n’importe quel lecteur qui s’intéresse à la science-fiction pour le sentiment d’émerveillement que ces histoires éveillent et pour leur puissance d’imagination spéculative. La lecture de ce livre n’exige pas nécessairement de connaissances spécifiques en philosophie, même s’il requiert une sensibilité métaphysique.

Kant

Un philosophe d’envergure ne saurait entrer dans une classification, ni dans une cour d’école. En raison de quel mystère Kant serait-il un philosophe qui se laisserait réduire à « l’idéalisme », au « phénoménisme », au « criticisme » ou que sais-je comme autre catégorie pédagogique pour en clarifier le débordement inquiétant ? Qui ne saurait voir la faille entre les trois Critiques se tournant pour ainsi dire le dos, dans une danse des facultés qui frisent l’antinomie, le paralogisme ?
Kant ne serait pas « réaliste » alors que justement il fait descendre le poids du jugement dans le réel. Il suit un caméléon miré dans les fruits de l’expérience. Kant serait-il hors réalité pour contester, comme il le fait, le « réalisme des Idées » ? Qu’importent toutes ces nomenclatures laborieuses, ces mises à l’examen scrupuleuses sachant que la philosophie n’a pas de noms. Ce sont là de pauvres catégories qui ne laissent rien transparaître d’une pensée.

Je pressentais bien que l’on rentrait dans une ère clinique. Tracks l’a bien compris dans son émission sur Arte du 8 mars dernier qui présentait le film juste avant un rapide reportage sur des artistes chinois proposant la mise en scène de cadavres humains et montrant une préoccupation envers la « surmédicalisation » de notre monde.
Grave, est le premier long métrage de Julia Ducournau, jeune réalisatrice diplômée de la Femis et fille de médecin. Elle y dépeint comment Justine, adolescente issue d’une famille végétarienne, se retrouve, sur la trace de sa sœur aînée et de leurs parents, en première année d’une école vétérinaire. Son arrivée est marquée au fer rouge par un violent bizutage : une absorption forcée d’organes crus d’animaux. Suite à quoi l’étudiante plonge dans une faim carnivore sans limites qui se transforme peu à peu en faim cannibale.

Friedrich Nietzsche

Il faut imaginer un Nietzsche philosophiquement glabre : telle serait peut-être la devise passionnée et rigoureuse ayant présidé à la patiente élaboration du magistral Dictionnaire Nietzsche dirigé avec générosité et force par Dorian Astor, tout juste paru chez Robert Laffont. À l’instar de la joueuse et tonitruante affirmation de Deleuze en lisière de Différence et répétition qui intimait à la philosophie de retrouver un Hegel philosophiquement barbu et un Marx philosophiquement glabre, le Dictionnaire Nietzsche emmené par Dorian Astor paraît partager depuis Nietzsche même le souhait profond et neuf, éminemment deleuzien, d’inventer de nouveaux moyens d’expression de la philosophie : où, à la croisée de l’histoire de la philosophie comme encyclopédie borgésienne et de la philosophie comme création et collage, Joconde moustachue du concept, il s’agit non de trouver mais de retrouver de Nietzsche l’ardeur philosophique.

Jean-Clet Martin
Jean-Clet Martin

Asservir par la dette aborde d’un point de vue philosophique les rapports actuels du politique et de l’économique, ce qui conduit à reconnaître, de façon nouvelle, un débordement de l’économique hors de ses frontières et à envisager de nouvelles perspectives politiques. Ce qui revient aussi à mettre au jour les conditions présentes d’un nouveau pouvoir et des subjectivités contemporaines ainsi que des possibilités singulières pour un contre-pouvoir. Entretien avec Jean-Clet Martin.

Laurent de Sutter
Laurent de Sutter

Plus d’un an bientôt après les attentats en chaine du 13 novembre 2015 et plus de deux ans après l’attaque de Charlie Hebdo et de l’Hyper-casher, dans une succession presque ininterrompue de crimes, le terrorisme n’a cessé de faire question, d’ouvrir des débats sans jamais véritablement parvenir, des questions religieuses aux explications psychologisantes, à convaincre. Sans doute faut-il lire sans attendre le remarquable et puissant essai de Laurent de Sutter Théorie du kamikaze pour avoir enfin autant de clefs neuves, fécondes et énergiques sur la figure prégnante de ces attentats, à savoir le kamikaze.
Diacritik a rencontré le temps d’un grand entretien sur ces questions celui qui s’impose, essai après essai, comme l’une des figures de proue du renouveau de la scène intellectuelle contemporaine.

Yoko Tawada
Yoko Tawada

Si le regard animal, l’animal que nous regardons et qui nous regarde font depuis toujours partie des préoccupations humaines, ne serait-ce que pour scruter la part animale dans chacun de nous, la visibilité de cette préoccupation a beaucoup augmenté depuis la circulation incessante des images et des informations dans les réseaux mondialisés. Il ne se passe pas une journée où lorsque nous ouvrons Facebook il n’y a pas un chat qui nous regarde, un quelconque film animalier qui essaie de nous égayer ou au contraire d’éveiller notre mauvaise conscience de carnivores. La littérature n’est pas en reste depuis les fables de La Fontaine, Le silence des bêtes d’Élisabeth de Fontenay ou récemment La défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message, pour ne nommer que ceux qui me viennent spontanément à l’esprit. Les animaux ont obtenu droit de cité, même si cela ne change pas grand-chose à leurs conditions de vie. L’animal est donc une histoire médiate, et Davy Crockett avait raison de dire qu’ « il semblerait plus facile de rencontrer l’humain qui a vu l’humain qui a vu l’ours que de rencontrer l’ours lui-même ».

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Toute collection éditoriale entre en prise directe sur son temps. Ce qui suppose sans doute la découverte d’écritures singulières qui actent une direction inédite, une manière de s’orienter dans la pensée selon des chemins inexplorés. Ce sont des auteurs rares, indécelables par celui qui cherche à coller aux truismes du moment. Parfois jeunes, dans l’ordre d’une première signature, d’autres fois plus vieux, dans l’insistance d’une œuvre qui passe inaperçue, d’une obstination dont on ne fait pas cas, mais dont l’insistance appelle néanmoins la question : qu’est-ce qui pousse à l’écriture de tant de livres, que veut-il celui qui aura tracé une telle ligne, avec une régularité si forte, ne demandant nulle reconnaissance, n’écrivant pour aucun prix souhaité, aucune rémunération assurée ?

Michel Foucault par Hervé Guibert
Michel Foucault par Hervé Guibert

Le philosophe, comme Spinoza le reconnaît dans la dernière ligne de L’Éthique, emprunte un chemin rare et difficile qui exige une aptitude du corps tout à fait exceptionnelle. Les philosophes qui suivent cette souplesse ne sont pas légion. On ne mesure pas d’ailleurs leur existence selon leur poids médiatique. Plotin, par exemple, n’interroge jamais les conditions de sa diffusion, ni ne se préoccupe du champ des lecteurs possibles. Il montre dit-on un visage de lépreux. Il est requis par autre chose que plaire : un acte de contemplation qui n’a rien de pédagogique. Prendre de l’importance aux yeux d’un public n’est pas du tout son problème. Il s’agit plus d’un combat en un moment crucial quand il se met à l’épreuve d’une hypostase. Autour de lui, on peut l’applaudir et le suivre, mais ce n’est pas cela l’hypostase. Qu’il en reste quelque part un nom pour recueillir un enseignement, pour mémoriser l’excès, le débordement du corps, ce n’est pas le souci du philosophe. Ce sont plutôt les disciples qui vont coucher sur papier ce parcours de combattant, comme Porphyre, qui va conférer aux textes de Plotin la forme de leur vulgarisation.

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Gilles Deleuze disait que la vie ne meurt pas, que c’est le vivant qui meurt, pas la vie. Lorsqu’un poète comme Yves Bonnefoy décède, sa vie continue dans ses livres puisque c’est là que le poète est le plus vivant, que sa vie est la plus vivante – une vie qui n’est plus sa vie, mais qui est celle, impersonnelle et plus large que lui, d’une vie du monde.