Emmanuelle Pireyre : 2025, année impaire et Pireyre

L’année 2025 a été l’occasion de multiples publications de et sur Emmanuelle Pireyre : La performance narrative, livre issu d’une thèse soutenue à Paris 8 ; Double titre, en collaboration avec Valérie Mréjen ; l’ouvrage collectif qui lui est consacré et auquel elle a participé : Écrire, enquêter, performer ; Emmanuelle part en live. Et, fin 2024, il y avait eu Machine anti-machine.

Tout ceci est l’occasion de revenir sur une œuvre importante qui affronte les enjeux contemporains d’un monde inquiétant et désorienté. En scrollant sur mon téléphone, je tombe par hasard sur son compte Instagram, et je ne vois aucune « publication » à Emmanuelle Pireyre : elle suit des gens, est suivie, mais il n’y a rien sur sa page publique. Elle a quelques « amis », certes, mais sa « page » est vierge comme un continent blanc, blanc comme neige, comme dans la vidéo de Lynx, réalisée par Olivier Bosson et performée en 2010. Pas de « publication » sur Instagram, rien n’encombré ni d’encombrant dans l’univers de cette autrice moderne, discrète, qui n’aime pas parler pour ne rien dire, n’alimente pas le bruit permanent des clics frénétiques.

Moderne, sa manière d’absorber les mutations de l’époque, aussitôt transformées en matériau créatif. Son art s’inscrit dans une circulation permanente entre oralité, écriture, enquête et performance : « Écrire m’avait paru le métier le plus adapté, quoique rarement recommandé par les conseillers d’orientation. J’avais testé nombre d’activités artistiques, seule l’écriture m’allait parce qu’elle était imaginaire et cérébrale, qu’elle n’avait besoin de personne et résistait aux velléités de connexion, parce qu’elle était farouche et indépendante ».

Depuis Congélations et décongélations, en 2000, livre alors classé en poésie, jusqu’à sa thèse sur la performance narrative où elle recense les différents modes de la performance depuis une trentaine d’années, d’Antoine Boute à Benjamin Seror et Hélèna Villovitch, elle interroge la réintroduction du narratif dans les pratiques de la conférence performance, après Fluxus, à l’heure de la montée de l’IA et du parasitage de l’espace public par les réseaux sociaux. Comme Jean-Charles Massera, elle utilise un humour distancié qui permet de distiller « en direct » une réalité brutale et suffocante. La pratique populaire du stand-up entre dans sa réflexion par la porte de l’art contemporain, comme un des modes d’apparition scénique parmi d’autres, afin de valoriser un rire puissant qui touche sa cible (ethnico-politique, féministe).

Il y aurait deux Pireyre(s), une pour le livre et l’autre pour la scène, la fée lune et l’autre soleil. Le critique Claro la désigne ainsi, en fée avec ses petites obsessions : « Elle fait plusieurs choses en même temps, elle raconte, elle commente, elle se souvient, elle essaie, elle doute, elle interroge, elle expose, elle dispose… comme si Swift et Sterne avaient installé des tréteaux, et que la scène se révélait conforme à l’idée folle que nous nous faisons du monde si nous devions en expliquer les dysfonctionnements à un extraterrestre ».

Elle transforme et saborde avec une drôlerie subtile, une douce ironie qui n’appartient qu’à elle, précisant : « L’humour est un chauffage devenu le signal qu’un texte est terminé, l’humour pulvérise la pesanteur ». Sujets triviaux ou savants, objets trouvés dans le réel, sur internet ou dans la littérature, Pireyre pyromane fait feu de tout bois lorsqu’elle attrape un objet, un personnage, une situation, qu’elle décompose et reconstruit, sélectionnant sa forme, son genre, du fragment poétique à la narration déployée, de l’oralité au roman-essai ou roman-enquête, si bien qu’on ne sait plus ce qui relève de la fiction, du réel, ou du clin d’oeil entre les deux : les greffes, la biophylogénie (Chimère, édtions de l’Olivier, 2020), la  typologie du baiser, la femme de trente ans, les amants héroïques et désespérés d’un roman de Faulkner ; il s’agit à chaque fois de « décongeler » les idées reçues. Double Titre, livre conçu en collaboration avec Valérie Mréjen, est un collage d’éléments visuels et de relevés de conversations, réagencés en cartes postales repeintes.

Si elle s’associe souvent à des artistes, il faudrait inventer un genre pour désigner son écriture, le mot hybridation n’étant peut-être pas tout à fait adapté, elle qui conçoit la littérature comme « une machine biscornue de poésie et de fiction à la logique déconcertante, où les données sont déboussolées, en terre étrangère, migrant vers des contextes imprévus » (« Comment ne plus être data victim ? », Devenir du roman, 2014, Inculte). D’où l’importance du mot machine dans son œuvre, ainsi qu’on le voit dans Machine anti-machine, où elle ouvre le capot des situations ordinaires, observe les rouages, les endroits où ça fonctionne et où ça grippe.

 

Sa littérature devient une machine à raconter des histoires mais pas comme les autofictifs ni comme les romanciers, pas avec les moyens traditionnels de la littérature. Il ne s’agit pas non plus de raconter des histoires à dormir debout, l’autrice avouant avoir des problèmes d’insomnie, n’hésitant pas à se filmer assise dans son lit, dans une Bed conférence au cours de laquelle elle incruste des phrases empruntées à la téléralité pour commenter une Loft story revisitée. Le public d’Emmanuelle Pireyre ne s’ennuie pas, dans ses performances où elle se tient assise, mais pas comme une poétesse à pot de fleur et verre d’eau. Elle nous embarque dans un moment d’étrangeté qui fait décoller le texte : l’écriture se lève, et l’autrice éventuellement, aussi. Écrire lui permet d’échapper aux nécessités du langage parlé, le plus souvent chaotique : « Les paroles disent autre chose que ce qu’elles disent ».

Dès lors, à quoi sert la parole ? Elle n’hésite pas à avouer que dans les dîners, elle s’ennuie : « Je ne dis presque rien dans ce dîner parisien où tout le monde parle fort et à toute allure ». Que faire d’un monde qui fait trop de bruit ?

Sa pratique de la conférence narrative est une manière subtile de refaçonner la parole. Paradoxe : comment apprécier la solitude et, en même temps, avoir besoin de transmettre, de s’adresser à un public ? Par l’oralité, l’ego se disperse, se fractionne, tout en structurant une nouvelle façon de DIRE.

« La littérature a sûrement un effet sur le réel, mais alors léger », dit-elle. La sienne a un effet bénéfique sur nous, ses lecteurs, nous incitant à revoir la réalité avec une intelligence joyeuse.

Emmanuelle Pireyre : La performance narrative – Art, Littérature, Scène, éditions Les Presses du Réel, mai 2025, 488 pages, 28€ ; Double titre, en collaboration avec Valérie Mréjen, éditions Bernard Chauveau, juillet 2025, 80 pages, 20€ ; Écrire, enquêter, performer, sous la direction de Cécile Chatelet, avec les contributions d’Olivier Bosson, Jean-Charles Massera, Estelle Mouton-Rovira, Olivia Rosenthal et Emmanuelle Pireyre, éditions L’Ire des marges, octobre 2025, 150 pages, 10€ ; Emmanuelle part en live, éditions L’Ire des marges, octobre 2025, 70 pages, 10€ ; Machine anti-machine, IMEC, novembre 2024, 46 pages, 9€.