Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/34e et dernier épisode)

© Kaibab National Forest/WikiCommons

Diacritik publie : « il suffit de traverser la mer », un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

le métier à tisser

a été fixé

sur deux pirogues

ma vie songe l’Algérienne

qui assiste à la traversée

vers l’île

 

ils vont Théo et elle

vivre là-bas

 

traverser encore

soupire l’Algérienne

Théodore au fait

des émeutes

a réussi à la convaincre :

de l’autre côté de l’île

une maison sur pilotis

au cœur de la mangrove

pour s’abriter

des assaillants

 

étouffante forêt

les racines aériennes

des arbres

leur font une silhouette

animale

l’océan pénètre la forêt

les crocodiles s’adaptent

se laissent porter

troncs morts animaux

 

dans la maison les rats

parfois empruntent

l’échelle qui mène

à l’étage

des rats dans la maison

 

l’Algérienne s’assombrit

aucun voisin

plus de Shulla

et le rivage est si rocheux

qu’on ne peut aller nager

 

Théo retourne au village

en rapporte des nouvelles

désastreuses

la guerre dit-il

 

l’Algérienne

prête aux nouvelles

une oreille distraite

elle fomente sa fuite

 

B

Odilon habite

avec la blonde

la maison bleue

 

jours paisibles

de conversation

de lectures

de cuisine

d’amour oui

 

il est 4 pm

ils ont marché jusqu’à

la buvette du Km15

lorsque le ciel s’obscurcit

un énorme nuage sombre

s’élève là-bas

côté maison

 

alors qu’ils rebroussent

chemin

l’odeur âcre

arrive jusqu’à eux

prémisse d’un spectacle

d’anéantissement

 

on ne peut aller plus avant

la maison est en feu

rouge et jaune

hautes flammes

sur ciel noir

le feu rugit

et dévore

l’intérieur

vidant la construction

 

ils sont restés

les pieds dans l’eau

assistant à l’enfer

 

personne autour

de la maison bleue

aucun secours

 

à 6 pm

piliers et charpente

encore en feu

encadrent le vide

de la maison incendiée

à 9 pm

 

un tapis de

cendres incandescentes