Avec les éditions 49 pages, Pierre Poligone fait le pari de la brièveté comme intensité. Nourrie de la critique littéraire et d’une quête d’originalité, cette jeune maison indépendante défend des textes courts, exigeants et incarnés, à l’endroit précis où la vie bascule et appelle l’écriture. À travers la collection Départ de feu, conçue comme un manifeste collectif, les éditions 49 pages affirment une certaine idée de la littérature contemporaine : vivante, polyphonique et poreuse, attentive aux voix émergentes comme aux formes qui réinventent la langue.
Tu enseignes la littérature, tu as co-fondé la revue Zone Critique et coordonné la collection Vrilles, qui mettait en avant de nouvelles voix à travers des formats courts. Avec 49 pages, on peut dire que tu continues ici sur cette lancée, à travers une attention renouvelée aux formes émergentes. Pourquoi créer aujourd’hui une maison d’édition ?

Cette nouvelle aventure est, en réalité, une forme d’aboutissement. Dans tout mon parcours, il a toujours été question de rendre la littérature vivante. Plus précisément, de penser un rapport affectif, incarné, à l’écriture. Cela passe par l’enseignement, que je poursuis à l’université, par l’expérience de la revue, avec la mise en avant de jeunes auteurs et une critique située, mais aussi désormais par l’édition. Là où 49 pages vient cristalliser cette recherche, c’est dans le choix de la forme brève.
La brièveté facilite la publication de ces jeunes auteurs, tout comme elle les rend plus faciles d’accès au public. Un texte court n’intimide pas, ne terrorise pas le lecteur. Il n’a rien d’imposant et fonctionne comme une proposition. La condensation est aussi une contrainte positive, qui force les auteurs à concentrer leur effort. En même temps, entre 30 000 et 40 000 signes, on a suffisamment d’espace pour donner à entendre une langue, une voix, une intensité. Ce format permet donc à la fois l’accessibilité et l’exigence.
Il y a aussi une volonté de déplacement : diversifier les formes pour créer un rapport décalé à la littérature. Car il s’agit non seulement d’ouvrir à une autre littérature, mais d’en changer le format, et donc l’expérience. Le nom même de la maison dit quelque chose de cette désacralisation. Chaque livre fait 49 pages, comme le nom l’indique – et la quarante-neuvième est une carte postale insérée à la fin du texte. Ce qui est en même temps un rapport ludique à la création littéraire. Il s’agit donc de faire de beaux objets, comme tels collectionnables, mais sans solennité excessive. Le cœur de 49 pages, c’est cela : réconcilier la littérature et la vie.
Justement, peux-tu nous présenter la collection Départ de feu ?
La première collection, Départ de feu, est pensée autour de cette idée centrale : raconter le moment où la vie bascule et appelle l’écriture. C’est d’ailleurs ce qui a conduit au choix des quatre premiers livres parus : une anthologie d’abord – elle aussi appelée Départ de feu –, qui accueille une multiplicité de voix, et qui fonctionne comme un collectif. Ensuite, trois ouvrages qui assument des objets et des styles qui dessinent des paysages littéraires variés, sans renoncer à cette exigence d’une littérature forte. C’est ce qu’on trouvera en lisant l’essai de Miki Liukkonen consacré à la littérature contemporaine, le récit de Tom Buron qui prend pour toile de fond la guerre en Ukraine, ou encore la fiction d’Ève Guerra Les amours rudimentaires, tous venant d’horizons culturels différents et proposant un rapport unique à l’écriture.
L’anthologie Départ de feu fonctionne presque comme un manifeste : on y retrouve Sara Bourre (« Cet été-là ») ou Victor Dumiot (« Érection du corps sur la croix »), aujourd’hui identifiés comme de jeunes écrivains importants. Mais aussi John Jefferson Selve, Daphné Tamage, Lou Syrah, Lisa Delille… Les voix sont singulières, kaléidoscopiques, mais une cohérence se dégage, comme si chaque vignette participait d’un même souffle : l’urgence de vivre, de travailler le sens, dans la rencontre du réel et de l’imaginaire. D’ailleurs, le titre évoque le commencement, la passion, le feu de l’écriture. Est-ce une attention revendiquée à la création émergente ?
Oui, totalement. Départ de feu est un manifeste concret, esthétique. C’est en fait le volume zéro de la maison. Ce qui est très drôle, car nous avons déjà enfreint la règle des 49 pages avec 64 pages : un geste symbolique pour fédérer quatorze écrivains autour de ce moment de bascule. En fait, c’est à travers ce moment de bascule individuel, qui mène à l’écriture et porté par elle, qu’il devient possible de cerner un désir, mais aussi de dire le monde.
Mais il ne s’agit pas de chercher à unifier ces voix sous une bannière commune. Il n’est pas question de faire école, et au contraire d’accorder une attention réelle à des voix singulières et de voir comment elles résonnent entre elles. En ce sens, ce manifeste est fort : il affirme que la littérature peut encore être un pari vivant, aujourd’hui, à condition de s’ouvrir aux formes et aux voix qui sont en train d’émerger, et de les accompagner. La forme courte agit ici comme un accélérateur. Le collectif, quant à lui, est un principe de coexistence. Départ de feu est donc à la fois une invitation aux auteurs et aux lecteurs de découvrir ce qu’ils n’envisageaient pas.
Comme dans une revue, chaque auteur écrit son texte sans connaître ceux des autres. Mon rôle est un rôle de coordination, bien sûr, mais ce qui m’émeut, c’est l’effet d’écho qui se crée ensuite, sans préméditation. Les textes se répondent malgré eux. Et créent quelque chose de plus grand qu’eux : une communauté.
Comment le motif du feu traverse-t-il l’ouvrage et crée-t-il des correspondances ? Comment décrirais-tu cette « contamination » littéraire ?
Victor Dumiot, par exemple, écrit autour du corps du Christ mis en croix, à la fois modèle et contre-modèle – dans un rapport très fort à la question du feu, au sacrifice, au blasphème en tant qu’il interroge cette figure à laquelle il compare son propre corps et son désir, et envers laquelle il éprouve à la fois du défi et de l’inspiration. Il se sent petit, presque misérable, par rapport à ce corps parfait, ce corps glorieux, tout en nourrissant paradoxalement l’écriture d’un feu dévorateur qui le traverse comme une passion.
Bizarrement, Guillaume Sire, avec Un feu nouveau, prolonge et réactualise ces images à travers la figure de la Pentecôte et des langues de feu qui descendent sur les apôtres… L’écho avec le texte de Victor est ici involontaire. Mais parfaitement heureux. Car ces images n’ont pas été pensées pour se répondre. Ce ne sont pas des réponses conscientes, mais des correspondances nées de la rencontre. On voit alors se développer des motifs, qui prennent évidemment vie de manières très différentes sous leur plume. C’est exactement cela que je recherche.
Il y a aussi des images de rupture. Sara Bourre, dans son très beau texte, parle d’un départ de feu littéral, à travers la crémation de son père. Ici, il n’est plus question de blasphème : elle noue l’indicible du deuil à la question du langage poétique. Chaque texte de la collection reste singulier, et pourtant, tous convergent vers la même idée : la littérature peut faire basculer celui qui écrit autant que celui qui lit. Le feu est, à mes yeux, l’image parfaite de cette ambivalence – force destructrice et source de vie. Il impose un changement chez l’écrivain, et j’espère que cette intensité se transmettra au lecteur. C’est là l’ambition d’une littérature vivante.
Rupture, basculement… Ces textes condensent un désir d’exister, mais aussi un désir d’écrire. Beaucoup sont presque des premiers textes, parfois des esquisses à des romans. Les écritures sont très diverses : le texte de Sara Bourre, par exemple, déploie une écriture minérale, dure, et le feu qui y prend corps déborde l’intime en engouffrant le monde entier ; d’autres choisissent l’humour ou explorent des déboires amoureux. Comment ces voix singulières se sont-elles rencontrées ? Selon quelle logique le montage s’est-il élaboré à partir de ces amorces d’existence littéraire ?
Quand on connaît ces auteurs, on reconnaît immédiatement leur poétique. En quelques pages, on sait qui écrit. Le texte d’Olivier Liron, par exemple, porte très clairement la trace de sa sensibilité et de son humour.
Mais 49 pages est avant tout une histoire d’amitiés. C’est au cœur du projet. L’édition, pour moi, consiste à coordonner des désirs : le désir d’écrire, le désir de lire. Et cela pose toujours la question du lien. Qu’est-ce qui nous relie ?
Avec ces auteurs, que je connaissais déjà pour la plupart, il y a eu un véritable processus de circulation : ils se sont lus, inspirés mutuellement, parfois sans le savoir. L’enjeu était de créer un espace de rencontre, un lieu où faire circuler les affects. La beauté se trouve dans la manière dont chacun lit et réagit aux textes des autres, pris dans ce même mouvement créatif. Mon rôle, dans ce contexte, est celui de la rencontre elle-même : c’est là que le possible se concrétise et que des textes naissent, parfois alors qu’ils n’étaient pas prévus.
On peut aussi dire que c’est une constellation amicale, mais pas stylistique. Ce qui unit les textes, ce n’est pas une manière d’écrire ou un style commun, mais la question de la bascule. Autrement dit : celle de l’intensité. L’intensité qui traverse une vie, la transforme, et qui pousse à écrire comme si l’écriture elle-même opérait cette invention. Quand il est fort, un livre doit provoquer un changement. C’est là qu’on va donner le goût de lire.
L’amitié se prolonge d’ailleurs au-delà des auteurs publiés puisque les personnes avec lesquelles je travaille pour la sélection des textes, Pierre Chardot et Victor Dumiot, sont aussi des amis proches.
Cette maison est l’aboutissement de ton parcours personnel, mais est-ce aussi une réflexion sur l’état de l’édition contemporaine ?
Oui. Aujourd’hui, pour exister en tant qu’éditeur indépendant, il faut absolument une identité forte. D’où l’idée de 49 pages, qui propose une ligne claire et fonctionne comme une promesse : nous ne publions pas des romans, mais des objets singuliers. Le format court permet de se démarquer et de faire exister des textes qui seraient autrement noyés dans le flot éditorial.
Il y a également un choix économique assumé : celui de l’abonnement. Plutôt que de dépendre de ventes massives, nous invitons les lecteurs à s’engager dans la durée, à soutenir des œuvres comme des propositions originales. Le format court rend cela possible : il n’intimide pas, et à vrai dire il est aussi ancien que la littérature elle-même. L’argument « je n’ai pas le temps de lire » ne tient plus. Cela ne veut pas dire que nous fermons la porte aux libraires. Au contraire, ce sont nos premiers partenaires, et nous sommes ravis de pouvoir compter sur leur soutien. Simplement, créer une maison d’édition en 2026, dans un contexte économique délicat, oblige à penser un modèle économique plus hybride.
Cette contrainte formelle semble aussi ouvrir un espace de liberté et d’expérimentation…
Absolument. En peu de pages, on peut se permettre une langue exigeante, parfois radicale, déstabilisante ou séduisante, sans risquer d’épuiser le lecteur. Car il s’agit de l’embarquer, et surtout là où il n’avait pas prévu d’aller, de lui faire découvrir ce qu’il ignorait même être possible. Le format court offre ce risque de la découverte, tout comme il offre aux auteurs, habitués à des formes plus longues (qu’il s’agisse du roman ou du poème), un nouveau terrain de jeu qui les pousse à faire évoluer leur écriture. Ce renouvellement est très intéressant.
Ce qui est amusant, c’est que, tandis que le Goncourt récompense un roman de plus de 700 pages – Une maison videde Laurent Mauvignier, un roman monstrueux qui a un désir de totalité –, nous faisons le pari inverse : celui de la brièveté, voire de l’extrême brièveté.
Dans cette logique, Départ de feu est suivi d’un numéro 1, un essai théorique : L’avenir de la littérature de Miki Liukkonen, écrivain finlandais disparu tragiquement à 33 ans. Cet essai est essentiel pour penser une littérature réellement contemporaine : fragmentée, en réseau, connectée au monde. Passionné de littérature, Liukkonen s’interroge sur sa mutation dans un monde qui n’est plus celui de Balzac… Il réfléchit donc à la littérature à l’ère d’internet et des réseaux sociaux, et à la manière dont cela affecte l’écriture et la publication. Loin de priver la littérature d’avenir, il l’engage à évoluer, avec une confiance renouvelée dans l’expérimentation. 49 pages poursuit ce geste : offrir une littérature ouverte, accueillante et inventive.
L’attention portée à l’objet est très marquée. On a le sentiment d’une véritable expérience de collection. Comment le choix du format et l’identité graphique ont-ils été pensés ? En quoi cela enrichit-il l’expérience de lecture ?
J’ai travaillé avec Esther Szac, qui est directrice artistique, pour créer des objets immédiatement reconnaissables. La charte graphique devait inciter à la curiosité tout en dialoguant avec les textes. Nous sommes partis d’objets du quotidien, photographiés de très près, presque abstraits : ce sont ceux que l’on retrouve en couverture. Ils instaurent un jeu de correspondance avec le texte et inaugurent en même temps le principe de la collection.
Le choix de petits livres est aussi amusant qu’astucieux. Ce format, souvent négligé, offre une grande liberté, tout en donnant au lecteur l’envie de collectionner. Le visuel devient un marqueur d’identité, et l’abonnement, en parallèle, sécurise le modèle économique. Il réduit les coûts, ouvre un espace de jeu formel plus vaste, et permet une liberté éditoriale accrue, donnant la possibilité de publier davantage de textes. C’est précisément parce que les livres sont compacts, ou réduits, que l’on peut expérimenter et jouer avec la forme.
En dehors de l’essai de Liukonnen qui pense la littérature contemporaine, les textes préexistaient-ils, ou sont-ils nés de la rencontre éditoriale ?
En réalité, on est à mi-chemin entre la commande et la rencontre. Je discute beaucoup avec les auteurs, très différents les uns des autres, et nous voyons ce qui peut émerger. Ensuite, il faut trouver une forme qui tienne dans la contrainte des 40 000 signes. Mais tout ne marche pas toujours.
Parfois, une idée appelle un roman long – et c’est très bien ainsi. Cela signifie que l’idée est bonne sans coller à ce que nous proposons. L’idée est en fait d’aider l’auteur à identifier son désir d’écriture. La rencontre est toujours un moment de partage, où l’éditeur et l’auteur s’apportent quelque chose. C’est aussi pour cela que j’ai envie de publier à la fois des écrivains émergents, des auteurs confirmés, et aussi des voix qui n’ont jamais été publiées. Fonder une communauté me tient beaucoup à cœur. Ce serait se donner la liberté de découvrir toute la gamme de ce qui existe, sans jouer le jeu des prix, de la rentrée littéraire ou de la notoriété. Ils sont bien sûr essentiels mais peuvent aussi parasiter la création, et limiter le choix des thèmes ou des styles. Avec le modèle de 49 pages, des auteurs peuvent faire exister une œuvre sans avoir à l’imposer.
À la lecture, on est frappé par la solidité des voix, leur assurance. Le texte de Tom Buron, Le nom de la bataille, par exemple, marque un déplacement : lui qui écrivait plutôt dans la veine du poème épique aborde ici son expérience de l’Ukraine à travers une réinvention stylistique, en prose, qui n’est pas sans faire écho à la Catalogne d’Orwell. Il ne s’agit donc pas de textes purement littéraires, mais de tentatives qui s’élaborent entre la fiction et le réel. En tant qu’éditeur, où places-tu la limite ?
Le nom de la bataille évoque la bataille de Pokrovsk. Tom s’interroge sur la manière dont un toponyme devient le nom d’autre chose. Poète, il part en Ukraine, s’engage dans le ravitaillement, puis dans l’armée, avant d’en revenir. La question centrale et bouleversante est celle de l’héroïsme : qu’est-ce qui motive l’engagement ? Dans quelle langue peut-on en parler ? Son texte est saisissant car il mêle argot, poésie, avec une langue nouvelle, et une grande précision formelle. C’est exactement ce type de déplacement qui m’intéresse.
Chaque auteur apporte une voix singulière. Ève Guerra, elle, dans Les amours rudimentaires, rend plus drôle et plus sensible l’expérience commune de la rupture amoureuse, mais qui constitue aussi une rupture ontologique : cela interroge profondément, violemment notre identité. Ève réussit à trouver une justesse d’approche et de ton, qui est différente de celle que trouve Tom, mais en cernant ce moment précis de la bascule existentielle. Que ce soit à travers la guerre ou la rupture amoureuse, les conditions de vie changent et appellent une autre langue.
Le nom de la bataille, texte désabusé, réinvente un sens de la fraternité. C’est un très beau morceau de littérature, d’une langue tendue, où le narrateur (double de Tom Buron) se trouve hanté par la mort mais surtout par la question de savoir s’il a tué, lui aussi : « (…) nous ne sommes qu’une bande de gars parmi d’autres à travailler pour que la ville ne tombe pas et si certains meurent, d’autres encore s’en veulent à mort de ne pas mourir. Nous sommes des milliers, des rouages, de petits écrous dans la grande machine de la bataille. »Comment ce livre est-il né et a-t-il pris forme au cours du processus éditorial ? Était-il important que ce soit à la fois un texte engagé et un travail formel ?
Le nom de la bataille est un texte dont nous sommes particulièrement fiers car il est l’aboutissement d’une aventure éditoriale particulièrement intense. J’ai rencontré Tom Buron en lisant Les cinquantièmes hurlants, publiés chez Gallimard, et j’ai tout de suite été happé par son usage de la langue, et par le souffle épique de ce long poème. Nous avons commencé à discuter et il m’a parlé de son engagement en Ukraine. J’ai tout de suite pensé qu’il pourrait porter un regard nouveau – ou décalé – sur ce conflit, à savoir non pas politique ou géopolitique mais un regard d’écrivain. Avec Pierre Chardot, nous avons discuté longuement avec Tom Buron pour voir la forme que pourrait prendre ce texte. Je crois que nous avons abouti à un très bel objet qui parvient à dire en peu de page la violence éternelle de la guerre mais aussi les nouvelles modalités des conflits contemporains. Ce texte se concentre sur un événement, la bataille de Pokrovsk, et raconte les efforts des Ukrainiens pour tenir la ville. Nous avons essayé de tenir une ligne de crêteparticulièrement périlleuse : celle de proposer un texte littéraire mais qui porte une réflexion incarnée sur la situation ukrainienne.
Hybridité, circulation, porosité des formes : est-ce ce que tu cherches à accompagner en tant qu’éditeur ?
Est-on un laboratoire ou un conservatoire ? J’aimerais être les deux. Faire découvrir des voix radicalement nouvelles, mais aussi rendre hommage à des voix ou à des rythmes qui m’ont nourri. Pour répondre, j’aimerais développer différentes collections, mais toujours avec la ligne directrice de savoir comment la littérature ou la culture viennent interroger la vie ou percuter notre vie intérieure. On peut être aussi bien bouleversé par Homère ou Eschyle que par Mohamed Mbougar Sarr. En tant qu’enseignant, je lis les classiques mais aussi ce qui s’écrit aujourd’hui, ce qui n’est pas si commun que ça, car l’enseignement se focalise beaucoup sur les premiers et la presse met plutôt l’accent sur ce qui fait l’actualité. En ce qui concerne 49 pages, il ne s’agit ni d’attention absolue au contemporain, ni de passéisme… Ce qui m’importe, c’est le dialogue entre ces temporalités et comment il réinvente les formes.
Il s’agit donc aussi de renouveler des formes mortes… Et de les mettre au travail pour en tirer autre chose ?
Exactement. Il faut savoir renouveler les formes. Cela dit, 49 pages n’est pas un projet complètement inédit. Au début du 20ᵉ siècle, des systèmes d’abonnement existaient déjà, à une époque où la distribution et la diffusion étaient beaucoup plus limitées. Ce qui est merveilleux aujourd’hui, c’est de pouvoir relancer ces modèles anciens et leur redonner vie.
Y a-t-il des maisons d’édition qui t’ont influencé et quelles sont tes affinités ?
Plus que des maisons, ce sont des éditeurs ou des auteurs qui m’inspirent. J’apprécie beaucoup les éditions du Sous-sol, ainsi que Toussaint Louverture pour le graphisme. Mais ce sont surtout les marges qui m’intéressent le plus puisque c’est là d’où je viens. J’ai beaucoup fréquenté – et je fréquente encore le Salon de la revue qui se tient chaque année à la Halle des Blancs Manteaux, et c’est un lieu fascinant en termes d’expérimentations éditoriales.
Ces marges que tu publies, parlent-elles de quelque chose en commun et qui dirait le contemporain, ou la condition d’écrivain aujourd’hui, avec ses difficultés et ses aspirations ?
Pour ça, il faut lire Miki Liukkonen, car il en parle très bien. Nous vivons un moment singulier dans l’histoire de la littérature. Certes, la mise en scène de soi a toujours existé – Hugo, Proust… – mais aujourd’hui, tout devient posture, y compris le retrait. Dans un temps où le livre est à la fois lu et menacé, la priorité est de réinventer les formes. Réinventer le sens serait plus difficile ; réinventer la forme, au contraire, ouvre un terrain d’expérimentation.
Et la suite, comment va-t-elle s’écrire ?
Une autre collection devrait également voir le jour à l’automne 2026 et qui aura également pour enjeu de réfléchir encore à l’articulation entre la littérature et la vie. Ce qui est sûr, c’est que l’enjeu de cette année est de faire dialoguer des voix confirmées et des voix inédites, mais aussi de dialoguer avec l’histoire. Je me suis investi totalement dans ce projet. C’est un beau risque, un pari sur l’intensité, sur la rencontre, sur le vivant. Un véritable départ de feu. Tu as mentionné l’hybridité : c’est vraiment ce que j’aimerais explorer dans les futures publications. Cela dit, même les textes les plus expérimentaux reposent sur une histoire. 49 pages se veut à la lisière des genres, mais il sera toujours question de favoriser des récits, dans une grande pluralité d’approches, et nous ne publierons pas de poésie pure. Mon souhait est que nos auteurs soient amenés à écrire d’autres choses, que les rencontres soient le prélude à d’autres créations. Mais aussi que la lecture provoque un déplacement, une surprise. Et même un appétit de lecture.