L’objectif est énoncé dès le début : « Ce livre est un livre de vérité. La jeunesse la plus étrange qui ait jamais été vécue y parlera son propre langage ».
On pense à Rousseau, au début des Confessions : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature », écrit le philosophe. Le projet de N.O. Body paraît similaire puisqu’il s’agit pour lui de dire ce qu’il est, de le dire lui-même contre les discours sociaux, normés et normatifs qui énoncent à son sujet une identité qui ne lui correspond pas. De même que Rousseau invoque un moi naturel que, par-delà le moi social, il faudrait énoncer, N.O. Body ne cesse de se référer à ce qu’il est par nature et qui s’opposerait à ce qu’un discours socialement construit lui attribue comme identité. Mémoires des années de jeune fille d’un homme semble se présenter comme un récit de soi où il s’agirait de se dire pour rétablir la vérité concernant sa propre identité, contre un faux récit imposé par un discours normé et normatif. Le parallèle avec Rousseau s’arrêterait là, le cadre social, les enjeux, les finalités et les procédés de ce texte étant bien différents.

Si N.O. Body se reconnait l’obligation d’écrire un texte concernant sa jeunesse, il présente celui-ci comme le fait de « parler son propre langage », de dire selon ses propres termes ce qu’il est et a toujours été. Ici, « parler son propre langage » n’est pas uniquement le moyen d’énoncer la vérité sur soi mais de l’énoncer alors que, d’une part, on en est et en a été empêché, et que, d’autre part on a été – et on est – obligé de se dire selon un langage qui n’est pas le sien, d’adopter un langage qui conduit à se dire d’une façon non conforme à ce que l’on est. Il s’agit également de se penser et d’être autrement puisque le langage par lequel on est dit et par lequel on se dit est le langage par lequel on se pense, on se définit, on s’impose à soi-même une image de soi.
L’enjeu du récit de soi, ici, ne concerne pas simplement la vérité mais l’émancipation par rapport à une forme de pouvoir, autant qu’il concerne la subjectivité. Se dire selon un langage qui n’est pas le sien, c’est se penser et être selon un point de vue, selon des normes qui imposent une identité, un récit de soi aliénant impliquant la soumission à un ordre social qui empêche les discours autres que ceux qui sont valorisés, qui sont conformes à l’ordre social et en permettent la reproduction. Écrire selon « son propre langage » un discours sur soi c’est, dans le cas de N.O. Body, produire un contre-discours autant qu’un contre-pouvoir, une forme d’émancipation subjective et sociale, les Mémoires des années de jeune fille d’un homme liant de bout en bout langage, pouvoir, politique, identité, subjectivité.
Or, en lisant le texte, naît le sentiment que les choses sont plus complexes. Il y a tout d’abord le choix évident du pseudonymat, choix paradoxal s’il s’agit de parler de soi et d’énoncer la vérité sur soi. Et il y a le choix du pseudonyme lui-même : N.O. Body qui semble s’apparenter à une sorte de jeu de mots – no body ? nobody ? pas de corps ? personne ? Quel sens y aurait-il à écrire sur soi en se nommant soi-même « personne » ? Quel sens y aurait-il à signer ce récit de soi d’un nom qui semble signifier « pas de corps » alors que le texte ne cesse de parler du corps ? La question serait alors : le pseudonyme ne sert-il qu’à signer le texte ou n’est-il pas déjà une partie du texte, se conformant à la logique de celui-ci, indiquant donc que la lecture doit être prudente, vigilante, chercher une autre logique que simplement celle du récit de soi ?
Il y a ensuite la nature du texte lui-même, texte qui semble orienté d’abord vers une sorte de démonstration plutôt que d’exposer factuellement les années de l’enfance et de la jeunesse. Si le récit à la première personne est celui d’un individu qui, assigné fille à la naissance, est pourtant un garçon, l’auteur insiste de manière récurrente sur l’idée que sa nature masculine ne cessait de se manifester spontanément, naturellement, presque instinctivement – et que se manifestait tout aussi spontanément la nature féminine des femmes qui l’entouraient ou qu’il croisait (« je manifestais déjà à cette époque une absence totale d’intérêt pour les jouets des filles et un penchant certain pour les jeux des garçons » ; « Les filles ressentaient d’instinct ma masculinité »). Le texte semble ainsi écrit pour mettre en évidence, d’abord, que l’auteur est et était dès l’enfance, effectivement, un homme, mais aussi que l’appartenance au genre masculin ou au genre féminin s’enracine dans la nature, la spontanéité de l’instinct. Les faits seraient ainsi, au moins, sélectionnés, et sont toujours inséparables d’une interprétation visant à réaffirmer le caractère naturel du « sexe » : ce qui est exposé, c’est d’abord l’interprétation plus que le fait.
Il y a également l’impression que le texte est construit selon une logique qui est proche du conte. Les étapes du récit, présentées comme les étapes marquantes d’une existence, se succèdent et paraissent s’articuler d’une façon qui est proche de la morphologie du conte, voire d’un imaginaire d’enfant : l’enfance et le malheur éprouvé ; l’idée que les parents ne sont pas les vrais parents, que ceux-ci seraient plutôt des têtes couronnées ; l’éloignement ; les obstacles et épreuves ; le franchissement de ces obstacles ; la rencontre amoureuse d’une sorte de princesse ; la fin heureuse. Le fait que cette logique est fortement présente dans le texte fait douter, là encore, du caractère réellement factuel du récit, et appelle plutôt l’idée d’au moins une sélection orientée, peut-être d’une invention.
Il y a enfin l’absence d’énoncé clair et explicite au sujet de ce qui pourrait expliquer le fait que le garçon soit défini comme fille, à savoir la conformation des organes génitaux. Ce qui serait ainsi la cause de la confusion concernant le genre est évoqué de manière elliptique, indirecte, par ses effets sur autrui (« cette femme qui ne pouvait s’empêcher de pleurer en voyant le corps de son enfant »), par ses effets sur le corps du narrateur (plaisir, honte), alors que dans le même temps les caractéristiques définies comme masculines de ce même corps sont clairement nommées : barbe, absence de menstruations, allure, etc. N’est-il pas étonnant que ce qui semble être central dans l’histoire du narrateur soit à ce point éludé alors que ce même narrateur affirme écrire un récit où il s’agit de dire la vérité sur soi ?

De ces éléments, on ne conclura pourtant pas que le récit est faux, mensonger, que l’intention affirmée dès le départ est contredite par le récit lui-même. Ces éléments nous conduisent plutôt à reconnaître que le texte problématise la vérité, le récit de soi, la possibilité d’un tel récit non pas de manière générale et abstraite mais pour tel individu, pour cette personne qui signe N.O. Body. Pourquoi affirmer dire la vérité sur soi mais écrire un texte qui manifestement contourne celle-ci ? Plutôt que de réduire la question de la vérité à la réalité des faits rapportés, on se demandera plutôt en quoi ce qui semble être un texte fictionnel, ou au moins en partie fictionnel, inventé, peut pourtant dire quelque chose de soi et quelque chose de vrai sur soi, sur la propre existence de celui qui écrit. Le caractère étrange et paradoxal du texte conduit donc plutôt à une autre lecture, plus complexe, donc plus intéressante, portant sur la nature de ce texte, sur ses stratégies, sur le régime de l’énonciation, sur ce qui pèse sur lui et le conduit à prétendre dire tout en ne disant pas tout à fait mais en disant tout de même…
On pourrait, à travers le récit, retenir quelques éléments : la conformation sans doute particulière des organes génitaux ; une forme d’isolement et de souffrance qui ancre le texte dans la réalité des relations sociales d’une certaine époque et propres à tel milieu ; la sensibilité du narrateur à la misère économique et sociale qu’il observe, à la condition des femmes ; des idées progressistes politiques et sociales ; etc. Même si les faits ne sont pas rigoureusement respectés, même si la logique du récit paraît différente de celle d’un récit de soi au sens courant, il serait possible de percevoir une forme d’autoportrait dans le texte signé N.O Body, les contours d’une histoire individuelle marquée par une forme de marginalisation sociale, par la souffrance, par le désir d’une vie « ordinaire », par un certain engagement intellectuel, par une certaine conscience, etc. Se dessinent les traits d’un individu, de tel individu, les composantes essentielles de son parcours (« Ce livre est un livre de la vérité. J’y ai raconté l’histoire d’une pauvre vie qui a dû affronter tant de désordres […] »). Et cet autoportrait implique un contexte social et politique, certaines normes et exclusions, une certaine idéologie par laquelle les choses sont pensées et par laquelle les subjectivités se construisent. Récit de soi, récit historique, récit social se superposent et s’entremêlent pour former, en un sens, un discours effectivement vrai.
Deux choses au moins peuvent être pensées à partir de là, à savoir la raison du pseudonymat et l’insistance sur un binarisme naturel du sexe ou du genre. Si on prend en compte la stigmatisation, la marginalisation subies par le narrateur du fait, certainement, d’une forme d’hermaphrodisme, c’est-à-dire si on considère le contexte historique, social, politique à l’intérieur duquel cette stigmatisation était l’effet des normes admises et valorisées, on comprend qu’un récit de soi signé de son propre nom puisse être un problème, voire impensable. De même, on peut comprendre que le récit insiste à ce point sur le caractère naturel de la binarité de genre, sur la spontanéité des tendances masculines ou féminines : ne s’agit-il pas pour l’auteur d’écrire sur soi mais en adoptant les codes et normes de la société et de l’époque qui sont les siennes afin que son récit soit accepté et lu, afin que soit admis ce qui concerne la souffrance de l’individu stigmatisé ? Ne s’agit-il pas d’adopter le masque social attendu pour pouvoir faire passer, comme en contrebande, l’essentiel de ce que l’on veut dire ? Peut-être N.O. Body est-il aussi comme un écho du « Personne » de L’Odyssée qui se désigne ainsi pour pouvoir agir, crever l’œil du Cyclope qui repère, identifie, tue, dévore – un pseudonyme aussi pour rester en vie.
Dans ces conditions, le texte dit effectivement une vérité à propos des normes sociales et de leurs effets, à propos de la contrainte sociale et subjective qui pèse sur ce texte, à propos des relations de pouvoir dont ce texte est indissociable. Si le soi qui se dit ici ne peut le faire qu’en adoptant un discours qui n’est pas nécessairement le sien, s’il se dit selon un discours que son propre corps paraît contredire, est-ce que la vérité qui par là s’énonce ne concerne-t-elle pas le rapport du discours, du sujet et d’une forme de pouvoir ?
Ce sont certaines de ces questions et pistes d’interprétation qui sont reprises, relancées, enrichies par l’essai inédit de Paul B. Preciado qui compose la seconde partie de ce livre. Preciado y mène une analyse – presque une enquête – à la fois biographique, historique, épistémologique, philosophique, politique visant à éclairer certains points du texte mais aussi, et indissociablement, à complexifier la lecture que l’on peut en faire, à faire apparaître de nouvelles dimensions, à expliciter les cadres conceptuels et politiques actuels à l’intérieur desquels peut exister un certain point de vue sur ce texte.

Un des paradoxes de l’essai de Paul Preciado réside dans le fait qu’il situe les Mémoires de N.O. Body à l’intérieur de la réflexion contemporaine sur le genre alors que le texte, en affirmant la caractère naturel du genre, serait plutôt situable dans le camp de ce qui est justement remis en cause par cette même réflexion. Paul Preciado montre en quoi le texte signé N.O. Body « concentre […] toutes les questions de notre époque : Combien y a-t-il de sexes ? Est-il nécessaire d’assigner un sexe à la naissance ? Et si oui, quels critères légitiment ce processus administratif ? […] ».
On comprend que l’importance du récit de N.O. Body pour nous aujourd’hui tient en premier lieu au questionnement qu’il soulève. C’est ce questionnement que développe Preciado, en soulignant certains de ses présupposés comme certaines de ses conséquences, ce qui guide des analyses particulièrement intéressantes sur l’assignation des identités, sur l’importance du corps et du sexe dans cette assignation, sur l’importance d’un régime d’identification qui s’appuie sur le papier, le document administratif, l’acte de naissance, l’enregistrement écrit compris comme les moyens d’un certain type de pouvoir et de subjectivation. Le corps est ainsi produit comme objet d’un pouvoir qui l’énonce et le définit, qui dit les corps, les existences qui peuvent vivre ou qui devraient mourir, disparaître, ne pas exister. Le papier et l’écrit, sous certaines conditions, apparaissent comme les techniques d’un pouvoir qui épingle, qui discipline, qui règle l’ordre des discours et des existences, la valeur de celles-ci ou leur absence de valeur. En situant le texte de N.O. Body dans ce cadre historique et théorique, Paul Preciado éclaire le régime du discours qui le caractérise, l’étrangeté de certaines stratégies d’écriture, de certains choix paradoxaux.
À l’intérieur de cette logique du pouvoir, Preciado montre comment les Mémoires rédigés par N.O. Body correspondent à la voix étouffée du subalterne mais aussi comment l’auteur développe une stratégie pour dire malgré l’effacement et dans l’effacement, comment est créée une écriture de l’effacement qui dit entre les lignes, qui dit de manière codifiée, énigmatique. Le texte de N.O. Body est ainsi compris comme l’expression – ou le symptôme – d’une répression, d’une négation sociale, politique, idéologique, et comme une résistance, comme un moyen de créer dans l’ordre du discours établi des failles, des fentes, des lézardes par où exister et croître, comme le font les mauvaises herbes. Une façon de subvertir le social, le sens, tout en mimant l’ordre du pouvoir. Par là, ce texte se rattache à des stratégies présentes à travers l’histoire queer dont il est peut-être un des premiers initiateurs.
Mais l’analyse biographique et historique permet à Paul Preciado de faire apparaître d’autres dimensions encore plus complexes du texte, peut-être encore plus parlantes pour nous aujourd’hui.
En effet, même si Mémoires des années de jeune fille d’un homme est traduit aujourd’hui pour la première fois en français, il s’agit d’un texte connu de la littérature queer, qui a suscité de nombreux travaux et de nombreuses recherches depuis sa publication en 1907 (avec une postface de Magnus Hirschfeld). De fait, le « vrai » nom de l’auteur est connu, comme sont connus un certain nombre de faits qui constituent sa biographie. Si Preciado rappelle cela, ce n’est pas simplement pour révéler quelque chose de purement factuel, c’est parce que cette connaissance indique aussi d’autres possibilités de lecture et de compréhension du texte. Parmi ces faits, Preciado s’arrête spécialement sur la judéité de l’auteur, judéité qui n’est jamais explicite dans le texte, qui serait plutôt masquée par l’exposition d’un catholicisme prononcé. Resituant cette judéité dans le contexte de l’époque, Preciado développe des analyses fines sur le corps juif tel qu’il a pu être pensé, sur l’ambiguïté de celui-ci mais aussi sur sa stigmatisation bien avant le nazisme.
Ces analyses font alors apparaître deux choses. Tout d’abord que cette dimension juive du texte est à la fois cachée dans celui-ci autant qu’exhibée : le poème non signé qui ouvre le livre est d’un auteur juif ; le pseudonyme choisi se trouve dans une œuvre d’un autre auteur juif, etc. Le texte cache, dissimule autant qu’il montre, il déploie un langage codé qui dissimule et dévoile, comparable en cela au corps de l’intersexe qui, dans le livre, à la fois est caché mais aussi révèle.
Le subalterne qui parle et se tait dans les Mémoires n’est donc pas qu’intersexe, il est aussi juif et en cela subit également un pouvoir qui le nomme, qui l’épingle, qui le stigmatise, questionne sa vie, la possibilité de sa vie. Cette dimension du texte conduit également Preciado à produire des analyses qui concernent le corps juif et qui rejoignent et alimentent celles qui sont consacrées au contexte colonial dont la logique irriguait – irriguent – également les politiques intra-européennes.
C’est donc aussi une forme d’intersectionnalité qui construit la logique du texte de N.O. Body et qui conduit Preciado à développer une réflexion poussée sur les rapports historiques, idéologiques, philosophiques entre le corps, le genre, la « race », le pouvoir, la subjectivité, le discours – une série conceptuelle on ne peut plus contemporaine, formant un des cadres à partir desquels nous penser, agir et vivre aujourd’hui. En cela, N.O. Body est bien à la fois « notre ancêtre et notre contemporain ».
N.O. Body, Mémoires des années de jeune fille d’un homme, trad. de l’allemand par Béatrice Masoni, suivi de Paul B. Preciado, éditions du Seuil, Mon nom est Body, « La Librairie du XXIe siècle », mars 2026, 272 p., 22 €