Après Notes de la rédaction, Julie Sas fait paraître Le grand soir est-il qui, à partir d’une recherche dans certaines archives, déploie le récit d’une insurrection, questionnant le langage du pouvoir, dans un texte associant documents et proses poétiques. Entretien avec Julie Sas.
Le grand soir est-il se fonde sur un ensemble de documents juridiques agencés avec des textes de prose poétique, à propos d’un soulèvement insurrectionnel de la fin du XIXe siècle. À partir de prélèvements effectués dans les Archives nationales et les Archives départementales du Puy-de-Dôme, le travail de composition agence à la fois des correspondances effectuées dans les cadres institutionnels et les services administratifs, des comptes-rendus de procès – tout un matériau juridique –, ainsi que des textes poétiques. Cette prose poétique questionne la langue juridique, les langages du pouvoir et de domination. Quelle était la démarche dans le projet initial ? Comment se sont opérés ces gestes de prélèvement sur ce matériau d’archives ?

Le grand soir est-il retrace l’histoire de troubles insurrectionnels impliquant un groupe composite de militants, dont la plupart sont des ouvriers mineurs, connu sous le nom de la « Bande noire », à Montceau-les-Mines au début des années 1880, ainsi que leur répression par les institutions policière, militaire et judiciaire, qui aboutit à la tenue d’un procès en 1882 à Chalon-sur-Saône. Ces insurrections interviennent au moment de la structuration du mouvement anarchiste en France qui, bien que né quarante ans plus tôt, s’engage, à partir de 1881, dans l’action directe. Aux côtés d’ouvriers anarchistes opèrent par ailleurs des militants issus des chambres syndicales locales. Tous s’accordent à cibler des symboles et des lieux de pouvoir religieux et patronaux.
Je me suis intéressée à ces insurrections car elles sont à l’origine de l’émergence, dans les langages juridique et journalistique, de l’expression « le grand soir », qui a par la suite forgé un imaginaire révolutionnaire ambivalent. Le contexte spécifique d’émergence de cette expression n’est, à ma connaissance, pas clair. Il pourrait s’agir du lapsus d’un juge ou d’une déformation ironique d’un journaliste réactionnaire chargé de rédiger un compte-rendu du procès de la Bande noire en 1882. Toujours est-il que l’expression « le grand soir » renverse un mot que le secrétaire de la chambre syndicale des mineurs Jean-Baptiste Dumay adresse, un an plus tôt, à son camarade forgeron Antoine Bonnot : « Soyons énergiques, le grand jour s’approche. »
Le grand soir est-il constitue ainsi une enquête sémantique qui suit la trace de cet énoncé et des troubles insurrectionnels qui s’y rattachent, au travers d’un ensemble de documents — interrogatoires, procès-verbaux, pièces à conviction, dépêches officielles, comptes rendus de procès dans la presse, correspondances syndicales et ouvrières — issus des Archives nationales et départementales du Puy-de-Dôme et ayant fait l’objet de retranscriptions.
Une importante matière textuelle de ce livre relève donc effectivement de prélèvements dans des archives. Ceux-ci ont occasionné différentes opérations littéraires – déchiffrage, lecture, sélection, retranscription, montage – qui ne sont pas sans rapport avec une certaine tradition poétique – celle de l’objectivisme –, bien que ce texte s’en démarque par la relation impure qu’il instaure au document.
L’enjeu du travail de sélection au sein de cette masse d’archives était double. La formalisation, d’une part, d’un fil narratif non linéaire cherchant à troubler la relation du registre poétique au régime de la preuve. Et d’autre part, l’agencement des actes discursifs qui organisent la répression policière et judiciaire de ces insurrections, mais aussi le « procès du verbe » intenté aux mots d’ordre de ces dernières.
Le grand soir repris dans le titre du livre, apparaît dans les procès-verbaux, lors des interrogatoires « Si j’ai écrit cette phrase, elle signifiait dans mon esprit que j’espérais voir l’émancipation prochaine des travailleurs mais ce n’était nullement un mot d’ordre ou une excitation quelconque ». Le grand soir est-il est repris dans le texte poétique. À l’interrogatoire des extraits d’un procès-verbal, répond une prose poétique critique. Le texte poétique prend parfois la forme d’un questionnaire à choix multiples. Le secrétaire de la chambre syndicale des mineurs évoque « le grand jour ». Il est question aussi, au cours du texte, de « grands évènements ». Lors d’un compte-rendu d’audience : « On a saisi chez vous des lettres de cet agitateur vous recommandant d’être énergique, parce que le grand soir approchait. Que voulait dire cette phrase ? » Peut-on dire que cette première section du livre, dans les différentes composantes qui la traversent, s’articule autour de cette expression de « grand soir » ?
« Le grand soir » présente dans ce livre un usage pluriel et une certaine polysémie, qui entend refléter l’équivocité de cette expression à l’époque des insurrections qui la voient naitre. Si le « grand jour » relève à la fois de la métaphore, du nom de code et du mot d’ordre, son sens peine à se fixer, ou à être fixé — d’abord par l’autorité judiciaire, mais aussi par les insurgés eux-mêmes. De la lecture des archives judiciaires, des correspondances ministérielles, et des comptes rendus de procès dans la presse de l’époque, il ressort que le caractère fantasmagorique de cette expression ouvrière avait fini par contaminer le langage du pouvoir lui-même, dont le texte s’attache à souligner qu’il use lui-même de métaphores, parle en langage codé, dramatise ou romance les faits, versant parfois dans une forme de complotisme. Au mutisme du monde ouvrier face à l’institution judiciaire répond ainsi l’emballement discursif des sphères journalistiques et étatiques, qui parlent en cherchant à faire parler et cherchent à parler sans se faire comprendre.
Dans le texte poétique, l’expression prend alors la forme d’une question en suspens qui renvoie à la procédure de l’interrogatoire, mais aussi à celle, en effet, des questionnaires à choix multiples, que l’on trouve parfois dans les enquêtes de satisfaction.
Plus généralement, par la confrontation des langages juridiques, policiers, étatiques et poétiques, Le grand soir est-il cherche à rendre compte de la fantasmagorie réactionnaire à l’origine de cette expression populaire et discute de l’ambivalence de ses qualités et de ses usages.

Alors qu’il se présente originellement, sous la forme inversée du « grand jour », comme le nom de code d’un projet de renversement radical de l’ordre social, d’un désir collectif de subversion des rapports de domination, « le grand soir » revêt dans la presse réactionnaire de la fin du XIXe siècle un sens dépréciatif qui cherche à condamner moralement cette volonté d’émancipation. Dans un contexte contemporain, l’expression, désormais surannée, s’accompagne presque systématiquement d’une marque d’ironie (« croire au grand soir »). Un passage du livre émet l’hypothèse que ce basculement aurait pour cause le degré d’intériorisation actuel des logiques répressives, qui confisquent l’espoir d’un bouleversement de l’ordre social, mais aussi son expression poétique et prolétaire.
Les textes de prose poétique jalonnent l’ensemble, développant une réflexion critique sur le langage du pouvoir, de domination et de répression. Ainsi, à la suite des pages de l’acte d’accusation, retournant la langue juridique, une intervention en prose poétique sur « le discours indirect », à d’autres endroits du livre, sur la garde à vue, la pièce à conviction, « les formes ritualisées du discours » ou sur la question du sens et de sa perturbation qui met « en péril l’institution des mots ou l’intégrité du langage », ou encore sur le sens caché, le langage codé. Le traitement de la langue juridique dans les proses poétiques relève -t-il d’un processus de dénonciation, dans un travail à la fois de recherches, d’expérimentation formelle poétique et d’intervention éminemment politique ?
Les proses poétiques relèvent en quelque sorte, dans ce texte, d’un langage de la suspicion qui, dans une logique de renversement, déportent l’enquête sur le langage de l’enquête lui-même. Elles cherchent à défaire les évidences de sens que le langage juridique instaure par un précepte de transparence, à déjouer la littéralité de son propos et la finitude de ses énoncés.
Si la poésie peut se concevoir comme le langage de l’implicite par excellence en ce qu’elle aménage des niveaux de sens et procède par déroutes langagières, le langage du droit, lui me semble se déployer dans un idéal de clarté, de pureté et d’ascendance dans sa relation au sens et aux individus, cherchant à évacuer toute forme d’ambiguïté qui inquièterait son bon exercice. Cela dit, comme Le grand soir est-il s’attache à le monter, ces deux langages ont en commun une pratique de l’exégèse. L’interprétation et le commentaire sont ainsi deux procédés par lesquels se rencontrent, dans le livre, ces deux langages que conceptuellement et formellement tout oppose. Cette confrontation entre la forme poétique et le langage de la justice produit un dialogue de sourds, que vient redoubler la quête insatisfaite, par l’institution judiciaire, d’un sens propre à rattacher à l’expression « le grand jour », et celle de son sens figuré par les insurgés.
Les extraits des correspondances produites dans la hiérarchie des institutions, à propos de cette insurrection, portent la date du mois d’août 1882. La lettre qui clôture la première section du livre, rédigée par le secrétaire de la chambre syndicale des mineurs, date de 1881. L’agencement même des documents et des énoncés poétiques est au centre de la structuration du récit. De quelle manière ce travail de montage qui participe à la mise en œuvre du récit, s’est-il effectué ? Quelle est la démarche privilégiée dans cette construction du récit ?
Si Le grand soir est-il, par l’agencement des archives qui le compose en partie, suit un fil temporel cohérent, il aménage aussi des ellipses narratives et met en jeu des logiques de renversement, qui s’établissent sur un plan chronologique, mais aussi langagier et conceptuel. La lettre que vous citez, rédigée par Jean-Baptiste Dumay en 1881 et qui clôt le texte, montre, à rebours, et après que son sens ait été largement discuté, le véritable contexte d’émergence de l’expression « le grand jour ». Cette lettre, à mon sens, absout la fantasmagorie généralisée qui s’est déployée autour de cette expression, puisqu’elle se rapporte à une pragmatique et à une banalité de l’exercice militant – et en l’occurrence ici, l’organisation d’un affichage public. Ces logiques de renversement, qui se déploient dans un travail de montage, sont aussi conceptuelles et formelles : l’enquête se rattache au registre poétique, le langage du pouvoir use du registre poétique et le « grand soir » passe de l’expression d’un espoir à celle d’une menace, puis à l’expression ironique d’un espoir. Ces formes d’inversion, qui tiennent tantôt d’un enjeu critique, tantôt d’une perversion politique ou journalistique ne me semblent pas être sans rapport avec un contexte socio-culturel contemporain qui voit des mots ou des faits qualifier l’opposé de ce à quoi ils sont censés renvoyer.
Cette première section s’ouvre sur le texte court d’un insurgé prenant la forme d’un poème adressé. Quel statut occupe ce texte qui précède les retranscriptions des documents juridiques ?
Ce texte, qui prend en effet la forme d’un poème, est la retranscription d’une lettre de menace anonyme griffonnée sur un bout de papier et adressée à un patron de mine, que j’ai trouvée dans le dossier d’instruction du procès de la Bande noire, conservé aux archives du Puy-de-Dôme. Rédigé par un ouvrier probablement analphabète dans une écriture phonétique quasi illisible, il m’a engagé dans un travail de déchiffrage que j’ai trouvé particulièrement intéressant, notamment parce que cette écriture, socialement située, redéfinit notre rapport aux constructions langagières normatives et souligne les enjeux de pouvoir qui la traversent ainsi que les formes de domination qui la constituent — tout en cherchant à les renverser. La menace d’un sciage de dent — « a van peudeten vou scau ré […] dan sillet » — par l’auteur de ce mot est à ce titre parlante, si je puis dire.
Il m’a semblé important que ce message prenne la forme d’un poème, d’une part car c’était finalement là l’une de ses formes les plus immédiates – et que le livre engage par ailleurs plus généralement ces glissements de formes et de genres littéraires ; d’autre part car il introduit un rapport à la quête de sens qui ne se situe pas uniquement du côté de la figure de style ou du langage codé mais aussi au cœur de la graphie même, dans sa dimension socio-culturelle. L’acte de déchiffrage conduit ici au dévoilement progressif d’un sens subversif qui s’est formulé, avec une certaine urgence, dans les termes et par les moyens dits « limités » ou « inadaptés » qui sont ceux des personnes qu’on a dépossédées d’un capital culturel et économique mais qui prennent malgré tout la parole.
En plaçant ce mot au début du texte, il s’agissait aussi de donner une voix – la première – aux insurgés. Si on peut observer la prépondérance des langages du pouvoir ou de discours qui sont le produit de savoirs savants dans ce livre, ceux-ci sont finalement cernés par deux textes rédigés de leur main.

Une deuxième section intitulée « Rage room » se fonde sur deux formes poétiques distinctes, en alternance, marquées par différents éléments typographiques. Dans le texte, certaines lettres de l’alphabet sont remplacées par les chiffres associés d’un clavier d’ordinateur. Cette seconde partie du livre poursuit-elle également, sous d’autres expérimentations formelles, cette question du langage codé qui traverse la première section du livre ?
Effectivement, Rage room prolonge et actualise certaines réflexions et formes introduites dans Le grand soir est-il, notamment celles qui concernent l’encodage langagier, mais aussi celles qui se rapportent à l’expression de la violence. Rage room fait référence à la forme d’un divertissement contemporain bien connu qui consiste à payer pour détruire, à l’aide de battes ou de marteaux, des objets se référant à la sphère domestique ou du travail à des fins de défoulement. Ces espaces ludiques et/ou pseudo-thérapeutiques me semblent tout à fait exemplaires de la capacité du néolibéralisme à capitaliser sur les crises dont elle est responsable, tirant profit jusqu’au sentiment de colère et d’épuisement, rendant l’expression des affects insignifiante et les capacités d’agir impuissantes.
Dans une même logique de renversement, ce texte met donc en regard deux types de violence et de langage que tout oppose.
L’expression de la décharge colérique propre au phénomène des rage rooms se déporte ici sur l’acte même d’écriture et ses conventions typographiques : certaines parties de ce poème ont en effet été rédigées sur un clavier d’ordinateur dont la touche verrouillage des majuscules était activée. Il en ressort des incohérences syntaxiques qui engagent ici aussi une démarche de déchiffrage.
Contrairement à l’écriture de l’analphabète qui implique une lecture oralisée par découpages progressifs de phonèmes, à celle du langage métaphorique qui implique un processus d’interprétation contextuel, ou à celle du langage chiffré des communiqués officiels qui résulte d’une règle d’encodage tenue secrète, le déchiffrage repose ici sur un principe d’identification schématique visuel immédiat.
En parallèle, se déploient des poèmes qui sont de brèves notations descriptives prises sur le vif d’images représentant des scènes d’insurrection, de répression et de crises climatiques ou économiques contemporaines.
Si Le grand soir est-il s’ancre dans une poésie objectiviste, vous évoquez cette « relation impure » que le texte entretient avec le document. Quelle est précisément la démarche dans l’instauration de cette relation singulière aux archives ?
Je ne sais pas si Le grand soir est-il s’inscrit véritablement dans l’héritage de la poésie objectiviste, mais il en emprunte certaines formes et certains procédés, autant qu’il s’en différencie foncièrement. J’ai une grande admiration pour le travail de Charles Reznikoff, auteur d’une œuvre remarquable qui questionne le langage de la justice en troublant la relation entre le poème et le document, dans des compositions littéraires présentant de fortes implications sociales et politiques.

Si Le grand soir est-il mobilise des archives judiciaires et engage par endroits cette même confusion entre le poème et le document, entre le registre poétique et le régime de la preuve, ce texte ne relève pas d’une écriture protocolaire et agrège en définitive un ensemble très hétéroclite de langages, d’opérations littéraires et de sources. Cette hétérogénéité est une constante dans mon travail. Il m’importe de ne pas instaurer une relation révérencieuse ou autoritaire aux documents ou aux langages que je mobilise dans mes textes, et d’hybrider les genres littéraires – ce qui me dispense, en effet, d’établir un rapport de pureté au matériau d’origine. Mon précédent livre, Notes de la rédaction (Héros-Limite, 2017) engageait cette même démarche d’agrégation de langages disparates — empruntés ou non, courants ou savants, fictionnels ou documentaires, poétiques ou communicationnels. Cette confrontation de registres, de niveau de langue, de style, de genre et de sens permet, il me semble, l’élaboration d’une critique des langages situés.
Julie Sas, Le grand soir est-il, éditions Zoème, janvier 2026, 96 pages, 17€.