Camille de Toledo (L’Internationale des rivières) : L’imagination au pouvoir

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Joyce avait donné voix à une rivière dans Finnegans Wake : la Liffey ou encore Anna Livia (Annis Liffey) Plurabelle… Ce roman se terminait sur la lettre « l’ » (the). C’est le nom que Camille de Toledo donne à une rivière – « L » – qui demande devant le tribunal la reconnaissance de son « corps travailleur », pour devenir une rivière-personne, un être hydrogéologique, qu’on allait désormais devoir payer, les uns et les autres…

C’est toute la question de cette analogie entre le corps travailleur d’une rivière et le corps travailleur d’un salarié, d’un employé, d’un ouvrier, que pose Camille de Toledo dans un récit qu’il qualifie « de l’avenir » (où nous serions dans une sorte d’économie de la « gratitude » et où « L » payerait donc elle aussi ses impôts pour le bien des services publics). Joyce disait : « L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller. » Camille de Toledo prend justement les devants dans un récit de politique-fiction, d’anticipation puisque nous sommes déjà en 2036 quand « L » est devenue – juridiquement – une personne à part entière. Camille de Toledo se bat depuis longtemps déjà pour les droits de la nature. On se souvient de ses « Auditions du parlement de Loire » paru en 2021 et il plaide aujourd’hui pour l’Internationale des rivières. Car il n’y a plus d’autre avenir : nous sommes l’eau et le rêve, disait jadis Bachelard ; « nous sommes un seul corps, celui de la vie terrestre ». Camille de Toledo dit qu’il y a un « inconscient terrestre », structuré lui aussi comme un langage … et il faut faire face au « retour du refoulé »…

Avec Camille de Toledo, la nature devient « consciente ». C’est aussi le sentiment que nous vivons non seulement une fin de civilisation mais que l’Etat, le nôtre, est en train de faire mutation et de se vider de sa structure institutionnelle… Jean Louis Schefer faisait déjà ce constant dans Le ciel peut attendre (Main courante 6-7, P.O.L, 2019) : cette période consulaire n’ouvre sur rien – si ce n’est que l’obsolescence de la vie politique en est le signe manifeste.

Camille de Toledo, au contraire, invente une nouvelle politique, celle des droits de la nature et des choses – qui nous invitent à reprendre la discussion sur ce qui sépare ou relie les « personnes » et les « choses ». Il faut « accepter d’être ému ». Il appelle ça le « parler » de la vie, une vraie bascule… C’est en tout cas le pari de Toledo – qui se souvient du mot d’Albert Einstein : « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. »

Camille de Toledo, L’Internationale des rivières. Editions Verdier – 240 pages, 10,50€. (En librairie le 5 février)

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